Maison du Souvenir

Pierre Gervais, courageux soldat, courageux prisonnier !

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Pierre Gervais, courageux soldat,
courageux prisonnier !

L’enfance de Pierre à Nimy pendant la première guerre mondiale.

       Pierre est né en 1912. Il avait une sœur et deux frères. Sa sœur Gabrielle, raconta plus tard dans un long témoignage, la vie de toute la famille Gervais durant la Grande Guerre. Ce témoignage figure sur : A Nimy, la vie quotidienne d'une famille pendant la Grande Guerre.

       Quant à Pierre, il résuma ses souvenirs d’enfant de la Grande Guerre dans un court mais très beau récit : « J’avais à peine six ans le jour de l’armistice ».



Photo prise peu après l’armistice dans l’euphorie de la victoire. Pierre est à l’extrême droite sur la photo. Son frère Paul est au premier rang à gauche. Le père de Pierre, Arthur Gervais est au premier rang avec, à droite sa fille Gabrielle, et à gauche son épouse. A gauche de cette dernière, Blanche Bréhan qu’hébergeait la famille Gervais. Derrière eux, cinq soldats canadiens. Un des soldats avait fourni à la famille du tissu pour réaliser des uniformes pour les garçons. Ce furent les Canadiens qui libérèrent Mons dans la nuit du 10 au 11 novembre 1918.

J'avais six ans à peine le jour de l’armistice.

       Né en douze au bord de la Haine, la Grande Guerre n'a laissé dans ma mémoire que quelques images aux contours un peu flous mais qui me parlent encore après tant d'années.

       Des Allemands ? Nous étions obligés d'en loger. Leurs paillasses étaient étendues sur le sol de la première pièce ; à côté se trouvaient leurs paquetages dans lesquels j'allais souvent fouiller pour en dénicher une croûte de pain gris qui avait pour moi en ces temps de privations la saveur d'un gâteau. Je cachais mon larcin dans ma robe (à cette époque les garçons comme les filles portaient la robe dans leur jeune âge) et puis j’allais ensuite m'asseoir sur un tas de bois derrière l'écurie pour savourer mon butin.

       La cuisine roulante de la troupe était installée sous notre hangar. A midi le clairon sonnait la soupe. C'était alors un tintamarre de gamelles.

       Les soldats défilaient en bon ordre devant la cuve fumante. Ma mère me mettait alors dans les mains une soupière énorme (du moins je la jugeais telle) et je me faufilais entre les rangs. Il me semble encore respirer l'odeur du choux mêlée à celle des bottes de cuir qui étaient à la hauteur de mes narines. Eux, riaient en me voyant si petit et si grave, ils faisaient place et j'attendais mon tour. Le cuisinier tantôt me versait une louche de soupe, tantôt semblait m'ignorer. Peu m'importait car l'essentiel c'était de rentrer dans notre cuisine avec la soupière intacte. Car chaque fois ma mère me disait : « Surtout m'petit fieu, fais bien attention à l'soupière ».

       Les Canadiens ? Je les revois dans l'euphorie collective de la victoire, au moment où tout le monde riait, dansait, chantait la « Madelon », hissait le drapeau national. Je fus nourri de biscuits militaires, de lait condensé. Mes aînés fumèrent en cachette des cigarettes « Flag ». Je dépistais facilement leur coin de fumerie grâce à l'odeur de miel brûlé et à leur toux qu'ils ne pouvaient retenir. Mes poches se gonflaient de caramels à la menthe, de morceaux de chocolat. Mais ce qui me rendait particulièrement fier c'était ma veste militaire que ma mère avait confectionnée dans une couverture que quelque galant soldat avait offert à ma sœur Gabrielle. Il y avait un Canadien particulièrement assidu auprès d'elle, il s'appelait Jimmy. Il me fit cadeau d'un petit chien ratier qui reçut aussi le nom de Jimmy et qui vécut fort longtemps après la guerre.

Pierre Gervais (1980)

Pierre Gervais, soldat sur la Lys puis, prisonnier pendant plus de cinq ans.

       Pierre Gervais avait fait son service dans le corps de Transport automobile à Etterbeek. En 39, il fut mobilisé à la Forteresse de Namur et quand la guerre fut déclarée, participa à la bataille de la Lys. Fait prisonnier, il passa tout le reste de la guerre en Allemagne. En 1945, Pierre fut détaché de son stalag pour aller travailler dans une usine de machines à coudre et de machines à écrire située dans la périphérie de Dresde. C’est ainsi qu’il assista aux terribles bombardements de Dresde des 13 et 14 février 1945. Ces bombardements firent 135.000 victimes. Pierre tenta de s’évader mais fut repris par les Russes qui le réquisitionnèrent pour conduire un de leurs camions jusqu’à Prague d’où ils allaient déloger les Allemands. Il faussa alors compagnie aux Russes pour être à nouveau repris avant de pouvoir finalement parvenir à se cacher chez un civil pragois. De là, il partit seul vers l’ouest jusqu’à sa rencontre avec les Anglais. Pierre ne rentra au pays qu’en 1946 ! Sa femme Marie-Louise l’y attendait avec ses trois garçons, Gérard, Pierre et Claude né pendant la captivité de son papa.

