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La campagne des 18 jours vue par le commandant de Gendarmerie L. Claes.

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La campagne des 18 jours vue par le commandant de Gendarmerie L. Claes.

point  [article]
La Belgique est attaquée par l’armée allemande

L’évacuation

Bombardement

L’ancêtre de la Jupiler

La campagne des 18 jours vue par le  commandant de Gendarmerie L. Claes

 

Préface


 
Le Lt Col de Gendarmerie e.r. L. Claes est décédé à Liège aux alentours de l'an 2000. Pensionné, il prenait plaisir à venir partager le repas de midi  des officiers de la caserne de Vottem. Toujours tiré à quatre épingles, il conservait de sa carrière le maintien digne et quelque peu martial du gendarme du temps passé. Sa grande convivialité faisait en sorte que  les officiers se disputaient sa présence à leur table. Un repas en sa compagnie était l'assurance d'écouter une histoire du temps passé qu'il racontait avec passion et humour ! La campagne des 18 jours était un de ses sujets préférés et c'est de ses mains, qu'en récompense de mon attention, je reçus un jour les notes écrites de son récit.


Dr Loodts Patrick

 

       1955 ! Quinze ans déjà. Je la revois encore cette journée du 10 mai 1940 ...

       2 h. du matin, réveil brutal par un trompette lançant sa sonnerie dans la cour de la caserne de Gendarmerie de Charleroi.

       Des portes qui s'ouvrent, un cri qui vole de chambre en chambre : «Alerte» !

       Je m'habille à la hâte et cours chez mon commandant d'escadron qui, en me voyant, me lance l'ordre : « Rejoindre immédiatement le cantonnement d'alerte ».

       En hâte je rassemble mon personnel. Un dernier coup d'œil sur le peloton rassemblé et je donne le signal du départ. Nous ne devons pas aller bien loin. Le peloton doit occuper les bâtiments « Les Ouvriers Réunis » à Charleroi. Et le scénario prévu se déroule sans accroc.

       Diable ! Ce n'est pas la première alerte et chacun sait ce qu'il doit faire.

       Il est quatre heures.

       Le jour se lève. Du terril nous découvrons Charleroi et ses faubourgs. Tout est silence, c'est la paix. Un pâle soleil pointe lentement à l'horizon.

       Que la guerre est loin de nos pensées !

*

*          *

       Vers 6 h., le Commandant d'escadron visite le cantonnement.

       Il apporte des nouvelles toute fraîches. Radio-Luxembourg vient de communiquer que des avions allemands ont franchi à l'aube la frontière belge et lancent en ce moment une formidable attaque aérienne contre l'Angleterre.

       On est stupéfait !

       Allons-nous être entraînés dans la guerre ?

       Au même moment, les sirènes se font entendre, lugubres dans la brume matinale.

      Nous scrutons le ciel !

       Quelques avions apparaissent assez hauts, venant de l'Est. Nos jumelles les suivent, quelle est leur nationalité. Tout à coup, l’un de nous s'écrie: « Je vois une croix de fer sous les ailes ». Il n'y a pas de doute. Ce sont des Allemands. Que viennent-ils faire ici, ces oiseaux de malheur ? Peut-être se sont-ils égarés ? suppose quelqu'un.

       Nous les regardons passer au-dessus de nous ...puis tout à coup, le premier descend, pique, lâche quelques bombes ; les autres le suivent. Les explosions se succèdent. C'est le champ d'aviation de Gosselies qui fait les frais de l’opération ...

       Nous nous regardons ahuris !

       Nous entrons cette fois dans l’aventure.

*

*          *

       C'est la guerre ! Un agent de liaison vient avertir le Commandant d'escadron qu'il doit se rendre immédiatement au P.C. du Commandant du Groupe.

       Je rassemble le peloton. Tous les visages me sont connus. Quelques-uns sont taciturnes, retirés presque, d'autres plus entraînants ; le Maréchal des Logis H., est toujours gai, farceur même. Je sais que je peux compter sur tous. Depuis le début de la mobilisation jusqu'à ce jour, nous avons vécu ensemble, patrouillé ensemble à la frontière dans la boue, l’eau, la neige, le froid.

       Ils sont aguerris. Ils ont confiance en moi, comme j'ai confiance en eux. Je leur dis quelques mots, très brefs, leur fais quelques recommandations.

       Nous sommes prêts ...

*

*          *

Des parachutistes sont descendus à l'aube dans les champs entre Hannut et Grand-Hallet.

       L'escadron renforcé a reçu mission de les rechercher et de les détruire. Le peloton doit former la pointe. Je rassemble mon personnel et nous partons. Nous avons à peine dépassé Châtelet que l'ordre est annulé.

       A 13 h … nous sommes à peine à Eghezée, la colonne ayant été survolée une dizaine de fois par des avions ennemis.

       C'est là que nous voyons les premiers parachutistes ennemis, pendus à un mur. Il s'agit de mannequins bourrés de paille ...

       Le Commandant d'escadron m'ordonne de rester sur place.

       Tous les hommes se couchent sur l'herbe en attendant le dîner qui croient-ils, va être servi comme les autres jours... C'est la détente après la première émotion ...

