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Article dédié à tous les enfants, femmes
et hommes qui sont obligés, encore aujourd'hui, d'abandonner leurs foyers
pour rester en vie ! Puissent-ils être accueillis et consolés pendant le
temps nécessaire au retour de la paix ! Dr Loodts Patrick Journées d’enfer en mai 40 chez les Sœurs de Notre-Dame à Philippeville 1) Introduction Les Sœurs de Notre-Dame ont été crées par Julie Billiart. Elles trouvèrent à Namur un accueil chaleureux en
1809 et de là rayonnèrent partout en Belgique. Ces femmes se consacrèrent
principalement à l’enseignement des jeunes filles. Elles ouvrirent des
pensionnats pour les accueillirent et les éduquer. En 1837, ce fut
Philippeville qui vit l’arrivée de ces religieuses. Après plus de cent années
de présence dans cette petite ville, elles allaient vivre à la Pentecôte de mai
1940 plusieurs journées d’enfer à cause du grand exode des Belges fuyant les
envahisseurs allemands. Les plus favorisés disposent de leurs voitures mais la
grande majorité s’est mise en route à pieds poussant vélos, voitures d’enfants,
charrettes où sont entassés bagages et personnes âgées ou malades. Ces milliers
de civils se dirigent vers la France. Philippeville est pour la région de
Sambre et Meuse une ville de passage avant de franchir la frontière française.
Epuisés par leur marche journalière, beaucoup de fuyards cherchent un toit pour
la nuit avant de reprendre la route. Celui du pensionnat des Secours de
Notre-Dame de Philippeville va en accueillir de nombreux et faire vivre
aux religieuses des journées absolument dantesques. Elles tiendront un journal
de ces journées qu’un passionné d’histoire, Guy Heynen[1] recueillit dans les années
1980. Ce sont ces pages que je vous propose ci-dessous. Les sous-titres sont de
ma plume ! Après ces pages, le
lecteur trouvera aussi le témoignage de Jean Degand, un scout présent sur les lieux et qui rendit
de nombreux services aux sœurs. Nous termineront cet article par une
conclusion.
Illustration de J.Marzal parue dans la bande dessinée consacrée à Julie Billiart aux éditions du signe,en 2.000
Cette carte postale n’est pas du pensionnat de Philippeville mais de celui d’Andenne. On y aperçoit les jeunes filles en uniforme 2) Le journal des Religieuses de
Notre-Dame à Philippeville Dimanche 12 mai (Pentecôte) 500 réfugiés trouvent asile
chez les Sœurs Les offices
ont lieu comme d'habitude. Mais déjà dans le courant de la matinée arrivent des
groupes compacts de réfugiés. On les restaure aussi bien que l'on peut au
réfectoire du pensionnat. On leur sert soupe, café, pain avec beurre ou
confiture, tarte, gâteau, etc. (Ces derniers constituaient les desserts
préparés pour les élèves pour le dimanche et le lundi de Pentecôte). Les
groupes succèdent aux groupes, le service ne s'interrompt pas et le réfectoire
ne désemplit pas. Les lits du dortoir Notre-Dame sont
descendus à la Ste-Famille car on apporte des civils blessés sur la route par
les bombardements. M. le docteur Charlier leur donne les premiers soins, aidé
des demoiselles L Boulangé, Laurent, Evrard et Degand
et MM. Claes, Laurent, Herbay et Degand
font office de brancardiers. Le parloir du Sacré-Cœur est transformé en
pharmacie et salle d’opérations. Aussitôt que possible après les premiers
soins, les blessés sont dirigés en ambulance vers l’hôpital de Charleroi. Les
arrivées et le départ de blessés se succèdent toute la
journée. Les réfugiés affluent dans l'après-midi, principalement des gens des
régions de Dinant et des environs : Namur, Wépion, etc. ainsi que de communes
échelonnées entre Dinant et Philippeville. Ils occupent l'un après l'autre, les
locaux suivants : réfectoire, salle d'économie domestique, vestiaire, office,
hall, dortoirs St-Louis, N.-D. du Rosaire, de l'Enfant-Jésus, la petite
lingerie. Dans l'après quatre heures, arrive le vieux curé de Conjoux avec sa famille. M. Le Boulangé, voyant
l'encombrement général, nous offre de lui envoyer tous les prêtres qui
viendraient nous demander à loger. II reprend avec lui le curé de Conjoux dont la famille occupe la chambre « Mère
Julie ». On estime à 5.700 le nombre d'évacués dont 800 enfants hébergés à
Philippeville. La majeure partie des enfants fut placée ici, malgré qu’affluent
sans cesse d'autres personnes. Vers le soir, le nombre des réfugiés qui
allaient passer la nuit chez nous dépassait certainement le demi-millier. Même la nuit, c'est un va-et-vient
continuel car des communes entières, ayant à leur tête leur maïeur et leur
curé, passent par Philippeville. Un premier décès d’une femme
blessée Dans le cours de la journée, on apporte
une femme blessée à la jambe et qui ne tarde pas à succomber. On la dépose dans
le corridor près du parloir St-Joseph car la Ste-Famille est comble de blessés,
malades etc., les uns dans les lits (insuffisants hélas), les autres sur des
matelas à terre, des chaises ou autres sièges de fortune. Deux Sœurs avec les
trois pensionnaires s'installent pour la nuit au parloir « Mère
Julie ». La majeure partie de la communauté va à la cave. MM. Claes, Herbay, Emile Laurent et Jean Degand,
ces trois derniers boy-scouts, passent la nuit avec nous pour aider au besoin.