       Pierre fut poursuivi toute sa vie par l’image d’un des soldats allemands tué alors qu’il tentait de traverser la Lys défendue par les Belges. Voici un extrait du texte qu’il écrivit en 1985 ;

       Combien de temps faudra-t-il encore pour que s'efface de ma mémoire souvenir de ces yeux là ? Il me revient le jour pour combler mes silences. Il me revient la nuit mes insomnies. Comment extirper du labyrinthe de mon esprit ce frisson remords qui mordille ma conscience ?

       Terré dans mon trou, la frayeur aux entrailles, j'entendais mon cœur battre sous mon sale uniforme. Le canon de mon arme traçait une ligne droite sur la terre brune du parapet. Mon regard effleurait les riantes vaguelettes de la Lys paresseuse.

       Leurs uniformes vert sombre dérangeaient les roseaux. Comme pour un exercice, ils glissèrent leurs canots et, ramant calmement, ils entreprirent la traversée du fleuve. Dans le trou d'à côté, les mitrailleurs attendaient leur approche. Ils étaient à mi-parcours quand l'arme crépita. On les vit s'agiter désespérément pour tenter de survivre. L'eau, par endroits, rougissait. Les rames flottaient près des lambeaux de toiles détachées des canots. Avant d'être engloutis, des bras traçaient des demi-cercles bouillonnant en surface. Soudain, je le vis. (…)

L'ennemi, l'agresseur était à ma portée. (…) J'épaulais. Je crus lire dans ses yeux une dernière supplication. La balle l'atteignit en plein cœur. J'eus le temps de voir le sang suinter sur son veston. Il étendit les bras dans un geste de crucifié, s'écroula dans la vase. Son corps partit à la dérive.

       Ce corps, que Dieu avait créé ... ce corps, qu'une mère avait chéri et que peut-être une jeune femme attendait ... cet homme, mon frère, dont le regard bleu acier s'était subitement adouci pour une ultime prière ... je l'avais fait mourir.

       Quarante ans ont passé. (…) Parfois les miens s’étonnent de mon soudain silence, de mon regard rêveur. Mais je revoie toujours ces deux yeux quémandant ma pitié, ces deux yeux que ma balle a éteints.

Pierre Gervais,  à Harmignies, 1985.

       Pierre au Stalag écrivit deux beaux textes durant son enfermement. Le premier, dactylographié en huit pages sur un papier pelure, fut sans doute rédigé en réponse à un concours organisé par l’université de Louvain. Le sujet est très difficile à traiter mais Pierre s’en tire bien. Il s’agit d’une réflexion sur la vie religieuse des déportés. Vous la trouverez ci-dessous « in extenso ».


Cette photo illustre une fête de Noël passée au stalag de Honstein en Saxe. Pierre figure à l’extrême gauche.

Pour les services : Instruction et recréation de la Croix-Rouge de Belgique, 80, rue de Livourne, Bruxelles.
Concours : aide universitaire de Louvain.
30-7-44
Gervais Pierre
18970, Stalag IV a, Kdo 1090
Profession : chauffeur d’auto
Adresse en Belgique : rue des Wartons, N° 22, Nimy-lez-Mons



De l’influence de la captivité sur les sentiments religieux des prisonniers de guerre.

       Avant de chercher les effets de la captivité, il importe d’étudier, si peu que ce soit, la captivité elle-même. Les aspects qu’elle revêt sont nombreux et divers. Pour éclaircir la complexité, la souffrance, la rudesse d’une épreuve à la fois si féconde et si destructrice, un volume ne suffirait pas, encore faudrait-il que l’auteur ait été prisonnier, mais aussi qu’il possède le génie propre au savant, au philosophe, au psychologue et à l’écrivain. Je ne possède pas ces ambitions et n’en ambitionnerai-je que la plus infime, je n’y atteindrais quand même pas. Ayant entrepris une tâche dépassant mes forces, je demande au lecteur de souffrir que je la réduise à ma hauteur, et de me permettre de ne voir, dans l’étude de la captivité qu’un côté restreint, intéressant strictement les sentiments religieux des prisonniers de guerre. En compensation, je l’assure d’un tenace désir de sincérité. Ainsi averti, tel un récepteur et un émetteur parfaitement accordés nous éloignerons les qui-propos, malentendus, tous ces néfastes parasites.

       Pour savoir les tenaillements de la faim, nous devons l’avoir sentie. Pour connaître, l’égarement dans lequel nous jette la mort d’un être aimé, nous devons l’avoir éprouvé. Pour connaître les joies, les douleurs de cette vie, nous devons les avoir vécues. Pour connaître la captivité, cette autre vie, nous devons l’avoir subie.