       Le cadre est d'ailleurs charmant. Les arbres nous font une voûte de fleurs, les oiseaux chantent, la vie renaît, le moral est bon ... pourvu qu'arrive le dîner.

       Mais comme sœur Anne nous ne voyons rien venir. Renseignements pris auprès du Commandant d'unité, la voiture cuisine est annoncée ... avec les impedimenta.

       La faim tenaille les estomacs et je conseille aux hommes de se ravitailler dans la ferme proche. Ils ne le regretteront pas. Jusqu'à la fin de la campagne en effet nous avons le plus souvent employé le système D pour « faire le plein ».

       Vers 13 h. une estafette m'apporte un message-radio capté par le poste de l'unité : c'est un message allemand.

       Vite un homme le traduit : « Demandons renfort d'avions Stuka sur le fort d'Eben-Emael ». II s'agit d'un message lancé par les Allemands qui, à l'aide de planeurs, ont atterri le matin même sur le fameux fort et qui demandent l'aide de leur aviation pour réduire les défenseurs de l'ouvrage fortifié.

       Dans le courant de l’après-midi, l'escadron reçoit l'ordre de se rendre à l'Est de Gembloux, à Sauvenière, et d'y surveiller une grande plaine, pour empêcher toute tentative d'atterrissage de planeurs.

       Je m'installe dans une ferme près d'un vieux moulin tendant ses grandes ailes vers le ciel.

       Quelques hommes qui se trouvaient en congé au moment de l'alerte me rejoignent. Le peloton est au complet. Non, il manque le Maréchal des Logis L…qui ne rejoindra vraisemblablement pas. Il se trouvait en congé dans la province de Luxembourg, à la frontière allemande. C'est dommage car c'était un élément de choix, calme, dévoué et débrouillard. J'engage mes hommes à aller se reposer.

*

*          *

       Le lendemain vers 7 h., nous assistons à un carrousel aérien des plus réussi. Des avions allemands entourent un chasseur anglais. Les mitrailleuses crépitent et la D.T.C.A. installée dans les environs de Gembloux orchestre la partie. Match nul.

       Le Commandant d'escadron me prévient que nous allons faire mouvement vers Bruxelles. En cours de route nous croisons des unités françaises motorisées et blindées qui montent vers le Nord. Nous sommes rassurés. Nous ne serons pas seuls à combattre.

       Vers midi seulement, nous parvenons à Diegem où nous allons sans doute cantonner ...

       Une estafette me cherche. Je suis appelé chez le Commandant de groupe. Des parachutistes sont descendus dans les plaines au Nord de Diegem et se sont regroupés dans un bois.

       Le peloton renforcé d'un canon 47 sur chenilles, doit nettoyer le bois le plus tôt possible.

       L'attaque se fera, par ordre du Commandant de groupe, par le Sud du bois.

       Nous partons précédés du canon. Sa vue nous rassure, il formera la pointe.

       Aux dernières maisons, nous abandonnons nos motos et partons en file indienne. Je demande deux volontaires pour marcher à côté du blindé, en avant du peloton. Les Maréchaux des Logis M. et P. se présentent. L'un est très grand, l'autre petit. Ils sont inséparables. Audacieux, téméraires même. Equipe bien assortie qui me rendra de nombreux services.

       A 300 m du bois, déploiement en tirailleurs et nous progressons, équipe par équipe. Pas un cri pas un murmure même. Quarante hommes fixent le bois où se trouve l’ennemi. Tout à coup ... alerte ... les sirènes mugissent, des avions viennent vers nous, de l'Est.

       La D.T.C.A. tire sans arrêt. Les flocons de fumée entourent les avions qui tournent en rond au-dessus de nos têtes.

       C'est à ce moment pathétique où chacun, immobile, terré dans son sillon, se demande ce qui va se passer, qu'un lièvre détale à 20 m de moi et défile devant le peloton. Je le suis des yeux et… tac, tac, tac ... le premier Maréchal des Logis Ph ... un chasseur, n'a pu s'empêcher de lâcher une rafale de fusil-mitrailleur dans la direction du gibier.

Allons ! Le moral est bon.

       L'alerte terminée, nous nous relevons et fouillons le bois sans découvrir quoi que ce soit. A la sortie nous apercevons une autre unité de gendarmerie qui avait reçu pour mission d'encercler le bois et qui le matin, avait fait le même travail que nous, sans être plus heureuse.

       Nous ne savons pas encore ce qu'est la « parachutite » ... Nous ne tarderons cependant pas à l'apprendre.

       Nous rentrons au cantonnement et terminons la journée à nous installer dans un château.

       Vers minuit je suis éveillé. Des fusées ont été tirées le long du chemin de fer et un employé de la gare a vu des ombres ...

       Je rassemble une dizaine d'hommes, fouille la gare et ses dépendances et ne trouve évidemment rien. « Parachutite ».

*

*          *

       Troisième jour de guerre et évidemment, à l'aube, réveil par les avions allemands et alerte ...

       Le ciel est merveilleusement bleu. La D.T.C.A. s’en donne à cœur joie.

       Nous faisons mouvement vers Bruxelles et cantonnons, chaussée de Charleroi, au café bien connu « Moeder Kramiek ».