Fiévreusement, car la nuit fut tragique. Une malheureuse femme devient
folle furieuse Une femme se trouvant au réfectoire
(comblé de réfugiés de tout âge) devient subitement folle furieuse. Un des
boy-scouts court chez le docteur Charlier qui conseille de lui mettre les pieds
dans l'eau froide. M. le Bourgmestre, averti de notre situation, arrive
aussitôt et reste ici jusqu’à qu'à ce que le plus fort de la crise soit passée.
Cinq hommes peuvent à peine maîtriser cette femme qui tout de même après une
heure environ paraît se calmer. Elle est ligotée sur la chaise à
l'arrière-cuisine. On croit la partie gagnée, le bourgmestre se retire et les
boy-scouts vont de nouveau surveiller la porte d'entrée et faire visite aux
malades. Il y avait à peine 1/4 d'heure d'écoulé que l’on entend des cris, des
appels au secours dans le hall, des pleurs d’enfants effrayés. C'était cette
folle qui était parvenue à défaire ses liens et qui courait en enjambant dans
le hall les matelas sur lesquels étaient blottis, les uns contre les autres,
une vingtaine de petits enfants dont les parents étaient assis sur des chais
auprès d'eux. On parvient à remettre la folle à l'arrière-cuisine et malgré ses
cris et ses gestes, à lui faire une injection qui ne tarde pas à l'endormir
jusqu’au matin. Une deuxième femme devient à
son tour folle Chacun reprend son poste de repos ou de
surveillance. Ce n'est pas pour longtemps car une autre femme de Rendeux-Haut devient folle à son tour. On transporte porte
aussitôt la morte du corridor des parloirs dans le petit hall près de l‘église
et on dépose, près du Sacré-Cœur dans le corridor, le dame de Rendeux, qui crie et gesticule, chante, pleure, se débat de
façon inquiétante. Son mari tâche de la maintenir sur son matelas. II se tient
tout le reste de la nuit à genoux auprès d'elle. Vers le matin, comme elle
semble décliner, M. le Vicaire lui administre l'Extrême-Onction.
Cérémonie lugubre : là, à terre, dans le corridor, les prières récitées et les
onctions faites à la faible lueur d'une petite lampe de poche, car le passage
continuel des avions et les bombardements qui se poursuivent dans les alentours
obligent à l'obscurité la plus complète possible.
Naissance d’un garçon dans une
classe Pendant tout ce temps, une autre scène
impressionnante se passait dans une classe du pensionnat : la naissance d'un
petit garçon qui fut baptisé. Un jeune homme blessé gravement au bras, et
protestant, abjure et est baptisé. Tout le monde soupire d'aise en voyant la
clarté du jour. Lundi 13 Mort d’un malade souffrant
d’appendicite Dès le grand matin, le va-et-vient des
réfugiés se fait intense. Des camions amènent des blessés ou en emportent vers
l'hôpital de Charleroi. M. François Genard, de
Devant-Bouvignes, qui se trouve à la
« Ste-Famille » et qui est atteint d'appendicite, meurt. II est
également déposé dans le petit corridor de l'église. La dame de Rendeux est transportée dans une classe du pensionnat. Des Sœurs de la charité de
Dinant arrivent avec leurs vieux pensionnaires
Les Sœurs de Charité, de Dinant,
arrivent en camion et demandent l'hospitalité pour elles trois (la Supérieure,
Sr Aline et Sr Bernadette) ainsi que pour leurs vieux et vieilles
pensionnaires, parmi lesquels un vieux prêtre impotent, M. l'abbé Herman, que
l'on apporte sur son matelas. On les installe tous à la salle d'économie
domestique. Puis c'est le tour d'une vingtaine de vieux et vieilles de
l'hospice de Dinant qui seuls, sans bagages, abandonnés, sont déposés à la
cour. On les case au réfectoire du pensionnat déjà bondé. Des habitants de Philippeville
se laissent contaminer par la peur des réfugiés et quittent la ville Des personnes de la ville se laissent
entraîner par les foules d'évacués qui passent. Elles s'affolent de plus en
plus à la nouvelle de la rapide avance allemande et quittent la ville. La
frayeur est encore accentuée par le jet de nombreuses bombes qui prouvent que
l'aviation allemande continue ses raids au-dessus de la ville. Et malgré tout,
les émigrés passent, entrent, se restaurent par centaines et poursuivent leur
fuite. Une victime des bombardements
arrive les jambes sectionnées Les blessés se multiplient ; parmi
ceux-ci, on apporte un homme qui vient d'être atteint par une bombe près de
chez Ménestret. C'est un nommé Léon Glaude, de
Beauraing. Il a les jambes sectionnées, perd du sang en abondance et agonise
pour ainsi dire. Le docteur lui fait une injection mais il ne tarde pas à
succomber et est déposé près deux autres cadavres dans le petit corridor de
l'église.