       Après quatre ans d’exil, je ne puis concevoir aucun moyen certain pour généraliser les causes génératrices de réaction spirituelle. Je me méfie de mes souvenirs, malgré moi, ils pourraient être soumis à une loi d’intérêt tendant à éliminer des faits déplaisants. En plus, l’éponge du temps en a effacé beaucoup. Me fierais-je plus à des impressions immédiates ? Mon humeur momentanée ne teindrait-elle pas de couleurs heureuses ou sombres mes impressions ? Ne vais-je pas prendre pour des causes primordiales des accidents passagers ? Je ferai appel à mon génie…mais je manque de génie. J’y suis… Je vais employer des métaphores, je vais puiser dans la rhétorique…. hélas, ma vie de captif, exclut d’elle-même cet échappatoire…alors…

       Alors, je dirai ce que j’ai vu, mais pas ce que nous avons senti. La perspicacité du lecteur, saura conclure de nos écrits réunis une moyenne de la vie religieuse des captifs.

       Pour le groupe de trente hommes que nous sommes, unis pendant quatre ans, par des liens puissants que noue pareille épreuve, la captivité, envisagée seulement au point de vue cause religieuse, se divise en trois parties. Ces divisions n’ont rien de fantaisistes, elles sont marquées par des évènements minimes en eux-mêmes mais qui changèrent complètement les états d’esprit, les réactions devant les peines. Ainsi en est-il souvent, dans les vies de reclus, où la moindre étincelle, le moindre choc suffit pour changer le cours des sentiments.

       Ce fut d’abord en mai 40, l’arrivée au camp de rassemblement, l’installation provisoire sous des tentes, les formalités de recensement et une attente de trois semaines. Puis ce fut le départ en Kommando, la vie des baraques, le travail de chantier, cela dura neuf mois. Quand soudain, un jour d’hiver, nous fûmes divisés en petits groupes et changés de kommando. Un troisième genre de vie se présente. Le travail de l’usine différait totalement, le bien-être s’accentue, les esprits changèrent et cela fait trois ans d’efforts et de lutte journalière contre les mêmes harcèlements.

       A notre arrivée au camp, les barbelés mirent leurs herses épineuses entre le monde et nous. Les premiers jours nous dûmes faire la file pour être inscrits sur les registres. Cette formalité fût une première agression contre l’espérance. Cela représentait à nos yeux une installation définitive dans une vie que nous devinions âpre et que nous voulions courte. La raide discipline au camp eut vite fait de nous des automates. Les misères physiques, elles aussi, n’attendirent pas longtemps avant de s’abattre. Des camarades furent malades, d’autres, les nerfs ébranlés par une secousse trop forte, glissaient vers la folie.

       Pendant les heures vides de nos longues et chaudes journées, couchés dans le sable, entre les tentes, nous discutions de nos malheurs, de notre avenir. Ces longues parlottes qui se passaient en petits groupes réunis par hasard, ou par des sympathies naissantes, affleuraient tous les sujets. Il était pourtant des réflexions, qui toujours réapparaissaient à la surface des entretiens : c’était d’abord celles dans lesquelles, le parleur mettait toute sa rancœur et elles s’adressaient au monde entier, parfois même à personne. Elles éclataient subitement ponctuées de jurons. Elles contenaient un peu, un tout petit peu de haine, et beaucoup de dépit. Il y avait aussi hélas, les blasphématoires : celles-là, elles puaient la haine, elles mordaient les cœurs, et même, ébranlaient certains esprits que les événements avaient préparés. Mais les plus nombreux étaient ceux qui cherchaient les causes de nos malheurs. Ils étaient là, assis à même le sable, le visage pensif mais moins sombres que les autres ; ils revoyaient leur vie précédente, ils cherchaient leurs fautes. Quel terrible examen de conscience ! La punition s’étalant déjà à leurs yeux, les empêchait de distraire la plus petite erreur. Tout le passé était fouillé : les actes susceptibles d’amener des perturbations, tout était jugé, soupesé, froidement vanné aux vents de la réflexion. Mais lorsque le remord montait dans nos âmes déjà apeurées, on se levait et l’on allait dire son mot dans un autre groupe où sous l’aile de l’espérance, nous causions d’avenir…

Cela dura trois semaines…C’est à cette époque que l’on vit les plus belles manifestations religieuses. Des prêtres, des séminaristes prisonniers comme nous, organisaient des messes en plein air. Les après-midis, l’on voyait dans un coin du camp un rassemblement d’une centaine d’hommes dire le chapelet à haute-voix. L’on se montrait de l’un à l’autre des médaillons qu’une mère, qu’une fiancée, avait offerts à celui qui partait, suprême viatique. L’on jurait de les garder toujours.