       Aucune mission ne nous est confiée ce jour-là. J'en profite pour faire réviser les motos et goûter la gueuze de la maison.

*

*          *

       Le lendemain, réveil à grand orchestre, non seulement par les avions, mais par les explosions. Les bombes ne doivent pas être tombées bien loin.

       Je me dirige vers les motos garées dans les allées du bois de la Cambre. Tout le peloton y est rassemblé. Quelqu'un doit avoir des nouvelles toutes fraiches et sensationnelles vu l'intérêt avec lequel il est écouté. Je me dirige vers le groupe et qui y aperçois-je occupé à discourir ? Le seul manquant du peloton, le Maréchal des Logis L., qui se trouvait en congé à la frontière allemande le premier jour de la guerre et que je désespérais de voir rejoindre. Son retour parmi nous tient de l'aventure.

       En congé chez sa sœur à la frontière, il est éveillé, le 10 mai pendant la nuit par le bruit des sabots de chevaux d'une colonne en marche. II se demande immédiatement ce que ces gendarmes à cheval peuvent venir faire pendant la nuit, si loin de leur résidence. Car dans son esprit, il ne peut s'agir que des cavaliers belges, des gendarmes ... Il les regarde passer, de la fenêtre de sa chambre. Mais, tout à coup, est-ce une hallucination ! il lui semble entendre parler allemand. II se frotte les yeux, scrute les ténèbres et s'aperçoit que les cavaliers qu'il croyait être Belges sont des Allemands. II court éveiller sa sœur, la met au courant et pense immédiatement que c'est la guerre et qu'il doit filer au plus tôt s'il ne veut pas être fait prisonnier.

       Il endosse un costume civil. Fait un paquet de ses vêtements militaires et, à travers bois, prend la fuite. II marche longtemps par de petits sentiers bien connus et à l'aube, s'étant procuré un vélo, il pédale à toutes jambes vers sa garnison du temps de paix : Charleroi...

       Le groupe étant parti, il se lance à sa recherche et finalement rejoint le peloton à Bruxelles le 13 mai au matin, après avoir déjà accompli une prouesse : filer à la barbe de l'ennemi.

       On lui fait fête ! Le peloton est complet.

       Vers la fin de l'après-midi, nouvelle mission. Des parachutistes se seraient réfugiés dans le parc Josaphat et occuperaient également les dépendances du chemin de fer de l'autre côté de la chaussée.

       Je fais encercler le parc et nous le fouillons complètement, buisson après buisson. Buisson creux.

       Je me revois encore, pistolet au poing à la tête de quelques hommes, m'introduisant prudemment à la lumière de lampes électriques, dans la cabane servant de refuge aux canards du parc pour y trouver... des canards.

       Parachutite !

       A minuit, nous .sommes à peine rentrés au cantonnement et je commence à enlever mes chaussure, quand une estafette vient me chercher.

       Je me rends chez le Commandant d’escadron qui me charge d’une nouvelle mission immédiate, recherche de paras dans le parc de Woluwe-Saint-Lambert. Je reçois en renfort le seul blindé du groupe, le C 47 T 13.

       II est 1 h. du malin. Quand le peloton arrive en vue du parc, j'entends claquer quelques coups de feu dans les environs. Suivi de quelques hommes, je cours dans la direction des coups. En passant sous le pont du chemin de fer, je suis interpellé par le Premier Maréchal des Logis W... qui est de garde sur ce pont. II a aussi entendu les coups de feu, mais ajoute que ce ne sont pas les premiers. Il n'a pas entendu parler de paras dans le parc.

       Le jour commence à se lever et je décide d'entrer dans le parc, non pas pour le fouiller, ce qui est impossible, mais pour le traverser. Blindé en tête, escorté des Maréchaux des Logis M. et P. le peloton entre dans le parc en file indienne.

       Nous avançons prudemment jusqu'au moment où des bruits de voix arrivent jusqu'à nous. J'envoie mes deux éclaireurs en avant, l'équipe M. et P ... qui me reviennent quelques minutes après avec cette nouvelle : « Des soldats anglais sont occupés à casser la croûte à quelques dizaines de mètres de nous ».

       Dans le courant de l'après-midi, les deux pelotons à tour de rôle, sont chargés de la garde de l'ambassade soviétique, immense domaine situé dans les environs immédiats el ce jusqu'au 16 mai après-midi. La nuit suivante l'escadron cantonne à Wolverthem, mon peloton dans l'église.

*

*          *

CANAL DE WILLEBROEK

       Le 17 mai une mission de couverture sur le canal de Willebroek est confiée au premier Régiment Léger.

       Le 5ème escadron reçoit l'ordre d'occuper les ponts de Vilvorde et de Pont-Brûlé où s'illustra, en 1914, le caporal Trésignie...

       Le Commandant d'escadron et un peloton s'y installent. Quant à moi je suis désigné pour Vilvorde.

       Je reçois en renfort 2 Mi, 2 canons 47 el le fameux blindé. J'examine la carte. II est facile d’arriver à Vilvorde quelques kilomètres à peine nous séparent. Mais si le trajet est très court en  temps normal aujourd’hui il va falloir jouer des coudes.

