Maison du Souvenir

Un Ancien du XV C.R.A.B. raconte : L’aventure de l’an 40.

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Un Ancien du XV C.R.A.B. raconte : L’aventure de l’an 40.

point  [article]
Couverture du livre de René Robert.

Mon point de chute !

A mon petit-fils Matthieu. Qu’il ne parte jamais à l’aventure ! A mon cousin, aux gilles, aux combattants et aux anciens des C.R.A.B. (photo G. Lebrun)

Mas Cévénol.

Ribaute – La Place du Verdier. (photo R. Robert)

Ribaute – Le monument. (photo R. Robert)

Ribaute – Le bureau de tabac. (photo R. Robert)

Ribaute – Une rue. (photo R. Robert)

Ribaute – Le village vu du Gardon. (photo R. Robert)

Ribaute – Le Gardon. (photo R. Robert)

Anduze – Porte des Cévennes, dans le bas le Gardon. (photo R. Robert)

Une mine à La Grand-Combe, bassin houiller d’Alès. (photo R. Robert)

Binche – Préparation des colis de prisonniers par les membres de la Croix-Rouge de Binche. Mesdames Chaineux, Bosman, Babusiaux, Delatour ; Melles Roulez, MH Brison, Manette ; Messieurs E. Delbauve, Roulez, R. Danheux de même que 4 épouses de prisonniers et un gamin. (photo G. Brison)

Six Binchois, prisonniers en Allemagne, ont fait le « Gille en exil ». Les costumes ont été confectionnés avec des toiles d’emballage de colis, les sonnettes avec des boites à confiture, les chapeaux avec des papiers provenant des colis américains ! Cette carte était vendue 2 F au profit du « Secours d’hiver de Binche ». (coll. R. Robert)

« Lettre de faire part de décès » éditée par un mouvement de résistance pendant la guerre. (coll. R. Robert)

Le faux « Soir ». (coll. R. Robert)

Recettes « de guerre ». (coll. R. Robert)

Binche – On fait la file à la rue Buisseret (rue « des Passages ». (photo G. Fournier)

Dans la campagne environnante, après la moisson les glaneuses. (photo G. Fournier)

Goegnies-Chaussée – Après le massacre du 3 septembre 44. (Photo Claude Brogniez de Goegnies-Chaussée)

Courseulles-sur-Mer – Sur cette plage, le Général de Gaulle débarqua le 14 juin 1944. C’est également sur cette plage que la Brigade Piron débarqua début août 44. (photo R. Robert)

Les Boches s’en vont. Ils passent à l’avenue Wanderpepen, en face de la maison de M. Charles Deliège, coin rue de Ressaix. (photo Mme A. Lachapelle)

Ils foutent le camp ! à l’avenue Wanderpepen. (photo Mme A. Lachapelle)

A Epinois, en face des maisons de M. Francotte « Delhaze ». (photo G. Fournier)

Un des premiers Américains à fouler le sol binchois. (photo G. Fournier)

Carrefour Grand’rue, rue de Mons c’est le délire ! (photo G. Fournier)

2ème blindé entré à Binche, stationné devant le parc de M. le Notaire Derbaix au « Coq d’Or ». (photo Mme Lachapelle)

A l’assaut… à l’avenue Wanderpepen en face de la boulangerie Fournier. (photo Mme Lachapelle)

Binche – Blindé passant à la Grand’rue en face de la maison de M. Victor Romain. (photo G. Fournier)

Blindé posté au coin des rues « de Bruxelles » et « de Namur ». (photo G. Fournier)

A la route de Charleroi, à Epinois, en face des maisons « du cadet » - Auverdin-Castaigne. (photo G. Fournier)

Un grand merci à Madame René Robert et à sa fille Line pour m’avoir si gentiment permis de reproduire ici sur le site le travail de leur mari et papa.

Un Ancien du XV C.R.A.B. raconte : L’aventure de l’an 40

Préface

Mon ami René Robert me fait l'honneur et l'amitié de me demander de préfacer brièvement son «Aventure de l'an 40».

Il se fait que moi aussi - en mai 40 - je venais d'avoir 16 ans - je suis parti sur les routes de

France, obéissant à l'appel du gouvernement et... nous aurions pu nous rencontrer à Toulouse, à Montpellier. Le hasard fit que c'est à Ribaute que René trouva son point de chute. Pour moi, ce fut Saint-Gaudens et les troupeaux à garder à Villeneuve de Rivière ...