       Un soir, on nous appela par groupe. Nous eûmes notre pain pour deux jours ; nous partions le lendemain…Un vent d’espoir souffla sous toutes les tentes. On disait qu’un accord tendant à nous libérer avait abouti et que nous rentrions, tout simplement. Tous les contradicteurs étaient considérés comme des pessimistes outranciers. Nous rentrions, c’était certain, du coup, adieu réflexions, salutaires ou non. Bercés par le rythme des essieux, nos rêves dépassaient de beaucoup les panaches de fumée que la locomotive crachait à l’avant de notre train. Hélas, nos songes, nos mensonges, nous emportaient trop loin. Nous débarquâmes un beau matin dans une petite gare de province, encore toute décorée des oriflammes qui marquaient notre défaite. La tête basse, nous entrâmes à nouveau dans un camp. Les baraques, cette fois étaient rutilantes de résine, les barbelés tout neufs, tendaient leurs quadrilatères dans le soleil levant. Ce soir-là sans même avoir eu la pensée de réagir, nous nous couchâmes sur nos lits étagés, et bientôt les bêtes harassées que nous étions, ne furent plus que des corps fatigués dont l’âme, à l’état latent, attendait le réveil. Le lendemain nous fûmes initiés au travail que l’on attendait de nous. Le chantier, situé non loin du camp, nous absorbait toute la journée. Mais le soir, les discussions reprenaient leur entrain.   

       D’abord ce fut la continuation de celles de notre arrivée. Les réflexions étaient les mêmes, mais à la longue, les récriminations et les blasphèmes se firent moins brutaux puis disparurent même complètement. Dès les premières semaines, un camarade dévoué récitait le chapelet, tous les soirs dans un coin du camp. Au début, nous étions une vingtaine sur les cent-cinquante à suivre cette prière en commun. Mais la lassitude vint vite, ces réunions où l’on se bornait à débiter des Ave tout en pensant à autre chose qu’à Dieu ne rimèrent plus à rien, et bientôt il ne restait plus que quatre à cinq fidèles qui voulaient à tout prix, maintenir un esprit religieux dans le nouveau camp. Un prêtre était autorisé à venir parfois nous dire la messe. La brève cérémonie avait lieu le dimanche à six heures du matin. Il était dur de se lever à cinq heures et demie, le seul jour où le réveil ne sonnait qu’à sept heures. A ces hommes, brusquement plongés dans la souffrance et dont le passé avait été gâté par l’égoïsme, les consolations de la prière n’apportaient aucun baume sur leurs blessures trop vives. Les besoins matériels se firent impérieux, les mœurs s’y plièrent. Le système « D » s’instaura vite, l’axiome « chacun pour soi » fut appliqué franchement, avec froideur, et même avec un naturel déconcertant par ceux qui voulaient en conjurer les effets. Manger, dormir, ces deux mots acquirent une puissance d’action qu’en temps normal aucun de nous ne leur aurait soupçonné. Tout ce qui n’était pas force utilisable, c’est-à-dire l’invisible, l’âme, le ciel, furent rejetés comme des mots désuets, bons pour les enfants ou pour les curés.  

       Cependant cette triste mentalité si elle était générale, laissait parfois chez certaines âmes, une petite place aux sentiments spirituels. Il en était certains qui recueillaient les effluves de cette douce brise religieuse, au milieu de la tempête, mais ils n’étaient pas préparés à extérioriser, devant leurs camarades, des pensées consolatrices qu’ils jugeaient trop intimes. La vie communautaire, qui aurait dû nous unir comme les membres d’une famille, ne faisait qu’effaroucher ceux qui, par une éducation religieuse (souvent mal comprise), auraient pu transformer cette existence. Nous avions cependant un grand remède à tous nos maux, un baume universel à la portée de tous, c’était l’espoir. Journellement un « bobard » circulait de bouche en bouche ; personne n’y croyait, mais comme nous avions besoin tous d’une lumière, si petite fut-elle, nous nous accrochions à tout. Les fausses nouvelles étaient de mauvaises bouées, nous le savions, mais ne fut-ce qu’une journée, qu’une heure, elles pouvaient épargner nos forces et reculer l’heure fatale où nous sombrerions dans les flots noirs de la désespérance. A notre avis, il n’y avait qu’un havre propre à nous recevoir ; c’était la libération, et pour y atteindre, il fallait s’organiser le mieux possible, vivre en parfaite santé et ne pas s’embarrasser des devoirs spirituels qui nous semblaient une charge encombrante et inutile. Nous vécûmes ainsi presqu’un an, dans un état d’esprit voisin de celui de la bête de somme. Cependant, cela devait changer totalement. Ce fut encore un départ qui marqua la transition.

       Classés suivant les métiers inscrits sur nos fiches, on forma plusieurs groupes, et par un froid matin de février, nous quittâmes définitivement le camp. Je fis partie d’un peloton de trente hommes et envoyé dans une usine de la ville proche. Si rustique que nous étions devenus, nous allions nous transformer en citadins. Ceci peut paraître paradoxal à qui ne connaît pas le pouvoir d’assimilation des prisonniers. Ces hommes, justement parce qu’ils sont privés de contact avec le monde extérieur, captent ,avec une facilité avide, tout de qui peut se passer derrière les barbelés. Le moindre souffle, capable de communiquer une ambiance est aussitôt happé et mis à portée de leur conception de reclus. Dès notre arrivée à l’usine, l’atmosphère changea : la vie matérielle devint plus facile, les commodités de logement, les repas à heures fixes, dans un réfectoire, le travail mieux adapté à nos éducations professionnelles, tout cela nous fit adopter un degré supérieur de civilisation.   