       En effet l'armée belge en retraite occupe toute la largeur de la route. On y rencontre toutes les armes.

       Il est impossible de se frayer un passage.

       Je fais avancer le blindé sur la droite de la chaussée et cette masse de fer fait écarter les soldats. Ma colonne n'a plus qu'à suivre. Mais à la sortie de Wolverthem se présente un autre obstacle : une grosse pièce d'artillerie avec son tracteur échoué dans le fossé barre plus de la moitié du chemin.

       Que faire ici ?

       C'est le Maréchal des Logis P., qui a plus d'un tour dans son sac, qui me donne un tuyau :

       « Puisqu'on ne peul plus passer sur la roule, entrons dans les champs.»

       En un instant quelques pelles comblent le fossé ; quelques pinces coupe-fils en avant, les fils de clôture d'une prairie sont enlevés et derrière le blindé, la colonne progresse à travers champs.

       Nous arrivons enfin au pont de Vilvorde. Je constate que cet ouvrage a été miné par des soldats anglais. Ceux-ci une dizaine, se tiennent dans une maison abandonnée. Ils ont récupéré un gramophone, font de la musique, boivent du whisky pendant que les colonnes belges mornes et silencieuses traversent le pont.

       Vers midi, l'installation de mon personnel est réalisée. Nous occupons les maisons de la rive gauche, les canons 47 et les Mi placés derrière les murs de clôture le long du canal. Le blindé est placé au premier coude de la route de façon à tenir le pont sous son feu.

       Je devais assurer la liaison avec l'infanterie qui allait occuper la rive gauche du canal au Nord et au Sud de ma position.

       J'envoie des patrouilles assez loin, elles rentrent toutes bredouilles. La liaison ne fut jamais réalisée.

       J'installe mon P.C. non loin du pont, en arrière du blindé. Tout mon peloton se trouve au canal, à part 2 hommes qui sont de garde près des motos et trois agents de liaison qui restent avec moi, mon trompette, le Maréchal des Logis S. et les Maréchaux des Logis M. et P.

       Une ligne téléphonique de campagne me relie à mon Commandant de groupe, le Major G.

       A ce moment, arrive un Commandant d'une compagnie d'Unités Cyclistes Frontières avec 9 hommes, tout ce qui reste de l'unité après de durs combats livrés sans interruption depuis la frontière. Leurs visages ne peuvent cacher la fatigue, leur ardeur au combat non plus. Soldats d'élite, ils vont continuer à se battre.

       Vers 13 h. 30', les dernières troupes Franchissent le pont, suivies par l'arrière garde composée de 3 blindés. Le Général, commandant le Corps des Chasseurs Ardennais se tient seul près du pont. Après le passage des blindés, il me donne l'ordre de faire sauter le pont.

       Je me dirige vers l'unité anglaise et leur transmet l'ordre du Général.

       J'ai à peine fait quelques pas dans la direction de mon P.C. installé dans la Grand'Rue, à une cinquantaine de mètres du pont, qu'une explosion formidable me projette contre une maison. C'est déjà le pont qui saute. Des débris de toutes sortes retombent pendant quelques secondes sur les toits des maisons et dans la rue. Je remarque deux cadavres gisant dans les débris. J'y cours et constate qu'il s'agit de deux soldats des Unités Cyclistes Frontières, arrivés un peu auparavant.

       Le détachement anglais qui est installé près du pont de Vilvorde quitte sa position vers 15 h.

       A partir de ce moment, nous nous trouvons seul, sur la rive gauche du canal, près du pont sauté, sans aucune liaison avec la droite ni avec la gauche.

       Accompagné du Maréchal des Logis P., je fais le tour du peloton. Tous les hommes sont calmes. Dans quelques heures, quelques minutes peut-être, nous recevrons le baptême du feu. Nous sommes pour ainsi dire isolés, perdus presque à Vilvorde. Nous n'avons aucune liaison avec J'autre peloton installé à Pont-Brûlé.

       Je continue ma ronde et passe devant une petite église, non loin du canal. J'y entre et constate que je ne suis pas seul. Un prêtre, agenouillé, prie.

       Il se relève et vient à ma rencontre. II me demande ce qu'il doit faire ... Doit-il partir, suivre son troupeau, ou doit-il être le gardien de ce quartier abandonné ?

       Je voudrais l'inviter à rester mais je l'engage à partir. La raison n'a plus rien à faire en ces lieux ! Et je vois ce pauvre prêtre s'en aller tristement après une dernière poignée de mains.

       Passant derrière une maison occupée par une équipe F.M., je vois un filet de fumée sortant d’un tuyau de poêle placé dans un soupirail. Je descends à la cave et je sens une bonne odeur de friture. Ce sont quelques hommes qui n'ayant rien à se mettre sous la dent, ont tout bonnement préparé des frites dans la cave pour ne pas se faire repérer avec la fumée. Je suis invité et j'accepte de bon cœur de partager leur festin.

       Dans cette maison, les hommes se sont installés. Ils ont mis des matelas aux fenêtres, déplacé des meubles et organisé des positions de tir de rechange. Près du F.M. se trouve même une boîte de bougies, car il faudra y voir clair cette nuit.

