Maison du Souvenir

Gino Bartali, le champion italien, ne mit une chemise noire que pour sauver 49 soldats anglais !

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Gino Bartali, le champion italien, ne mit une chemise noire que pour sauver 49 soldats anglais !

              Dédicacé à mon ami le docteur Jean-Pierre Pignez avec qui j’ai partagé mes rêves depuis 1970…



       Gino Bartali, dans les années d’avant-guerre, était adoré par les Italiens de tous bords, même par les fascistes qui lui pardonnaient son refus de rentrer dans leurs rangs. Gino jouissait d’une immense popularité pour avoir remporté non seulement un tour de France (1938) mais aussi deux Tours d’Italie (1936 et 1937)! Adoré, il continua à s‘entraîner autant qu’il le pouvait durant la guerre, revêtu d’un maillot aisément reconnaissable sur lequel apparaissait en grandes lettres son nom. Tous les piétons le saluaient comme un Dieu et les policiers ne manquaient pas de l’arrêter simplement pour pouvoir lui taper sur l’épaule et l’encourager : « Vai Gino ! ». Jamais aucun d’entre eux  n’eut l’audace de penser à fouiller ses habits ou son vélo. Le champion pourtant employait son renom pour une noble cause : sauver son prochain des griffes du nazisme. Voici comment son aventure de résistant commença. Gino avait reçu une éducation très religieuse de la part de ses parents. Chrétien fervent, il n’avait pas honte d’afficher sa foi. Il avait fait souder sur son vélo une médaille de Sainte Thérèse de Lisieux et ne manquait jamais entre les étapes d’une course d’aller prier longuement. On pouvait penser n’importe quoi sur son comportement religieux, Gino bien vite surnommé « Gino le Pieux » en était tout-à-fait indifférent.



Gino surnommé « Gino Le Pieux », à gauche, en prière à Lourdes sur le tour de France 1950

       Habitant Florence, il n’est pas étonnant qu’un de ses admirateurs fût le cardinal Dalla Costa. Ce dernier lui offrit de célébrer son mariage.



Le mariage de Gino et Adriana par le cardinal Elia dalla Costa le 14 novembre 1944.

       Le cardinal était connu pour son attitude antifasciste. Lors de la visite d’Hitler à florence en 1938, il avait fermé les fenêtres et portes de l’archevêché en refusant d’y faire arborer des croix gammées. « La seule croix que je reconnaisse, disait-il, est celle de l’église ». Non seulement le cardinal professait son opposition au fascisme mais il faisait partie d’un réseau pour abriter dans les couvents les résistants et juifs menacés pour ensuite les faire évacuer vers le port de Gênes. Il n’est pas étonnant que le cardinal convoque un jour Gino afin de lui proposer de servir de messager pour son réseau. Il était en effet l’homme idéal pour cette fonction car il pouvait transporter dans les tubes de son vélo d’entraînement des papiers, des photos et de l’argent tout en étant, de prime abord, insoupçonnable grâce à son statut de champion. Gino n’hésita pas et accepta à la condition que son épouse ne soit jamais avertie de ce qu’il faisait.

       Gino, chargé de messages, commença par faire des allers-retours pour Gêne. Cela faisait 450 km aller-retour qu’il parcourait sans problèmes en une journée. En chemin, il s’arrêtait souvent à la Chartreuse de Farneta où les moines abritent de nombreux réfugiés. C’est là qu’il rencontrait le supérieur, le Padre Costa, avec qui, rapidement, il se lia d’amitié.



Le Padre Costa

       Mais hélas, peu après, en septembre 1944, les fascistes découvrirent la cachette des réfugiés dans le monastère. Une tragédie s’en suivit : les nazis fusilleront les 12 religieux de la communauté dont le Padre Costa ainsi qu’une soixantaine de leurs protégés. Gino est évidemment terriblement attristé mais, malgré les risques bien présents, il continuera ses missions. Le trafic de Gênes découvert, le cardinal dirigea alors ses actions vers les collines de Toscane et d’Ombrie. Gino se remit donc en selle, cette fois pour Assisse. De Florence à Assisse et retour, il y a 360 km qu’il parcourait aisément en un jour mais quelquefois, il poussait son entraînement jusqu’à Rome pour remettre des documents au Vatican. Cela faisait alors près de six cent km aller-retour, ce qui exigeait qu’il s’absente de chez lui plusieurs jours en ayant pris soin de trouver de faux prétextes à expliquer à son épouse.