       L’attente du retour nous tenait toujours à cœur, mais l’installation, moins précaire, ne nous obligeait plus à établir nous-mêmes, une manière de vie particulière. Ce fût l’heureux temps des conversations communes où l’on échangeait calmement ses impressions. Peu à peu, nous en vînmes à communiquer franchement nos idées, nos principes. Nous en discutions entre nous, nous jaugions chacun nos possibilités. Ces échanges de vue avaient un côté scabreux ; nous nous en aperçûmes trop tard. A l’exposé rigoureux que chacun faisait de ses principes, suivit une connaissance approfondie des caractères réciproques : de cela, découlait fatalement des examens de conduite réciproques. Pour peu que celui-là, par exemple, prêcheur de charité, faille à son dogme ; on lui jetait la pierre. Ce fût toujours le côté le plus pénible de notre vie en commun et tout en désirant l’isolement, nous condamnions le « chacun pour soi » dont les effets néfastes, conclusions de la vie de chantier, nous étaient apparus après coup. Dans ces tourments continuels, la vie religieuse passait au second plan. Les heures de « cafard » étaient lourdes et difficiles à porter. C’est alors que l’on vit se former des groupes de trois, quatre, ou cinq compagnons qui s’unirent et formèrent ainsi de petites familles dans la communauté. Ces groupes, qu’unissaient aussi des questions de « popote », subsistent encore maintenant, après trois ans de captivité. Il y eut certes, bien des discussions et des réconciliations, mais en général, les meilleurs ont tenu le coup et les liens qui les unissent sont inébranlables.

       Mais, si en usine, nous étions presqu’exempts de soucis matériels, les douleurs morales nous attaquèrent avec acharnement. Compagnes journalières, elles s’accrochaient à nous dès le réveil et ne faisaient trêve qu’en face d’un sommeil pesant. C’était de ces souffrances, de ces douleurs secrètes à chacun et communes à tous, que naquit définitivement deux clans : les religieux et les non-religieux. Il n’y eut pas de milieu, car la religion n’était considérée que comme un remède. Il y eut ceux qui prirent le baume et ceux qui cherchèrent d’autres adoucissements à leurs souffrances. Les non-religieux furent plus nombreux, peut-être sont-ils les moins heureux ? Les offices religieux devinrent plus réguliers. Des prisonniers français, prêtres, obtinrent des autorisations nécessaires pour parcourir le district et dire la messe dans les Kommandos. A leur entrain naturel, ils joignirent un dévouement admirable, mais le nombre des fidèles sincères reste toujours restreint. La messe mise à part, les démonstrations religieuses sont nulles. Il existe bien une congrégation du rosaire dans chaque district ; il est des kommandos où quelques camarades courageux s’unissent tous les soirs pour réciter une dizaine de chapelet. J’ai à dessein, employé le mot courageux ; j’aurais pu ajouter une foule d’autres qualificatifs, mais le lecteur comprendra la qualité d’âme qu’il faut à quelques soldats pour consacrer tous les jours cinq à dix minutes à des prières en commun, dans un coin de salle ou de baraque et cela devant les autres, (souvent en plus grand nombre) goguenards, bruyants on même indifférents. Toutes ces révolutions d’âmes se sont faites lentement. La captivité est une épreuve, et toute épreuve abat les faibles et exalte les forte, or ne sont forts que ceux qui veulent et peuvent.

       « Chaque fois que je suis allé parmi les hommes, j’en suis revenu moins homme » (L’imitation de J-C)

       Le prisonnier est avant tout une victime, une victime de la vie en commun imposée. Celui qui trouve un échappatoire digne et convenable à cette loi inexorable, celui-là supporte plus facilement la réclusion. Placés devant ce problème, nous dûmes le résoudre par des moyens propres à chacun d’entre nous. Dans cette recherche, les lacunes de l’éducation première se firent sentir. Naturellement, nous observâmes nos camardes afin de pouvoir s’associer intimement à la vie du Kommando. De cette analyse naquit souvent un âpre dégoût qui devint un obstacle à l’application du précepte divin qui veut que nous soyons tous frères.