       Plus loin, je rencontre le Sous-lieutenant P., commandant les deux canons 47. Les pièces sont installées, chacun calmement à son poste. En attendant l'arrivée des gens d'en face, la garde veille.

       Vers 17 h. 50' les premiers coups de feu sont échangés avec les Allemands qui ont pris position sur la rive droite du canal dans un établissement industriel au N.-E. du pont.

Vers 18 h. 30' l'artillerie ennemie entre en action, mais heureusement, tous les coups tombent en arrière de la position. Une demi-heure plus tard l'artillerie amie se fait entendre. Un véritable duel s'engage au-dessus de nos têtes. Les obus sifflent et éclatent soit dans la position allemande, soit à quelques centaines de mètres sur la rive gauche du canal.

       De temps à autre, je rends compte téléphoniquement au Commandant du groupe de la situation. A un certain moment, je perds tout contact. La ligne téléphonique a vraisemblablement été coupée par le feu de l'artillerie. Le Commandant de groupe l’a fait immédiatement réparer par deux volontaires. Ce travail est accompli sous un violent feu d'artillerie.

       Vers 22 h, le Commandant des Unités Cyclistes Frontières quitte sa position avec 6 hommes seulement, deux ont été tués lors de l'explosion du pont et un autre a reçu une balle en plein front dans le grenier d'où il tirait sur l'ennemi.

       Le 18 mai, à 0 h. 15', le Commandant du groupe me donne l'ordre de renvoyer le blindé pour participer à la défense de son P.C. Immédiatement après le départ du blindé, mon P.C. est attaqué de l'arrière. Il est complètement entouré par le feu ennemi. Quelques grenades sont lancées par les Allemands. Je me trouve au P.C. avec quelques hommes : le trompette et les Maréchaux des Logis M. et P. nous répondons par le feu, un peu au hasard, car il fait très sombre.

       Notre riposte ne peut être très efficace : nous n'avons que trois fusils et un pistolet G.P, Ces armes nous permettent cependant de tenir l'ennemi à distance. Je téléphone au Commandant du groupe, lui expose la situation et lui demande de nouveau le renfort du blindé ce qui m'est immédiatement accordé. Ce blindé est de retour à Vilvorde vers 1 h ... suivi de quelques chars anglais. Dès que ces derniers eurent tiré quelques rafales de Mi et patrouillé dans les environs, nous perdons toute trace de l'ennemi.

       Les chars anglais partent ensuite en direction de Grimbergen, mais le blindé reste et reprend sa position antérieure près du P. C.

       Je profite de l'accalmie pour visiter le peloton. Le long du canal tout est tranquille. Quelques coups de feu ont également été tirés tantôt dans le noir ... sur des ombres me raconte-t-on.

       Le Sous-lieutenant P. a été plus inquiet. Entendant les coups de feu en arrière de sa ligne, il a chargé quelques hommes d'aller voir ce qui se  passait. Ceux-ci sont revenus un peu après en disant qu'ils ne m’avaient plus vu que j'étais sans doute parti. Ils s’étaient tout simplement égarés dans la nuit et trompés de carrefour ?

C’est là que vers 2 heures, je suis rejoint par le trompette qui m'avertit que le Commandant du groupe me demande de toute  urgence au téléphone.

       « Décrochage immédiatement. Itinéraire de repli Grimbergen ... ». Je ne peux avoir la suite, la ligne téléphonique ayant vraisemblablement été de nouveau coupée par l'artillerie ennemie ou les troupes qui ont déjà à ce moment franchi le canal ailleurs.

       Je fais immédiatement enlever l'appareil téléphonique et fais partir deux hommes vers les motos qui sont garées à u n e petite distance en arrière du P.C. avec ordre avec les deux hommes de garde de pousser les véhicules à la main sur la chaussée et de tout préparer pour le départ. Pour éviter tout désordre, je ne parle de décrochage qu’au Commandant de peloton des C47 el lui communique l'itinéraire de repli : Grimbergen et puis droit vers l'Ouest avec les 2 C47 et les Mi. Au personnel de ces pièces, je déclare que ces dernières doivent s'installer quelques centaines de mètres en arrière.

       Dès que ces pièces sont parties, je rassemble tout le peloton derrière les maisons, je fais part de l'ordre de décrochage et fais l'appel. Un seul homme manque le gendarme S. Je ne suis guère étonné de son absence. Ce S. est un original, je dirai presque un inconscient. Faisant partie d'une équipe F.M. il avait été placé la veille après-midi, comme observateur dans une mansarde, d'où il devait surveiller l'ennemi ; au lieu de cela, il s'amusait à tirer sur les Allemands des fenêtres du 1er ou du 2ème étage de chaque maison, sans prendre la moindre précaution et ce, jusqu'au moment où il était repéré. Il quittait alors la maison et recommençait son manège dans la suivante, jusqu'au moment où il fut invité par ses camarades à aller planter ses choux ailleurs. Depuis lors, jusqu'au moment du départ, il n'avait plus été vu.