Le parloir vers 1905 Des habitants avant de fuir
laisse leur entourage impotent chez les Sœurs Depuis midi, les demoiselles de la ville
qui aidaient à soigner les blessés, étant trop fatiguées, n'ont pas reparu, et
cependant l'encombrement de la maison augmente d'heure en heure. Des personnes
de la ville avant de fuir, et sans nous consulter, viennent mettre chez nous
leurs vieux parents, amis ou voisins. Pour la nuit, nous sommes, comme hier,
littéralement encombrés ; il faut placer des matelas à terre au parloir N.-D.
car on ne parvient plus à évacuer, au fur et à mesure, les blessés après les premiers
soins. Le docteur Charlier nous quitte et nous ne devions plus le revoir car un
boy-scout étant allé le quérir dans la soirée, apprenait qu'il était parti avec
toute sa famille. Les scouts volontaires sont
précieux pour aider… Heureusement, MM. Claes, Laurent et Degand restent encore, Mlle Laurent également jusque
minuit. La Communauté en grande partie se tient à la cave. Quelques Sœurs se
tiennent au réfectoire et vont par intervalles chez les blessés ou les
réfugiés.
Mardi 14 De nombreux blessés et une
odeur infecte dans tout le
rez-de-chaussée Journée terrible. Depuis le matin, les
avions survolent, rasant les toits. Les réfugiés continuent d'affluer et on
apporte de nombreux blessés. Le parloir « Mère Julie » et la première
partie du hall sont à leur tour fournis de matelas sur lesquels gisent de
véritables épaves humaines : hommes, femmes, enfants aux plaies hideuses et les
unes, purulentes déjà, dégagent une odeur infecte, laquelle s'ajoutant à celle
qui émane des cadavres, qui attendent toujours la sépulture, se répand dans
tout le rez-de-chaussée.
Un quatrième mort, tué sur la
route par un bombardement Dans le début de la matinée, un
quatrième cadavre allait rejoindre les autres. Celui de Narcisse Huet, de Aye,
qui avait été déposé au parloir N.-D.; jeune homme de 35 ans, il avait eu la
carotide coupée au cours d'un bombardement sur la route. Une infirmière courageuse M. le Bourgmestre que nous avions fait
prévenir que nous étions sans docteur, sans infirmières, ni brancardiers, ni
pharmacien, nous amène Mme Quolin et sa demoiselle
Andrée, de Dinant, cette dernière infirmière diplômée, pour nous aider. Des soldats français présents
représentent un grave danger pour tous les civils Vers
10 h. les bombardements recommencent. C'est vers ce moment qu'une colonne de
gendarmes et un soldat belge viennent à fond de train pour se cacher dans nos
caves de l'externat, déjà pleines de soldats français dont les camions sont
installés contre les murs du jardin. Ils sont repérés aussitôt car, ne tenant
aucun compte de la demande qu'on leur fait d'aller chercher ailleurs, ils
traversent en courant le jardin. Le bourgmestre, justement dans la maison, et
averti du fait, mesure, lui aussi le danger auquel leur présence nous expose. Il
court aussitôt les « enguirlander » d'importance et leur montre clairement et
vertement la lâcheté de leur conduite en risquant ainsi pour sauver leur peau,
de faire bombarder un grand nombre de femmes, de vieillards, d'enfants et de blessés.