       Pour vaincre cette sensation d’écœurement, il faut savoir fermer les yeux sur les tricheries, les jalousies, les médisances, les calomnies, sur tout ce qui rend l’homme ennemi de ses semblables. Il ne vaut voir que l’aspect sain et joyeux de la communauté. Cette victoire est difficile à atteindre et souvent l’on se sent désarmé. Lorsque je vois venir la défaite, ce qui arrive encore après quatre ans de captivité, je biaise, ma tactique vaut ce qu’elle vaut. Je ne suis pas un saint malheureusement. C’est ce qui explique mes moments de lecture passionnée, mes heures de sommeil volontaire et continu, mes pages écrites en vitesse et aussitôt déchirées. Alors au sortir de ces crises, gare aux déviations morales. Mais chaque fois, par la grâce de Dieu, le sursaut du réveil m’est venu et toujours, il s’en suivit une hausse dans ma valeur communautaire. Pour obvier à ces inconvénients, il faut au prisonnier une vie intérieure bien personnelle où il puisse se retrancher en cas d’amertume. Comme source, la pensée des êtres absents qui lui sont chers est insuffisante, souvent même cette pensée est néfaste, aux maux cités plus haut, vient s’ajoute la nostalgie. Il faut donc un motif de vie intérieure. Celui qui répond à tous nos désirs est sans contredit la religion. Voilà pourquoi dès 1940, on voyait cette précipitation vers le christ. Mais bien peu étaient préparés pour la maintenir et beaucoup l’ont abandonnée. Avant de condamner celui qui n’a pas pu, qui n’a pas su atteindre cette vie intérieure chrétienne, il faut considérer les facteurs temporels qui la produisent. Lorsque l’on regarde tous les obstacles temporels qui la produisent, lorsque l’on regarde tous les obstacles que notre vie d’avant-guerre opposait à notre besoin de spiritualité, les changements, tout ce qui réveillait, troublait, occupait notre conscience, on est étonné devant une vie intérieure qui existe chez certain. Partant de ceci, il est compréhensible que la captivité n’ait pas produit dans toutes les consciences le revirement qui aurait dû faire supporter l’épreuve chrétiennement.

       Le premier élément humain qui oblige les captifs à se créer cet édifice qu’est la vie intérieur du prisonnier, fut la monotonie. Le décor impersonnel, ces alignements rectilignes de baraques, cet intérieur du kommando, toutes ces choses habituelles où le regard cherche vainement un point nouveau où il puisse s’accrocher. Par manque d’éléments extérieurs, on cherche ses occupations à l’intérieur. Ce fût d’abord les longs palabres, ce fût le rêve, ce fut l’analyse des autres et de soi-même ; ce fut aussi pour certain un rude choc contre le mur du matérialisme : ils s’y meurtrirent douloureusement. Beaucoup en souffrent toujours.

       Pour d’autres, le petit nombre, mais l’élite, ce choc déclencha une aspiration vers le spirituel. Le Christ était là qui leur tendait le bras : « Si vous ne m’aviez pas trouvé, vous ne me chercheriez pas ». Peu nombreux, certes, mais quelle grandeur d’âme acquise dans la douleur ! Ils sont d’autant plus grands qu’ils ne s’en doutent pas eux-mêmes.

       Il est une troisième catégorie de réactions devant cet appel de vie intérieure : ce sont les plus nombreux. Placés de force devant ce dilemme : réfléchir ou subir passivement les événements, ils ont comme les autres commencé par réfléchir car, cela ce fût inexorable, mais leur éducation, leur passé, leur humanité qui, chez eux avait toujours été primordiale, les empêcha d’aller assez loin dans leurs réflexions. Ils se laissèrent entraîner par la moindre parole. Leur humeur devint fantasque, une nouvelle réjouissante favorisait leur joie mais, aussitôt, le contretemps suivait et les plongeait dans l’ombre de la nostalgie. Après avoir subi longuement ces soubresauts, ils s’aperçurent de leur manque de stabilité. Mais le temps où ils auraient pu prendre position était passé. Ces diverses révolutions les rendirent sceptiques. Tout ce qui n’était pas visible ou compréhensible pour eux, ils le rejetèrent dès l’abord. Ils prirent parti de se gausser de ceux que le spirituel tenait à l’écart de leurs conceptions réalistes. Ils vivent humainement, et si parfois, leur âme aride soupire après la rosée, ils plongent tête baissée dans les étourdissements. A certain pour cela, l’espoir suffit, d’autres trouvent l’oubli dans les jeux restreints que la captivité permet encore aux sens ou bien, les accidents que la vie en commun produit fatalement, suffisent à meubler leur esprit atrophié par la passivité.

       Il existe d’autres facteurs que la communauté et la vie intérieure qui peuvent influencer la vie religieuse des prisonniers de guerre. Il y a les douleurs physiques et morales qui nous assiègent. La nostalgie est la plus déprimante. Elle vous mord brusquement et devant ses attaques, vous êtes surpris. On la supporte comme un mal adéquat à notre statut. Certains la juge ainsi qu’une compagne acariâtre mais imposée et irréfutable. D’autres veulent au contraire la vaincre et emploient pour cela les armes qu’ils possèdent. Devant la religion, elle bat vite en retraite. La philosophie chrétienne m’a toujours offert des secours temporels en raison même de la négation qu’elle fait du bonheur parfait ici-bas. Mais ceux qui veulent jouir de la vie ont trouvé dans la captivité l’empêchement radical à tous leurs désirs. Tous n’ont quand même pas abandonné leur idéal, si terre à terre qu’il soit. Ils continuent à le poursuivre avec des moyens de fortune. D’autres, comprenant l’inanité d’une pareille utopie, se sont eux-mêmes forgés des armes contre la nostalgie. Parmi eux plusieurs ont redécouvert le Christ.