       Arrivé aux motos, tout le monde prend place. Le Maréchal des Logis Chef  R. est en tête. Je fais pousser mon véhicule en queue du peloton et avant de donner l'ordre de faire tourner les moteurs, je vérifie si ma camionnette à munitions et à bagages, une vénérable camionnette de brasserie, est bien fermée. Je ne sais ce qui me pousse à ouvrir la porte et à diriger le Faisceau de ma lampe à l'intérieur. Et que vois-je ? Le gendarme S. qui couché sur les caisses à munitions, dort à poings fermés ; rêvant sans doute à ses prouesses de la veille ... J'élève ma lampe électrique. Aussitôt une pétarade rompt le silence de la nuit et semble se répercuter à l'infini.

       Une moto-solo que son conducteur, le Maréchal des Logis B ... ne parvient pas à mettre en ordre de marche est renversée au milieu de la chaussée, derrière le blindé et mise en feu. Le motocycliste saute sur un side-car et nous partons.

       En quittant Vilvorde, la colonne essuie encore des coups de feu tirés on ne sait d'où, auxquels nous répondons tout en roulant.

       Le blindé qui me suit à une dizaine de mètres tire quelques coups de canon vers l'arrière, Il est 3 heures et l'obscurité est encore complète.

*

*          *

       A l'entrée d'Alost, qui est en feu, nous devons nous arrêter. Un flot de réfugiés encombre la route.

       J'en profite pour parcourir ma colonne. Il me manque un side-car avec deux hommes, les Maréchaux des Logis M. et Pu. Personne ne les a vus quitter le peloton et ne peut me dire ce qu'ils sont devenus.

       Nous repartons.

       Dans l'après-midi, je rencontre un motocycliste du Régiment qui me communique que le IIe Groupe doit cantonner à Nazareth, où j'arrive vers le soir.

C'est l'aumônier du groupe qui me reçoit au cantonnement et qui me remet une dizaine de pains pour le peloton. Ils sont les bienvenus car nous n'avons rien mangé de toute la journée.

*

*          *

       Le 19 dans la matinée, le groupe cantonne à Bovekerke et s’y reforme.

       C'est là que je retrouve le Commandant d'escadron et l’autre peloton. L'unité est de nouveau complète. Mais quelle aventure que la leur ? Quel bonheur aussi de se retrouver ? On se serre les mains, chacun raconte ses aventures.

       Le pont de Pont-Brûlé sauta partiellement à 12 h. 50' le 17. Une seule charge avait explosé. Le Commandant d'escadron remarqua aussitôt qu'une autre charge se trouvait intacte dans un autre pilier du pont. Il donna l'ordre à un tireur F.M. de tirer quelques rafales sur cette charge. A la première rafale le pont sauta complètement. Il était 13 h. 10'.

       Le premier contact avec les Allemands eut lieu vers 18 h. 55'. Trois blindés parurent sur la rive droite et furent pris sous le feu d'un C47. L'ennemi s'installa dans les « Cokeries du Brabant » d'où il ouvrit le feu sur eux.

       Vers 20 h. l'ennemi a passé le canal au Nord du Pont-Brûlé et a attaqué les divisions qui cantonnaient à une dizaine de kilomètres du canal. Pour parer à cette situation le Commandant d'escadron installe un poste face au Nord.

*

*          *

       Le 21 mai, je reçois un visiteur important. C'est le Maréchal des Logis M., absent depuis Vilvorde que je suis étonne de revoir et qui me raconte son aventure.

       Il avait pris place dans un side-car piloté par le Maréchal des Logis Pu. A la sortie de Vilvorde, le véhicule fut pris sous le feu d'une arme automatique ennemie, installée dans un fossé, vers l'avant.

       Le conducteur dirigea la moto vers l'autre fossé et là, ils se jetèrent tous deux à travers champs. Un peu plus loin, le Maréchal des Logis Pu. fut fait prisonnier mais le Maréchal des Logis M. parvint à s’enfuir, profitant de l'obscurité. En cours de route, il s'empara d'un vélo abandonné et poursuivit son chemin vers l'Ouest. Au petit jour, il rencontra deux blindés français qui le prirent en charge et c'est ainsi qu'il arriva en France. De là, il rejoignit le front belge et son unité. Le Marechal des Logis H. conclut : « C'est le retour de l'enfant prodigue ».

*

*          *

HEULE-GULLEGEM

       Le 21 mai, l'unité quitte Bovekerke et vient cantonner au N. de Thielt.

       Le 23 dans la matinée, le Commandant du groupe reçoit l'ordre suivant: « Occuper de part et d'autre la route Courtrai-Bruges et sur une distance d'environ 1 km une position longeant le chemin empierré de Lendelede à Hulste ; se tenir prêt à intervenir en direction de Courtrai ». Le 5e  escadron est placé à cheval sur la route, le 4e à droite. A 14 heures l’escadron est en position et subit un violent tir d'artillerie. Heureusement les coups portent 2 à 300 mètres en arrière. Plusieurs chevaux sont tués dans une prairie voisine. Quelques motos qui se trouvent dans le chemin longeant la prairie, bordée de peupliers sont détruites ou endommagées.