Il intime l'ordre à celui qui paraît le commandant de venir le soir, enterrer
les quatre cadavres. Bombardement sur le pensionnat Hélas ! Le repérage était déjà fait, car
quatre parachutistes vinrent presque immédiatement en auto demander des... « soldats français blessés ». Faux prétexte pour se rendre
compte de l'état des lieux. La sœur qui alla s'expliquer avec eux s'aperçut de
suite à leur allure et à ...leur langage, que c'étaient des Allemands déguisés
en soldats français et elle comprit très bien qu'en rentrant dans l'auto, l'un
d'eux dit à ses compagnons : « Bombarder », Ainsi fut fait, cinq minutes ne
s'étaient pas écoulées qu'un bombardier fonçait droit sur nous, larguant bombes
et mitraille sur l'externat. Miracle de la divine Providence, la torpille tombe
dans le jardin d'où amortissement du coup, bien que cependant les vitres volent
en éclat de toutes parts, Le bâtiment de l'externat reste debout mais, tout
particulièrement visé, portes, fenêtres, sont fortement entaillées ou arrachées
; la façade est perforée de multiples trous, le seuil de pierre de taille est
brisé; heureusement, le nouveau trottoir n'a que deux ébréchures au bord. Trois
autres bombes se succèdent en moins d'un quart d'heure. Elles aussi, par une
permission protectrice de Dieu, tombent dans le jardin, soulèvent des colonnes
de poussière, arrachent des arbres entiers, projettent d'énormes pierres
par-dessus les toits. Une de celles-ci, spécialement grosse, perce le toit du
pensionnat, renverse le plafond de la grande salle et vient écraser un piano,
l'avant-scène et arrache même des morceaux du plancher de l'estrade. Des
centaines de carreaux se brisent, les bâtiments sont ébranlés, des éclats
d'obus s'enfoncent dans les murs, les portes, les plafonds du rez-de-chaussée
et de l'étage, dans les chambres combles de réfugiés et, miracle sans nul
doute, pas une seule égratignure à déplorer. En ville aussi, les bombes
pleuvent, les maisons s'écroulent, d'autres reçoivent des bombes incendiaires
et flambent. Panique sous le
bombardement : on crie, on prie… C'est la panique ; tous ces pauvres
gens, vieillards, mamans avec leurs petits bébés, enfants, s'affolent de plus
en plus. Toute la maison retentit des cris des petits et des grands. On prie
pourtant de tout cœur ; les oraisons jaculatoires et les Ave Maria, les actes
de contrition et d'acceptation de la mort s’entrecroisent avec ferveur. Des
habitants de Philippeville se sauvent de leurs maisons et viennent se réfugier
auprès de nous, entre autres, Mme France-Wauthier,
les demoiselles Dupuis, Leroy, Mm Jauquet, etc. Un officier ... français avec l'accent
allemand ... entra sans sonner et s'introduisit jusque près du petit couloir
près du réfectoire des sœurs. Celui-ci était bondé de jeunes mamans avec leurs
petits bébés qui pleuraient et criaient à tue-tête. II donna comme prétexte de
sa visite qu'un infirme se trouvant à une fenêtre vis-à-vis demandait qu'on
aille le chercher. C'était Remy Leroux, en effet, qui
lui avait fait ce message ; mais en réalité le vrai but de sa visite était de
s'assurer que nous n'avions pas de soldats. Pour nous, le bombardement finit
aussitôt. 835 vitres brisées mais par
miracle aucune victime C'était certes assez ; cela nous valut
835 vitres brisées, plafonds défoncés et perforés et bien d'autres
détériorations mais, Dea Gratias
! toutes les vies étaient préservées. Dans aucune
pièce de la maison, il n'y eut à déplorer parmi de nombreux occupants - 500 à
600 au total environ - la plus petite
écorchure. On alla de suite chercher Remy Leroux,
pauvre impotent, et on le casa près de Piérard et de
Marie Patron à la cuisine. En ville, les bombardements continuent et les
incendies se multiplient. Une grande partie de la rue de Namur n'offrait plus
que le spectacle affreux de décombres amoncelés. Les gens s'enfuyaient et pour
comble, on annonçait au début de la soirée que Philippeville était désigné pour
le tir de barrage. Vers 7 h. du soir, on décide que par mesure de prudence
toute la ville devait évacuer, que pour 8 h, tout le monde devait se trouver
près de chez Normand. M. le Doyen venait confirmer cette nouvelle à notre chère
Sœur Supérieure, la tenant, disait-il de M. de Fontbarré, commissaire d'Arrondissement. II venait en même
temps, s'informer de ce que nous allions faire et qu'il se conformerait à notre
décision, ce qui rendait plus lourde encore la responsabilité de notre chère
Sœur Supérieure qui, par le fait même, ne trouvait de ce côté aucune directive
autorisée. Le doyen crée involontairement
la panique chez les réfugiés Pour comble, M. le Doyen, malgré la
supplique qu'on lui fit de n'en rien dire, alla, en leur annonçant la chose,
semer la panique chez les réfugiés et les pauvres blessés qui s'affolèrent et
dont la plupart se ruèrent vraiment vers le corridor d'entrée où, en un clin
d'œil, ce fut l'encombrement total, une cohue inimaginable de vieillards,
d'hommes, de femmes, d'enfants, de véhicules, de valises, de paquets les plus
hétéroclites, voire même le mari de la pauvre folle administrée la nuit, qui,
avec sa petite fille, avaient traîné leur chère malade depuis le pensionnat et