       Il n’est pas de mon ressort ni dans mes moyens d’aider mes frères de captivité. Cependant combien de fois n’ai-je pas déploré pour moi et pour les autres l’aide morale que ceux, restés chez nous, et qui furent pourtant nos éducateurs ont négligé de nous apporter ? Nous savons toutes les difficultés matérielles qui entravent de telles réalisations. Mais le prisonnier n’est pas exigeant, il sait faire beaucoup avec peu. Néanmoins, il faut lui procurer ce peu. Nous ne demandons pas seulement des choses palpables ; le prisonnier est encore un homme : la compassion, criée et répétée sur tout ce qui vient de Belgique, l’afflige parfois dans son amour-propre. Mais, lorsque de son pays nous vient une phrase, un mot, un signe qui nous assure que nos places sont maintenues et que notre dynamisme , si il est forcé d’être maintenu, n’en est pas moins attendu par nos guides spirituels ; alors c’est le coup de fouet indispensable à nos énergies fatalement décadentes. L’ Y. M. C. A. nous a répondu à nos besoins matériels ; à ses envois, elle ajoute par surcroît, une brochure de propagande. Les prisonniers français reçoivent des journaux, des publications dont le style et la présentation créent une ambiance réconfortante. Heureux celui dont la famille comprend ce besoin spirituel. Comme les phrases, remplies de mots palpitants d’espérance, d’où émanent des conseils judicieux, comme des lettres sont lues avidement et même passées sous les yeux d’un ami. Mais le captif ne peut exiger de sa femme, de sa fiancée, de sa famille, d’être à l’unisson de son état d’esprit parfois transformé à l’insu des siens. Que lui restera-t-il pour le soutenir, le guider dans ses aspirations ? Peut-être un ami, confident sincère ? Mais les pédagogues avertis sont rares parmi nous. Nous nous entendons mal à relancer des énergies spirituelles défaillantes, alors que nous avons besoin nous-mêmes de toutes nos ressources. N’est-ce pas le rôle de ceux qui ont pris comme tâche notre éducation religieuse ? Ils peuvent être certains que leurs idées, leurs conseils, leurs consolations seront les bonnes semences qui tombent sur le terrain propice. Les douleurs physiques, elles aussi déclenchent chez le prisonnier des impulsions spirituelles. Quoiqu’habitué à supporter les peines corporelles, le soldat après quatre ans d’exil, acquiert une sensibilité parfois étonnante. Est-ce une conséquence des visions de mort qu’il a eues ? Est-ce simplement l’appréhension de se voir, après quatre ans d’épreuves, succomber loin des siens ? Je n’ai subi que deux séjours assez courts à l’hôpital.   

       C’est pourtant là que j’ai ressenti le plus vivement le manque d’affection. C’est aussi durant mes convalescences que j’ai prié le mieux. Dans ces grandes salles communes, le malade perd complètement sa personnalité, son propre corps devient dépendant des soins d’un infirmier dévoué mais rugueux. A ce genre d’existence, l’âme acquiert une vitalité presqu’humaine, une existence rendue sensible par les réactions devant les souffrances du corps. Mais les mêmes causes qui créent au Kommando des bifurcations dans la voie d’avancement spirituel existent aussi à l’hôpital. Certes les offices religieux qui y sont plus réguliers, sont mieux suivis. Mais il faut envisager que la messe est à l’hôpital, la seule distraction dominicale et il faut faire la part du désœuvrement et de l’ennui.

       Cette courte dissertation sur un sujet si profond paraît pessimiste. Cela tient à ce que je n’ai étudié, que bien imparfaitement d’ailleurs, les formes sensibles des influences. J’ai volontairement tenu à l’écart de mes propres propos, l’effet de la grâce divine. Il existe cependant et même sous de multiples formes, mais ayant comme base que des observations tout personnelles, et comme moyen qu’une érudition des plus minimes, il ne m’est pas permis d’aborder pareille question.

       La captivité est une épreuve terrible par la séparation, terrible par la monotonie. Mais, elle n’est pas comparable à ces évènements tempête qui ravagent parfois la vie d’un homme, mais lui laissent dans l’accalmie résultante, des possibilités de reconstruction. Non, la captivité ronge lentement le cœur du prisonnier qui se prête à ses morsures. Mais elle vivifie, elle trempe l’âme de celui pour qui l’épreuve est une ascension vers dieu. Cette faculté de se servir de la souffrance pour se sanctifier n’est possible que grâce à Dieu. Il fût, dans ma vie de prisonnier, des instants d’émotivité collective d’une grande puissance d’action. Cette année-là, pour noël, notre dortoir fut transformé en salle de spectacle. Munis de toutes les autorisations nécessaires, des camarades dévoués nous avaient offerts une représentation.  