       Une partie du peloton occupe une ferme. Des meurtrières sont aménagées dans un mur de la grange pour y placer des armes automatiques. Malgré un bombardement intense les hommes somnolent à côté de leur pièce. Ils sont « vidés ». Presque chaque nuit, l'unité fait mouvement et pendant la journée il faut s'installer et creuser.

       Je m'assoupis dans un coin.

       Un sifflement très proche suivi d'une explosion fait trembler les bâtiments et brise les vitres. Des débris de briques et de tuiles tombent dans la cour.

       Deux nouveaux obus éclatent à proximité. Je cours dans la grange. Personne ne parie. Même le Maréchal des Logis H. se tait. On attend anxieusement les prochains coups ... Heureusement, le tir se déplace. On respire à nouveau.

       A 17 h. 10' c'est le Commandant d'escadron qui reçoit l'ordre suivant: « Contre-attaquer l'ennemi qui passe la Lys en direction Bissegem. En renfort : 1 section Mi + 2 C47 et le blindé. Itinéraire: Lampernisse-Stokerij-Capelle Sainte Catherine-Gemeenhof-Heule, ensuite pousser en direction du chemin de fer de Heule, reconnaître le bois de Heule.

       Transversales:

       a) chemin de Gullegem-Hulle;

       b) chemin Schoonwater-Watermolen.

       Je dois former la pointe, suivi par la colonne de l'adjudant S. Mon peloton part à 17 h. 50', se frayant un passage à travers les troupes belges en retraite. Nous essuyons un tir d'artillerie à Stokerij et à Capelle Sainte Catherine.

       Chargé de maintenir le contact avec les unités voisines, j'envoie des patrouilles motorisées à gauche et à droite. Elles reviennent toutes sans avoir établi la liaison. Nous partons à nouveau seuls pour l'aventure. Je charge un groupe de combat de visiter le bois de Heule. Aucun ennemi ne s'y trouve. Nous continuons notre marche et atteignons les premières maisons de Heule. Il est 22 h.

       Le village a été bombardé.

       Les rues sont obstruées et nous arrivons péniblement au centre de la commune. Au milieu du carrefour gisent quelques soldats tués. Je les fais recouvrir de couvertures et décide de m'installer défensivement jusqu'à nouvel ordre. Le blindé tient sous son feu le chemin menant à la voie ferrée qu'il faut atteindre.

       Il fait sinistre. Des coups de feu éclatent partout, et nous ne distinguons rien. La nuit est tombée, pas de liaisons, peut-être seuls pataugeant dans un guêpier.

       De nouvelles patrouilles qui cherchaient la liaison rentrent bredouilles.

       Le 4e escadron avait mission de contre-attaquer à ma droite. C'est dans cette direction que je décide de pousser avec tout mon peloton. J’appris par la suite que le 4e n'avait pu participer à l'opération. II avait été « réquisitionné » en cours de route par le Commandant de la 3e D.I. pour organiser une position défensive à Abstul. Je charge l’adjudant S. de garder le carrefour. Je lui laisse le blindé et avec l'accord de mon Commandant d’escadron, je pars vers l'Ouest en direction de Gullegem.

       Les coups de feu claquent de tous côtés et les fusées se mettent à danser dans le ciel.

       Nous poussons les motos à la main. Les Maréchaux des Logis M. et P ... infatigables précèdent la colonne en éclaireurs, à une dizaine de mètres.

       Tout à coup, M. se jette dans le fossé. La colonne s'arrête. J'avance prudemment et rejoins l'éclaireur. Il prétend avoir entendu parler. Nous avançons encore quelques pas et remarquons des ombres entourant un canon. On parle Français. Je crie « Régiment Léger » et vais seul en avant. Je suis immédiatement entouré par des soldats belges. .le reconnais une figure amie, le Premier Maréchal des Logis Z. Ce sont des gendarmes du premier groupe du Régiment Léger.

       Un officier survient et me demande ce que je fais là. Je lui explique la mission confiée au 5e escadron. Etonné, il me répond que celle mission a été annulée et me conduit immédiatement auprès du Commandant du groupe, le Major S. Cet officier me déclare que tout le dispositif est changé que le deuxième groupe au complet doit s'installer défensivement à Gullegem et Poeselhoek.  Il me promet de prévenir mon Commandant de groupe et mon Commandant d'escadron. Je reçois comme nouvelle mission de prolonger le front en direction du hameau Poeselhoek. A son arrivée, le peloton de l'Adjudant S. devra occuper le carrefour de Poeselhoek.

       Vers 7 h., le blindé que j'avais laissé la veille à Heule vient me rejoindre et son chef, le Maréchal des Logis L., l'homme de toutes les missions délicates, me déclare que le peloton S. a été fait prisonnier à Heule à l'aube et que seul le blindé a pu s'échapper.

       J'ai appris cependant par la suite, que le Commandant d'escadron avec une partie du peloton, avait également pu se dégager, couvert par le feu de l'équipe D.B.T. qui arrêta provisoirement l'ennemi.

       A ce moment, ne comptant plus recevoir aucun renfort pour continuer le Front je déplace un groupe de combat face au S.E.

       Vers 9 h., je suis attaqué. Grâce au canon du blindé, je parviens à maintenir l'ennemi en arrière du carrefour.