l'avaient blottie dans un coin de corridor pour être certains qu'elle serait
une des premières à pouvoir bénéficier d'un camion... promis mais qui
naturellement ... ne vint pas. Une bonne centaine de réfugiés se laissent
suggestionner et partent vers chez Norman, les autres attendent dans le
corridor ; mais bientôt bon nombre des premiers nous reviennent annonçant qu'il
n'y aura pas de camion. Désolés, désemparés, ils vont reprendre tant bien que
mal leur place dans les locaux qu'ils occupaient. Quant à nous, tous les
paquets sont prêts au réfectoire ; l'heure s'avance, l'obscurité s'amène, avec,
inévitablement, une recrudescence d'angoisse dans tous les cœurs. Que va-t-on faire
? Que va-t-on devenir ? ... M. le Doyen
est de retour, cette foi avec ses deux sœurs, demandant de pouvoir se joindre à
nous pour fuir. D'autre part, les pauvres blessés - ils sont au moins
vingt-cinq qui ne peuvent se mouvoir - supplient avec larmes qu'on ne les
abandonne pas, ce qui leur est promis bien entendu.
La Divine Providence inspire la
Supérieure qui décide de ne pas évacuer les lieux Cette promesse les calme un peu et ils
redoublent leurs prières pour que nous restions et que le bon Dieu protège
toute la maison. Mais, dans la communautés, l'agitation est à son comble et
notre chère Sœur Supérieure qui ne sait quel parti prendre pour bien faire,
partir ou ... rester, conclut enfin que nous nous en remettrons à la divine
Providence et que si, malgré la promesse qui y a été faite d'un camion, ce
dernier ne vient pas, ce sera un signe que le bon Dieu veut que nous ne
quittions pas la maison. Deo Gratia, pas de camion ! Une nuit dans une cave comble Il fut alors, décidé de passer la nuit à
la cave. Par mesure de prudence, M. le Doyen va chercher les Saintes Espèces à
l'église et à notre chapelle et alors, scène émouvante, dans notre réfectoire
où se côtoient valises, paquets, fauteuils, etc., etc., toute la communauté
réunie consomme la plus grande partie des Hosties. La petite Gina Dessy, notre pensionnaire, fait sa première communion.
Puis, l'on se rend à la cave. M. le Doyen y descend également y portant le
saint Ciboire qui contient encore les hosties, Ce fut de nouveau, à la cave,
une scène inoubliable : les civils qui y étaient blottis venaient se confesser
et communier en viatique. M. le Doyen donna l'absolution générale et par
intervalles les communions se multipliaient jusqu'à extinction complète des
Saintes Espèces. La cave est comble, l'air y devient irrespirable et malgré
tout, les supplications ferventes, les actes de contrition se succèdent. Les 25 grands blessés sont
heureux de ne pas avoir été abandonnés Au rez-de-chaussée, nos 25 grands
blessés, heureux de voir que nous ne les avons pas quittés, multiplient, eux
aussi, les chapelets, oraisons jaculatoires et offrent leurs souffrances pour
la conservation de la maison. Ils promettent neuvaine et, certains des parents
des blessés, retour à la vie chrétienne plus fervente. Les quatre infirmes de
Philippeville sont toujours à la cuisine. M. Claes, après avoir aidé à mettre
quatre blessés dans un camion-ambulance pour Charleroi ou la France, nous
quitte vers 4 h. De temps à autre, trois sœurs et Mme Quolin
visitent les locaux occupés par les réfugiés qui ne se calment guère et qui
profitent d'un temps ou l'autre entre ces visites, pour s'enfuir emportant la
faveur de l'obscurité leurs bagages, véhicules, et ... ceux des voisins. Au
moins plus d'une centaine nous ont quittés entre minuit et deux heures du
matin, les portes ne fermant plus à cause des conséquences des bombardements. Encore des soldats cachés Vers 2 h. du matin, Sr Marguerite, prise
de pressentiments, remonte de la cave avec Mme Quolin
pour passer l'inspection des locaux occupés et visiter les blessés. Elles ne
furent pas peu surprises en trouvant
deux soldats couchés dans les lits laissés vides par le départ de deux blessés
à l'ambulance du soir. Tout leur fourniment, fusil, bottes, sacs, etc. étaient
aux pieds des lits et ils dormaient profondément. Un autre soldat fut trouvé
couché à terre dans le corridor des parloirs auprès de la statue du Sacré-Cœur,
tandis qu'un quatrième était étendu dans le corridor d'entrée, dormant eux
aussi à poings fermés. Que faire? ... Le cœur se serrait bien fort de devoir
les réveiller. Les garder, c'était
risquer de terribles représailles pour eux et pour nous. Il n'y avait pas à
traîner car on avait annoncé l'arrivée des Allemands qui, disait-on, n'étaient
plus guère qu'à trois kilomètres. Prenant leur courage à deux mains, Sœurs
Marguerite et Antoine et Mme Quolin secouèrent
d'importance ces pauvres gens et leur firent comprendre le danger mutuel couru
par leur présence. Ils le comprirent mais ils étaient harassés, les
pauvres ! Que ça faisait donc mal de devoir ainsi les expédier ;
cependant, il n’y avait pas à hésiter, c’était pour la sauvegarde de plusieurs
centaines de personnes. Après cette aventure, il n’était pas prudent d’en
risquer une seconde, aussi quelques sœurs s'installèrent au réfectoire et
circulèrent à tour de rôle. Un des soldats avait dit les Allemands très
proches; il fallait donc s'attendre à leur arrivée à brève échéance.