C'est la raison pour laquelle j'ai accepté de dire ici le plaisir que j'ai eu à lire ce récit écrit d'une plume simple et alerte. Quelle mémoire! Quel souci du détail vrai et qui amène parfois un certain sourire sur les lèvres de celui qui a vécu des aventures identiques. Pas de scènes de bataille, du sang, de la haine mais un récit captivant: l'aventure d'un adolescent lancé, sans le savoir, dans un conflit qui allait devenir effroyable. Des anecdotes émouvantes, parfois amusantes avec beaucoup de chaleur humaine.

En plus de ce récit attachant, qui s'inscrit en filigrane sur un début de tragédie universelle, René Robert nous offre une série de documents intéressants sur la période 40-45. Félicitations!

Raison de plus d'apprécier ce travail qui vient incontestablement à son heure.

Nul doute que «ceux de 40» liront avec grand intérêt ce témoignage pris sur le vif d'événements qui ont marqué profondément notre vie et qui alimentent encore bien des conversations sans fin quand on se rencontre entre «anciens». Ce rappel d'un passé déjà lointain ne manquera pas non plus d'intérêt pour les plus jeunes, trop tentés de croire que cette liberté dont ils jouissent n'est pas un don précieux et combien fragile.

On célèbre cette année un peu partout le 40e anniversaire de la fin de ce conflit horrible et démentiel que fut la 2e guerre mondiale. On assiste à des actes courageux de réconciliation. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut oublier et surtout ne pas garder une pensée indéfectible de reconnaissance envers ceux qui ont consenti généreusement à payer «le prix de la liberté».

Comme l'écrit René Robert: «pour que jamais plus nos petit-fils ne partent à l'aventure ...».

Paul DEMARET

Licencié en Philosophie et Lettres,

et en Sciences Pédagogiques.

Président de la Société d'Archéologie et

des Amis du Musée de Binche (SAAMB).



L’auteur de ce récit, Monsieur René Robert. (photo de sa fille Line)

1. Avant guerre

On parle beaucoup de Hitler, un peintre très intelligent, ambitieux et dictateur, ... Il parviendra à diriger l'Allemagne et voudra dominer le monde ...

On parle aussi de Goering, de von Ribbentrop, de Hess, de Franco, de Mussolini, sans oublier Degrelle ...

Les armées allemandes occupent la Rhénanie en 1936, l'Autriche en 1938 et la Tchécoslovaquie en 1939.

Les accords de Munich sont signés le 29 septembre 1938 par Chamberlain (Angleterre), Daladier (France), Hitler (Allemagne) et Mussolini (Italie).

On est satisfait, car on croit que l'on va pouvoir vivre en paix: on danse le "Lambeth Walk...».

Or, le 1er septembre 39, les Allemands envahissent la Pologne ...

Ce jour-là, respectant leurs engagements, la France et l'Angleterre déclarent la guerre à l'Allemagne.

Jusqu'en mai 40, ce sera la « drôle de guerre» : les Français restent cantonnés dans leur ligne Maginot et les Allemands dans leur ligne Siegfried ... En France, on chante: « Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried ... »

La Belgique et la Hollande restent neutres.

Dans notre pays, le « P.P.R. » (pied de paix renforcé) est mis en application. De ce fait, toutes nos frontières sont gardées militairement.

Les réservistes sont rappelés et la «Défense passive» s'organise. De temps à autre, un avion écrit «PERSIL » dans le ciel, quand il est bleu. On dit que c'est un avion espion ! ....

Les chasseurs ardennais occupent leurs positions.

Les «vieux» sont mobilisés comme «G.V.c.» (gardes des voies et communications).

Les jeunes sont au Canal Albert, d'autres à Liège ...

On tue le temps au mieux, parfois on s'ennuie ...

Joséphine chante: «J'ai deux amours, mon pays et Paris ... », et Maurice : «Tout cela,

ça fait d'excellents Français ... ».

« J'ai fanatisé la masse pour en faire

l'instrument de ma politique ...

J'éveille en elle des sentiments qui lui

conviennent, elle suit immédiatement

les mots d'ordre que je lui donne»

(Adolf Hitler).

2. 10 mal 40

J'ai mal dormi. Je ne me sens pas bien dans ma peau. J'ai le pressentiment que quelque chose de grave se prépare, car pendant la nuit, les avions n'ont cessé de vrombir.