       Gino dut, malgré sa notoriété, être très prudent car les hommes de l’Ovra (L’Organisation de la surveillance et de la répression de l'antifascisme, dite OVRA, en italien : Organizzazione di Vigilanza e Repressione dell'Antifascismo) ne lui pardonnaient pas son refus d’adhérer au parti fasciste. Il s’efforçait dès lors de changer d’itinéraire au retour afin d’éviter les mêmes policiers aux contrôles. Gino était répertorié par l’Orva sous son matricule 576 avec ce commentaire. « Gino Bartali, champion cycliste. Ce catholique fervent préfère remercier Dieu et Ste Thérèse plutôt que notre Duce. »



       A Assisse, Gino était reçu à San Damiano par le père Rufino Niccacci, coordinateur du réseau. Ce dernier lui remettait notamment des faux papiers confectionnés par une imprimerie voisine et qu’il devait ramener à Florence. Assisse constituait un véritable centre de résistance avec plus de 300 Juifs cachés. Toute cette activité secrète n’aurait pas été possible sans le colonel allemand Valentin Müller, un médecin chrétien engagé qui put faire accepter par son Etat-Major qu’Assisse soit considérée comme zone une zone démilitarisée car devant être exclusivement consacrée aux hôpitaux soignant les blessés allemands. De plus, fait remarquable, quand la défaite allemande sonna, ce médecin colonel obtint des Américains que la ville d’Assisse ne soit pas attaquée mais contournée de telle sorte que son évacuation par les blessés allemands se fasse dans l’ordre et pacifiquement. Dans cette retraite, ajoutons qu’il laissa tous les équipements médicaux à la ville d’Assisse et en particuliers au cardinal Nicolini dont le réseau à Assisse cachait dans 26 institutions religieuses plusieurs centaines de fuyards. Les blessés italiens en avaient bien besoin !



Le docteur Müller, né en 1891 est décédé en 1951 à Eichstätt. Sur sa tombe, il fit graver le plan de la basilique St François



Tout près de la basilique St François à Assisse, ces plaques commémoratives «  en l’honneur du docteur Müller, colonel et médecin allemand, protecteur d’assisse et de toutes les personnes qui grâce à lui furent épargnées des horreurs de la guerre, 1943/1944.”

       Ce même cardinal Nicolini, demanda aussi à Gino de faire une reconnaissance sur le front à Cassino afin de connaître la progression de l’armée américaine. C’est ainsi que le champion roula jusque Cassino à 380 km de Florence, protégé toujours par son alibi en béton : son entraînement… très spécial !

       De même, à la gare de Terontola à 115 km de florence, Gino fut chargé à plusieurs reprises de faciliter la fuite de juifs par ce nœud ferroviaire très important. Il devait s’y arrêter, se diriger vers le bar et aussitôt une foule se ruait vers lui pour le saluer, foule qui comprenait évidemment les policiers. Profitant de ce moment, les fuyards pouvaient monter dans les trains en sécurité sans qu’on les contrôle.

       Pie XII fut au courant de toutes les activités de Gino et crut bien faire en lui envoyant une lettre de remerciement pour des colis reçus de lui à destination des Juifs cachés dans différentes églises romaines. Cette lettre fut malheureusement interceptée par la censure fasciste et Gino convoqué chez le major Carita à la Villa Triest qui l’accusa d’avoir livré des armes au Vatican. Gino se défend en prétendant n’avoir livré que quelques pommes de terre. Deux soldats italiens présents à l’interrogatoire le défendirent en prenant la défense du champion… Gino fut finalement relâché, mais il avait conscience que dorénavant il devait se cacher, s’éloigner de Florence. Il déménage alors avec son épouse et son jeune fils de deux ans et demi dans le village de Nuvole Bosco chez un ami paysan puis à San Casciano à vingt km de Florence. Tout près de là se trouve une propriété, la maison Selva, qui a servi de camp d’internement pour les Juifs et dans lequel 49 soldats anglais se sont barricadés en juillet 44, coincés sous le feu allemand… La résistance fait appel à Gino qui connaît bien les lieux. Il enfile alors pour la première fois de sa vie une tenue noire marque du fasciste, se procure un fusil moschetto et ainsi traverse la rue, rentre dans l’immeuble et ressort avec un groupe de soldats anglais les mains en l’air qu’il a, soi-disant, fait prisonnier. Les Allemands voyant un des leurs sortant avec des prisonniers arrêtent leurs tirs. Gino refait la manœuvre plusieurs fois en ayant eu soin de libérer ses prisonniers, à l’abri des regards allemands, dans les collines du Chianti.  L’opération, reconnaissons-le, était très risquée !