Mercredi 15 Coups et cris d’un infirme, en
délire, dans la cuisine sèment la panique Vers quatre heures, de violents coups faisant voler les vitres en éclats du côté de la cour près du
réfectoire, et des cris stridents de secours répétés avec une angoisse
croissants nous firent croire que les Allemands, en forcenés, faisaient leur
entrée chez nous ... Notre dernière heure avait-elle sonné ? Que faire ?
Attendre qu'ils nous trouvent ou bien ... aller au-devant d'eux ? ... Après un
rapide « fiat » et « acte
d'abandon à la Miséricorde divine », prenant le dernier parti, les trois
sœurs qui étaient au réfectoire se dirigent du côté d'où viennent les coups et
les cris. A la cave les cœurs se serrent, les actes de contrition se succèdent.
M. le Doyen donne l'absolution générale. Cet état terrorisant cesse bien vite
cependant et on respire d'aise car ce n’était pas l’entrée brutale des
Allemands qui occasionnait ce vacarme tragique, mais tout simplement un des
quatre infirmes à la cuisine, lequel sous l'effet d'un cauchemar se figurait
tout justement vivre cette terrible arrivée et avec sa seule arme, son bâton,
essayait de nous défendre en jetant des coups redoublés dans la fenêtre de la
cuisine et en demandant du renfort par ses cris. Immédiatement, Sœur Marguerite courut rassurer la Communauté à la
cave, ainsi que les réfugiés et les pauvres blessés. Tous étaient plus morts
que vifs, cela se conçoit facilement. Nouvelle naissance et mort
d’une jeune fille Pendant ce temps, dans une classe du pensionnat, il y a une naissance,
alors que deux portes plus loin, à la salle de musique, meurt une jeune fille
d'une vingtaine d'années, Renée Arnould, de Lamouline,
institutrice à Hougaerde, qui avait été amenée,
dimanche déjà, dans le coma. Depuis lors, elle n'a pas repris connaissance un
seul instant. Son père est demeuré près d'elle jusqu'à son dernier soupir. Soldats et Gestapo rentrent
dans l’établissement Dès qu'il fit jour, plusieurs réfugiés sortis en ville reviennent nous
dire que les Allemands sont là; ils leur ont parlé tant bien que mal et disent qu'ils sont corrects, très polis, même ...
gentils ! M.le
Vicaire vient nous confirmer la chose et nous annonce que sa maison est
complètement brûlée de même que celle de Marie Patron. Dans le courant de la
matinée, les Allemands rentrent chez nous, Ils sont excessivement corrects. Ils
examinent les dégâts, se promènent dans la maison, parlent aux réfugiés. Les uns
viennent, les autres vont. Un peu plus tard arrive un nouveau groupe. C'est la
gestapo », la police secrète ayant comme
insigne une tête de mort. Ils ont l’air plus rébarbatifs, corrects toujours
cependant. Ils visitent la maison pour s'assurer qu'il n'y a pas d'armes ni de
soldats cachés et
se retirent après inspection. Vers 10 heures, des réfugiés rentrent les bras chargés de victuailles.