Peu avant 6 heures, je me lève. Tout le monde dort encore. La journée s'annonce belle, le soleil luit déjà ...

Mon souci primordial est de brancher la «T.S.F.».

Le bouton est resté arrêté sur l'LN.R. : aussitôt, effroi!

«Les Allemands envahissent notre pays, c'est la guerre !»

Le champ d'aviation de Nivelles a été bombardé, tous les avions détruits au sol.

Des combats sont en cours au Canal Albert; les forts de Liège sont assiégés mais résistent.

J'appelle aussitôt mes parents qui sont encore couchés. Ils sautent du lit et descendent rapidement.

Nous sommes surpris, inquiets, nous parlons sans rien savoir. ..

J'aperçois ma voisine qui sort de sa cuisine. Je lui crie «Jeanne, c'est la guerre !...» Elle est horrifiée et rentre aussitôt prévenir son mari ...

Je vais ensuite annoncer la triste nouvelle à mes grands-parents maternels qui habitent à quelques pas de chez nous. Ils sont stupéfaits, leur visage est devenu blême.

Tout de suite, ils évoquent l'arrivée des Uhlans en 1914, à travers champs ...

N'étant pas loin du «Pont Salmon» au-dessus duquel passe le chemin de fer d'Haine-Saint-  Pierre à Erquelinnes, j'y pousse une pointe. Car je sais que des «G.V.c.» y montent la garde. J’en aperçois un et le mets au courant de ce que la T.S.F. vient d'annoncer. II n'a pas l'air tellement impressionné quoique ignorant encore la nouvelle. Il me dit que sa section est en alerte depuis hier. ..

Finalement, c'est l'heure de partir à l'Institut St Joseph à La Louvière où je suis en fin d'Humanités.

A la gare, dans le train, tout le monde est sidéré de ce qui arrive ...

L'école est en instance de fermeture en raison des événements. Nous sommes priés de reprendre nos affaires et de rentrer chez nous.

Nous revenons en tram. Avec mes amis Louis et Lucien, je conviens d'aller à vélo chez ma grand'mère paternelle, après le dîner.

En passant à Binche, nous voyons les premiers charrois de troupes françaises qui descendent la rue de Merbes, sans discontinuer, se dirigeant vers Charleroi. Nous sommes ébahis de voir défiler ce matériel impressionnant. Les soldats sont sereins ...

Quelques km plus loin, un avion bombarde le convoi.

Une dame, qui habite à proximité, au «Camp des Indiens» à Epinois, est tuée. C'est la première victime des environs.

Comme convenu le matin, je passe prendre mes deux copains au début de l'après-midi et nous voilà partis à Trazegnies.

A la route de Charleroi, le défilé des troupes françaises continue[1].

Près du «Béguinage» à Leval-Trahegnies des femmes se précipitent avec de grands paniers d'osier pleins de paquets de cigarettes «Belga» qu'elles jettent à «nos alliés».

Nous continuons notre route vers Chapelle où d'autres convois militaires venant de la Chaussée Brunehault se dirigent vers Gosselies et Charleroi. Nous sommes heureux de les regarder et nous leur faisons de grands signes de la main. Ils sont fiers!

Nous arrivons à Trazegnies, mes grands-parents sont en conversation avec des voisins. Ils commentent les événements. Ils sont heureux de nous accueillir et nous disent leur tristesse, ils se souviennent des «casques à pointe» ! Nous les rassurons, «les Français arrivent avec un armement formidable...».

Ma grand'mère a préparé de la pâte qui se lève, le bois chauffe le four... car elle va cuire de la tarte; c'est la ducasse dimanche, comme de coutume à la Pentecôte, le jour de la «Colombe de la Paix» !...

Nous allons faire un tour dans le village, nous passons par la place, devant le château ... Quand nous rentrons, de la bonne tarte au sucre vient de sortir du four. Nous en dégustons, toute chaude et caramélisée!

Nous avons apporté un peu de bonheur à mes grands-parents, mais à regret nous nous quittons. Nous nous reverrons dimanche.

En rentrant nous devons souvent mettre pied à terre en raison de l'importance des convois que nous croisons notamment à Chapelle à l'endroit dit «Marie la Guerre» !