       Les musiciens du kommando déployant toute leur virtuosité maintenaient l’entrain parmi les spectateurs. A minuit le bruit cessa dans le fond de la salle, une crèche construite et peinte par un des nôtres s’illumina subitement. Nous fûmes aussitôt une vingtaine à genoux devant cette humble et puissante évocation de la naissance du christ. Un cantique s’éleva. Les mots de Paix et Noël s’échappèrent chargés d’accents si sincères que tous nos cœurs même les plus durs s’émurent. Ce furent là des minutes sublimes qui rachetèrent certainement les noëls païens qui avaient été nôtres avant-guerre.

Que ne puis-je décrire les messes du dimanche dans la stricte simplicité d’un coin d’usine, parmi toutes les choses qui rappellent la peine des hommes… Des prisonniers au visage émacié, dont les yeux malgré tout inspirent une force spirituelle adorent un dieu Juste et Bon. La ferveur des communiants, rappelle des moines se rendant à l’office dans un décor de cloître. Cette vie de reclus qu’ils non pas choisie mais qu’ils acceptent chrétiennement, ils la sanctifient. La souffrance pour eux est une source de mérite et ils savent souffrir. Ils ne voient plus rien de ce qui les entoure. Ils causent à Dieu et l’on sent que Dieu leur répond. Communion parfaite, entre le Christ immolé sur l’autel et ces hommes pétris de peines et de misères qui lui offrent leurs douleurs. De ces messes réconfortantes, on revient réconcilié avec l’humanité, et dans le kommando transformé, par notre vie intérieure, on reprend le collier de la semaine avec plus de sérénité.

Pierre Gervais

       Pierre écrivit un deuxième texte durant sa captivité. Il s’agit d’une pièce de théâtre qui fut jouée par ses compagnons d’infortune au Stalag. Voici la reproduction de la page de garde de cette œuvre en attendant de pouvoir la faire figurer en entier sur cet article après sa retranscription :




Pierre Gervais après la guerre

       Pierre après la guerre retrouva son épouse et ses trois enfants. Trois autres enfants vinrent compléter la famille. Devenu veuf, peu après le mariage de son dernier fils, Pierre vécut 20 ans seul dans sa maison de Harmignies passant son temps en lisant, écrivant et peignant. Pierre possédait une grande faculté d’introspection et d’imagination. J’ai retrouvé le témoignage de sa petite nièce, Georgette Loodts qui écrivit, dans ses souvenirs d’enfance, combien son oncle Pierre l’impressionnait par son talent de conteur, lorsque, au milieu de sa tournée avec son camion pour livrer du lait, il s’arrêtait chez sa sœur Gabrielle pour boire sa jatte de café et faire un brin de causette :

       Maman avait trois frères : Achille, Paul, Pierre. Achille était très fantasque, son passe-temps favori était de démonter et de remonter des moteurs. On voyait moins Oncle Paul, il avait une grande famille à élever, tous encore petits  (…)

       Quant à l'oncle Pierre, je ne m'en souviens qu'après 1945. Il avait été militaire en 40 et emmené prisonnier en Allemagne pendant 5 ans, je ne connaissais de lui que cette prière que Maman nous faisait réciter tous les soirs : « Sainte Vierge, ramenez mon Oncle Pierre au milieu de nous. »

       Lorsqu'il fut rentré et qu'il eut repris du travail (laitier à la Laiterie coopérative), j'eus l'occasion de bien le connaître. Il faisait ses tournées dans notre secteur et de ce fait, passait chez nous plusieurs fois par semaine. Parfois, j'avais la chance d'être là et dans ce cas, je me faisais toute petite derrière la cuisinière pour mieux l'écouter. Cela commençait souvent ainsi:

– Mon Dieu, Gaby (Gabrielle, ma mère), il m'en est arrivé « une  bonne » cette semaine ! 
Maman :
– Oui m'fieu, quoi donc ? 

       Je me cramponnais à la barre de métal de la cuisinière, remplie de curiosité. Ce n'était pas que ses histoires fussent extraordinaires, non, c'était le plus souvent de petits faits de tous les jours, comme par exemple son camion plein de bouteilles qui avait eu un accrochage et sa cargaison épanchée sur le trottoir ; ou encore la dispute de deux commères dont il a été le témoin et pris à partie. C'était un conteur né ; nous étions littéralement sous le charme de sa conversation. Tout ce qu'il disait était empreint d'ironie, d'humour et d'une certaine naïveté.    

       Chacune de ses petites histoires était un tableau vivant et pictural d'une scène de rue.

       Onze coups d'horloge rappellent Maman à l'ordre.
– Mon Dieu, Pierre, il est 11 heures, ma soupe… vite…

Et Pierre:
– Ma tournée, Gaby… A demain donc….

       Le charme était rompu et chacun, après avoir vidé une dernière tasse de café, repartait vers ses occupations.

Georgette Loodts.

 

 

      



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