Ils disent que les Allemands ont ouvert les magasins et distribuent gratis :
pain, lard, café, sucre, confitures, beurre, etc. C'était alléchant pour ces
pauvres gens qui depuis trois jours, avaient épuisé les quelques provisions
qu'ils avaient emportées ; aussi, ils s'en donnent à cœur joie, d'autant plus
que la ville était déserte. C'est jusque dans l'après-midi des allées et venues
continuelles. Des soldats allemands circulent dans la maison et le jardin où
bientôt se trouvent de nombreuses mitrailleuses. Les avions allemands survolent
la ville presque continuellement. Arrivée d’un jeune médecin
militaire allemand Un jeune officier, médecin militaire, aidé d'un étudiant en médecine,
visite et soigne les blessés. II est très poli, catholique, désirant se faire
prêtre. Il nous demande à pouvoir loger ici ; il est
installé à la petite chambre dénommée « Mère Julie ». Pour notre tranquillité, il nous fait donner
une sentinelle pour surveiller la maison de nuit. Cette sentinelle se tient à
la petite loge près de la porte d'entrée. La communauté (à part les sœurs qui
sont restées au rez-de-chaussée la nuit dernière) reste à la cave. Soeur Julie qui parle allemand demeure aussi au
rez-de-chaussée. Un incendie dans la rue des religieuses déclenche une panique chez des
blessés du hall Vers 9 heures du soir, des lueurs éclairent le hall, on croirait à un
incendie en face de la maison. Les blessés qui se trouvent sur des matelas dans
la première partie du hall jettent des cris et supplient qu'on les déplace, ce
qui est impossible, tout est comble et de plus ce sont de graves blessures et
trois personnes pesant chacune plus de 100 kg. Pour les rassurer, on va voir
sur le seuil de la porte et on constate que c’est dans la rue des Religieuses
que l’incendie fait rage. Des soldats allemands brisent
des portes en essayant de rentrer dans l’établissement On respire un peu et les pauvres blessés se calment doucement. Malheureusement vers 11h de formidables coups et un bruit de voix d'hommes se font entendre.
Presque aussitôt des éclats de portes s'abattent avec fracas. On court chez le
petit officier hébergé chez « Mère Julie » lequel en deux temps et trois
mouvements, pieds nus, accourt faire de sérieuses remontrances à un groupe de
soldats qui, du haut de leurs camions avaient sauté dans le jardin, forcé et
brisé deux portes. Ceux-ci sont penauds, s'excusent et se retirent de suite. Mort de la dame de Rendeux devenue folle entourée de son mari et de sa petite
fille Tout rentra dans le calme jusqu'à l'aurore où la dame de Rendeux-Haut qui était devenue folle et avait été
administrée dans la nuit de dimanche à lundi et qui, depuis mardi soir avait
été déposée sur un matelas dans le hall, meurt paisiblement dans les bras de
son mari dont la douleur est bien grande. Sa petite fille dort depuis une heure
environ brisée de fatigue d'avoir veillé et soigné sa maman avec son papa
depuis dimanche. Jeudi 16 Vers 8 h., le mari, aidé de M. Coleau,
transporte sa femme au jardin, creuse lui-même la fosse (près du trou Krich) et avec l'aide de son compagnon il dépose au fond de
la fosse, entre deux matelas Infectés de sang, la jeune fille, Renée Arnould,
puis au-dessus sa femme qu'il viendra rechercher aussi vite que possible. Les bombardements ont cessé; avec l'assistance des hommes réfugiés qui
se trouvent à la Ste-Famille, nous commençons à déblayer la petite cour près de
l'église où l'on a entassé les débris des bagages, de vêtements, de ... chair,
des couvertures, des matelas infectés. Le tout dégage une odeur nauséabonde
qui, ajoutée à celle de certaines plaies gangreneuses, infecte et vicie
complètement l'atmosphère de tout le rezde-chaussée.
Le tout est transporté au jardin derrière la grotte et
brûlé sous la surveillance d'un officier allemand pour notre sauvegarde, car
les avions survolent sans interruption et rasent nos toits. Le jardin est
rempli de soldats allemands et de mitrailleuses.
Pensionnat des Religieuses de Philippeville Une femme gangréneuse et un
médecin chef allemand très gentil qui organise son évacuation Les grands blessés du hall sont transportés dans les lits au parloir
St-Joseph. Une femme dont la plaie horrible de la jambe se complique de
gangrène souffre terriblement et dégage une odeur irrespirable. Un docteur en
chef allemand avec des aides et des brancardiers vient visiter et soigner nos
blessés. Combien nous en remercions le ciel car il en est dont les plaies
s'enveniment à vue d'œil. Ce docteur est d'une grande bonté pour chaque blessé.