Etant passés à Carnières, nous arrivons à Mont Ste Aldegonde où, tout près de la «Croix de Pierre» une batterie antiaérienne française a été mise en place le matin. De la maison, nous apercevons les panaches blancs que les obus disposent en éclatant autour des avions visés. Mais aucun n'atteindra son but.

Le lendemain, en compagnie d'un voisin, un français natif du Pas-de-Calais, je vais voir cette batterie de près. Les soldats ont tous bon moral. Ils blaguent en fumant la pipe ou la cigarette de «petit gris». Plusieurs d'entre eux ont l'accent «marseillais» comme nous disons. Etant influencés notamment par les films de Raimu ou les chansons d'Alibert, nous croyons qu'il n'y a qu'à Marseille que l'on entend cet accent méridional si truculent.

Nous sommes loin de nous douter que 15 jours plus tard nous l'entendrons tous les jours.

Rentré à la maison, j'ai la surprise de rencontrer deux Liégeois, père et fils, grossistes en légumes, qui sont arrivés entretemps. Ils avaient reçu l'ordre de se diriger vers Binche, ville désignée pour accueillir des jeunes gens de 16 à 35 ans du pays de Liège[2].

Nous compatissons à la douleur qu'ils expriment d'avoir quitté leur famille pour fuir devant l'ennemi n'entrevoyant pas que, dans quelques jours, ce sera notre tour d'en faire autant.

Ils sont hébergés à la maison jusqu'au lundi matin.

Je les accompagne dans les environs et je suis frappé de la peur qu'ils ressentent chaque fois qu'un avion vient à passer. Il est vrai qu'ils ont subi le baptême du feu que nous ne connaissons pas encore.

Lorsque nous sommes dans les champs près du «Chemin à Carrosses», ils se précipitent à plat ventre, insistant pour que j'en fasse autant.

Passant à l'Avenue Marie-José, des soldats belges «en déroute» depuis Liège, explorent les jardins à proximité du pont de la rivière, sous le chemin de fer ... Ils ont l'arme au poing et sont à la recherche de parachutistes allemands qui viennent d'atterrir, leur a-t-on dit. Mais en fait, ce sont de fausses nouvelles comme il en circule d'ailleurs beaucoup à propos de la 5ème colonne.

C'est ainsi que l'on enlève toutes les plaques publicitaires de chicorée «La Sylle» et «Pacha» sur le verso desquelles on trouverait des cartes et renseignements destinés à cette 5ème colonne.

Personnellement, j'ai l'occasion d'en examiner plusieurs, mais elles sont vierges! Qui a bu boira !...

Nous rencontrons beaucoup de militaires belges isolés qui ont dû abandonner leur poste de combat et qui ne sont plus encadrés. Il y a surtout des Chasseurs Ardennais épuisés et sales, ayant battu en retraite depuis les premiers combats.

Plusieurs d'entre eux tirent au flingot sur des avions allemands ...

Les ménagères continuent à faire les provisions qu'elles ont commencées bien avant le 10 mai. Mais certains produits, comme le sucre et le café sont déjà rares ...

On est plein d'appréhension ...

On craint le proche avenir, sans pouvoir s'imaginer ce qui peut se passer.

___________

Le «poste de soins» de la Croix-Rouge est installé au Collège N.-D. de Bon-Secours, à la rue de Merbes, dès le 10 au matin. Le 20, il sera transféré à l' «Hôpital St Pierre» (ancienne «Maison de Retraite»),

Il fonctionne jour et nuit et, dès l'ouverture, réfugiés et soldats y sont soignés. Les médecins de la Ville étant partis, les Docteurs en retraite, Hallez et L'Hoir s'y relayent.

En plus des soins courants, ambulanciers et médecins, seront amenés à intervenir dans des accouchements, des amputations, des toilettes funéraires, des inhumations provisoires, etc ...

Ils se chargeront également de la transmission aux familles, de lettres de réfugiés et de militaires.

Le service des colis aux Prisonniers sera effectif dès le mois de septembre[3].

3. L'exode

Certains diront: «Partir c'est mourir un peu» ...

D'autres: «Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage» ...

Mardi 14 mai: le Gouvernement diffuse l'ordre de départ vers Ypres de tous les jeunes gens de 16 à 35 ans!

Je vais chez des amis concernés comme moi par cet ordre. D'aucuns viennent chez moi, accompagnés de leurs parents. On met au point le plan du voyage et le départ est fixé à demain 6 h, de la Place de Ressaix.