       A ce moment, l'artillerie allemande entre à nouveau dans le jeu. Elle s'acharne sur une ferme située à environ 300 mètres de Poeselhoek. Son tir est vraisemblablement réglé par des observateurs qui se trouvent à bord d'une « saucisse » qui, depuis le matin, nous nargue dans le ciel en direction de Courtrai.

       Depuis le début de la guerre, voici le premier avion belge. C'est un appareil léger d'observation. Il nous survole très lentement et semble se diriger vers Courtrai. Il va mitrailler le ballon d'observation. Non tout à coup, il vire précipitamment et revient vers nous. Un avion allemand a surgi des nuages et le prend en chasse. Il se rapproche rapidement, pique ... L'aigle fond sur sa proie. Angoissés, nous suivons la chasse et sans insister l'Allemand reprend de la hauteur. « Un autre » crie quelqu'un. En effet un nouvel avion apparaît aussi rapide que l'ennemi. C'est un chasseur anglais. Tel autrefois des chevaliers dans un tournoi, ils foncent l'un vers l'autre, se mitraillent, décrivent un grand cercle et recommencent.

       Cette fois, des flammes s'échappent d'un appareil qui perd de la hauteur semble venir vers nous. C'est l'Allemand.

       Le pilote saute en parachute et l'avion s’écrase en feu quelques centaines de mètres derrière nous. Le parachute descend lentement mais dérive vers le Sud vers les lignes ennemies.

       L'avion belge avait profité de la bagarre des deux grands, pour se mettre en sécurité. Nous ne l'avons plus revu.

       Vers 10 h., la fusillade diminue et cesse du côté de Gullegem. Le premier groupe a reçu l'ordre de décrocher.

       C'est vers 11h. 30', seulement, qu'un agent de liaison m'apporte l'ordre de repli sur Dadizele.

       Il est temps. L'ennemi nous serre de près. Il occupe le carrefour à 200 mètres, et s'infiltre. Nous sommes sur le point d'être encerclés et nous avons peu de chance de nous en tirer. Je demande immédiatement 3 volontaires pour former arrière-garde avec moi. Les trois premiers qui m'entourent se présentent : les Premiers Maréchaux des Logis Ph. et M. et le Maréchal des Logis H.

       Chacun d'eux reçoit sa mission. Je fais décrocher le peloton et fixe le rassemblement près des motos qui se trouvent à 200 ou 300 mètres en arrière dans le village.

       Le peloton parti, nous nous retirons en suivant le fossé qui longe la route. Nous avons 2 F.M. et tirons à tour de rôle. Tout va bien jusqu'aux premières maisons de Cullegem. Mais là, se termine le fossé ...

       Je n'hésite pas ! Il faut risquer sortir du fossé et bondir jusqu'aux motos sans s'arrêter. C'est notre seule chance. Chaque seconde rapproche de nous les Allemands.

       Nous sautons du fossé et à ce moment précis, un shrapnell éclate au-dessus de nos têtes. Un homme crie « Mon Lieutenant... ». Le Maréchal des Logis H., la tête en sang, s'écroule. Nous l'empoignons et, en courant, nous le portons aux motos et le peloton démarre.

       Je constate alors que je suis légèrement blessé à la jambe. En arrivant à Dadizele, les Premiers Maréchaux des Logis Ph. et M., me signalent qu'ils sont également blessés, l'un au talon et l'autre à la jambe.

       Nous trouvons une voiture ambulance, y portons le blessé et pensons nos plaies. Le Maréchal des Logis H. restera plusieurs semaines dans un hôpital militaire de campagne avant de nous rejoindre à Charleroi.

       Le même jour nous cantonnons à Boesinghe et le lendemain de nouveau à Bovekerke.

       C'était presque la fin de nos aventures.

       Le 27 mai à 20 h. 30', l'escadron réduit à un peloton, reçoit l'ordre de s'établir défensivement à l'Est de la route West-Rozebeke-Ypres à hauteur de la borne 13.

       Cet ordre est annulé à 21 h., et nous cantonnons, dans une ferme abandonnée, à Stadereke.

       C’est là que le lendemain, la Capitulation nous surprend. La vie semble s’arrêter. Nous sommes tous consternés.

Les Maréchaux des Logis M. et P. viennent me consulter. Ils ont décidé de rejoindre les lignes françaises. Mais où sont-elles les lignes amies ?

       A ce moment passe devant nous une colonne d'artillerie allemande. Nous nous détournons et rentrons dans la ferme.

L'ordre nous est donné de rejoindre l'ancien cantonnement à Boverkerke : abandonné la veille.

       II est prescrit à toutes les unités de placer un carré de drap blanc à l'entrée des bâtiments occupés par les troupes belges.

       La fermière me remet un essuie-mains blanc. Je charge le Maréchal des logis M. d'aller le fixer à la porte d'entrée de la ferme et je reçois cette réponse : « Tout ce que vous voulez mon lieutenant, mais pas ça. Jaime mieux crever ».

       M. a les larmes aux yeux.

       La porte de la ferme ne reçut jamais son carré de drap blanc.

Capitaine-Commandant CLAES.

      

 

 

 



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