Lorsqu'il voit l'état de la pauvre femme et le danger de l'infection pour son
entourage, il nous promet qu'il va de suite faire les démarches nécessaires
pour nous fournir une ambulance pour Marche. Ilatenu parole: vers 9 h. du soir, l'ambulance
arrive ainsi que des brancardiers. La pauvre femme est de suite installée et le
docteur permet que son mari et ses deux enfants prennent place près du
conducteur. Trois autres blessés sont également installés. Toute cette journée,
continuel va-et-vient de gens partant à l'aventure. Distribution ininterrompue
aux nouveaux passants de soupe, café, riz. Le pain fait défaut,
mais impossible de s'en procurer ni d'organiser encore un service de
ravitaillement puisqu'il n'y a plus d'autorité communale présente. Plusieurs
messieurs, de concert avec la Kommandantur, se réunissent et notamment M.
Devaux, faisant fonction de bourgmestre.
Fin
du texte….
3) Témoignage
de Jean Degand, un des boy-scouts héroïque dont
parlent les Sœurs 10 mai 1940. C'est un vendredi. Le ciel est clair, l'air frisquet. Il devait être huit heures du matin. Je rentre
de la messe de 7 h. 1/4. Quelques personnes dans la rue (...). Ils
s'interpellent, une atmosphère assez curieuse, ils parlent de déclaration de
guerre, des Allemands qui nous envahissent... Une vieille histoire dont mes parents m'ont déjà parlé. Mais non,
c'est d'aujourd'hui qu'il s'agit : notre pays est en guerre... Mais qu'est-ce que la guerre quand on
n'en a vu que de rares images ? Que s'est-il passé entre cette matinée qui nous promettait une belle
journée et le lundi soir suivant quand j'ai quitté ma famille pour me rentre à
« l'appel de mon pays » ? Quelle
transformation de mentalité chez moi, quelles expériences lourdes et
indélébiles qui allaient donner à bien des choses une réalité inattendue. Avoir
faim, avoir soif, avoir peur : la première bombe qui tombe sur la poste le jour
même ; ces vaches étendues dans les prés ; ces premiers réfugiés harassés déjà
et perdus, ces bombardiers qui n'allaient pas cesser de survoler, mitrailler,
blesser, tuer, notre petite localité. Des amis scouts m'entraînent dans leur
mission humanitaire : aider les évacués à trouver réconfort et très bientôt,
ramasser les blessés, les rassembler dans une salle du pensionnat des sœurs de
Notre-Dame où le Dr Charlier, notamment, leur prodigue les soins qu'il peut. Et
avec Pierre Herbay, Emile Laurent, nous commençons
nos tragiques transports de blessés pour lesquels nous étions peu préparés. Et
c'est ainsi que je regardais un homme adulte, couché le long du mur du corridor
qui débouchait dans l'église paroissiale, ramassé et ramené là par Emile
Laurent, je pense. Cet homme avait eu les jambes arrachées par une bombe tombée
dans la rue de l'Arsenal, à quelques vingt mètres de la maison que j'occupe
depuis 1946. Je vois encore le Dr Charlier se pencher vers moi, une seringue à
la main, et m'ordonner: « Retrousse les jambes de son pantalon », Et j'ai
essayé. Mais je n'ai jamais pu plonger mes doigts dans cet amas de tissus et de chairs déchiquetées et
sanglantes, pour découvrir une partie saine de son corps capable de recevoir
une injection correcte. Le docteur Charlier doit avoir tiré son plan tout seul.
Il aura rapidement réalisé ma paralysie. Il m'en reste un sentiment d'impuissance qui
m'humilie. Mais dès ce moment-là, la guerre a pris pour moi son vrai visage. Jean
Degand.
Jean Degand montre l'endroit où fut ramassé le blessé dont-il parle 4) Conclusion On estime à deux millions les Belges qui allèrent se réfugier en France
en mai 1940. Le témoignage des religieuses de Notre-Dame à Philippeville nous montre
l’immense misère de ces Belges fuyant l’envahisseur. Nous ne saurons jamais
combien périrent sur les routes de l’exil par manque de soins mais aussi sous
les balles et bombes des avions ennemis. Guy Heynen
dans son livre nous donne un aperçu des victimes du mitraillage à quelques endroits situés sur le trajet vers
la France. Ils ne représentent qu’un faible pourcentage des milliers d’exilés
Belges, Hollandais,[2] qui périrent sur les routes en mai 1940 mais
leurs noms les rendent plus proches de nous en les faisant sortir d’un
anonymat voué rapidement à l’oubli.
[1]
Guy Heynen,
« Nous avions vingt ans en mai 40 », édité à compte d’auteur à Cerfontaine en septembre 1989. [2]
Pierre Miquel, dans son livre « L’exode » 10
mai-20 juin 1940, Editions Plon 2003, estime à 100.000 le nombre de tués sur
les routes parmi les dix millions de civils Belges, Français, Hollandais qui
prirent le chemin de l’exode. Nombre de Visiteurs depuis le 06 Janvier 2026 ![]() ![]() ![]() ![]() ![]()
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