       Signalons ici que c’est peu avant cet exploit que Gino fit aussi un grand geste de solidarité avec une famille Juive, la famille Goldenberg, à qui il offrit de trouver refuge dans une de ses propriétés, au 45 via del Bandino à Florence. Gino leur apportera souvent des vivres toujours grâce à son vélo.

       Florence fut libérée le 7 aout 1944. Après la guerre, les compétitions peuvent reprendre. Il s’inscrivit notamment au tour d’Italie 1946 qu’il remporta. Dans les moments de victoire qu’il procurait à ses compatriotes l’Italie retrouva l’espoir en l’avenir. En 1948, il gagnait le tour de France pour la deuxième fois. Beaucoup sont persuadés que cette victoire réunifia, autour de lui, les Italiens et détourna ainsi l’Italie de la tentation bolchévique. L’année suivante, il obtient une deuxième place au tout derrière Fausto Coppi, son grand rival. Sa carrière de champion continuera jusqu’en 1953.




En 1953, dans le tour de France, on le voit ici après une crevaison. Il terminera onzième

Conclusion

       La vie de Gino est exemplaire. Il sut traverser les embûches de la guerre comme un homme libre qui, jamais, ne s’assujettit devant le pouvoir dictatorial de l’extrême droite. Il dut aussi affronter le deuil de deux de ses frères.

       D’abord celui de son frère Giulo, sportif comme lui et mort en 1936 dans un accident lors d’une course cycliste. Ensuite le décès de son frère Giorgio lors du naufrage du bateau Paganini. Cette tragédie maritime survint le 28 juin 1940. Le navire à moteur italien, réquisitionné par le ministère de la Marine,  coula au large des côtes albanaises (près de Bari) alors qu'il transportait des troupes vers l'Albanie. Le drame coûta la vie à plus de 220 hommes, principalement des artilleurs italiens. Nul doute que ses deux frères décédés décuplaient ses forces quand il pensait à eux durant ses courses !

       Gino n’eut aucune peur de prendre le parti des plus faibles et des pourchassés. Il garda une telle humilité que ce n’est que longtemps après la guerre que l’on découvrit son œuvre de résistant. Même son épouse ignora pendant longtemps ses missions de courrier. Lorsqu'il est mort en l’an 2000, à l'âge de 96 ans, il fut enterré en habits de tertiaire de l’ordre du Carmel. Le tiers-ordre du Carmel, aujourd'hui appelé Ordre Séculier des Carmes Déchaux (OCDS) ou Carmes laïcs, permet aux fidèles non religieux de vivre la spiritualité carmélitaine au quotidien. Les tertiaires s'engagent à suivre une règle de vie axée sur la prière silencieuse, l'oraison et le service, tout en restant dans leur environnement familial et professionnel. Gino était rentré dans cet ordre en 1936.



Gino Bartali entouré de ses parents devant l’église de San Paolino, à Florence, en 1936 lors de son entrée dans l’ordre du Carmel.

       Sa fidélité à son idéal, il le vivait aussi à travers l’amour qu’il porta à son épouse. On a retrouvé deux cents lettres à sa femme Adriana, envoyées même lorsqu'il était au milieu du Giro d'Italia, une carte postale les jours de course, une lettre les jours de repos ! Il signait toujours sous son nom :

"Vôtre dans le Seigneur".



       Son attitude de résistant lui a valu le titre de « Juste parmi les nations » décerné en 2013.  Peut-être qu’un jour, Gino sera béatifié. Ce processus fut effectivement lancé il y a quelques années. « Gino le Pieux » pour sa profonde foi catholique, a été reconnu Vénérable par le pape François en 2017. Cette première étape vers la béatification le fut en reconnaissance de ses vertus héroïques et son engagement humanitaire exceptionnel. Mais peu importait pour lui les récompenses qu’elles soient laïques ou religieuses. Ne disait-il pas que les médailles qui vaillent la peine sont elles que l’on accroche non pas à son veston mais à son âme



Dr Loodts Patrick




Bibliographie : « Gino le Juste », Jean-Paul Vespini, 2014, Editions Pas d’oiseau, Toulouse.



 

 

 


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