Les vélos, remis en état, sont chargés d'un sac de voyage contenant du linge et des provisions. Une couverture roulée ceinture le sac.

Tante Marie me donne une carte de France en me disant qu'elle me serait peut-être utile. Effectivement, elle le sera.

Le 15 mai au matin, tout le monde est au rendez-vous.

Les parents sont tristes mais nous les jeunes, tout en ayant le cœur gros, nous avons l'impression de partir en vacances, heureux d'échapper aux griffes de l'ennemi ...

Notre groupe comprend:

Louis Bourdon

Alexandre Delplancq (+)

Joseph Dubois (+)

Raoul Dubuisson (+)

Paul Durieux

Philippe Harvengt

Roger Lecocq

Raoul Piérard

José Ségard

et moi-même.

La destination étant Ypres, nous allons prendre la direction de Mons, Tournai. Binche est vite atteinte; nous la traversons.

Déjà, le peloton des «dix» commence l'escalade de la côte du «Prince d'Orange», mais il doit s'arrêter quelques instants. En effet, un pain (rond) vient de tomber d'un vélo et il roule sur la chaussée ... Son propriétaire s'empresse de le récupérer et de l'amarrer convenablement ! Et tout le monde repart.

Arrivés à Mons ... des immeubles sont en feu, nous passons dans des rues pleines de fumée. Les gens s'affairent à sauver ce qui peut l'être.

Nous continuons par Ghlin, Baudour et Hautrage pour atteindre Bury où des gendarmes nous détournent vers Péruwelz et Bon-Secours. Le poste de douane de cette commune est occupé par la maréchaussée qui interdit le passage de la frontière. Nous sommes donc des centaines à attendre là ... et finalement, dans l'après-midi, nous sommes autorisés à passer. La ruée vers la France est pour nous une «aventure», étant livrés à nous-mêmes, pour aller où? Mais nous nous débrouillerons au mieux, la chose primordiale étant de nous enfoncer au plus vite vers le sud afin de ne pas être rejoints par les Teutons.

Vers 16 heures, nous arrivons à Hérin, près de Valenciennes.

Etant donné le manque de logement, notre groupe doit se scinder. Louis, Alexandre et moi-même, trouvons à loger chez une veuve de guerre 14-18 qui habite une toute petite maison en bois. Cette brave dame, le cœur sur la main, compatit à notre sort et brandit le fusil de feu son mari qu'elle vient de décrocher en disant: «Je les attends.les Boches ...».

Nous dormons bien peu cette nuit que nous passons couchés sur nos couvertures à même le plancher ou dans un vieux fauteuil d'osier que nous nous partageons alternativement. De plus, Valenciennes est bombardée plusieurs fois et chaque déflagration fait vaciller la baraque!

Le matin du jeudi 16 mai, nous buvons le «bon café» que la bonne Dame a fait bouillir dans «son poêlon» et croquons quelques «chiquettes» de pain sec. Ensuite, nous nous lavons le bout du nez ...

Telle fut notre première nuit d'évacuation! Vers 9 heures, nous quittons notre hôtesse pour nous rendre à Valenciennes.

Dans la ville meurtrie, où règne une atmosphère lourde, beaucoup d'immeubles brûlent, nous avons la chance de trouver une banque qui est encore ouverte. Nous y changeons de l'argent belge en prévision de nos futurs besoins. Nous apprenons que la Hollande a capitulé hier. Déjà!

Rentrés à Hérin un peu avant midi, le boucher Lenoir nous vend un bifteck. La bouchère accepte de le faire cuire et on bavarde ...

Raoul Dubuisson et Roger Lecocq que nous retrouvons au dîner avec Paul Durieux et Philippe Harvengt ont logé ici, coïncidence heureuse!

Madame Lenoir nous propose comme menu un bifteck-frites!

Evidemment, nous participons à l'épluchage des pommes de terre avec sa fille dont le mari, Monsieur Glossin, instituteur, est mobilisé comme lieutenant de réserve.

Nous faisons un dîner de roi. Cela se comprend! Un courant d'amitié se crée entre ces bonnes gens et nous-mêmes, à un point tel qu'ils nous invitent à loger apprenant que notre nuit d'hier a été si pénible. Nous acceptons de grand cœur et nous allons reprendre nos bagages chez notre «bobonne», Nous la remercions chaleureusement en lui expliquant que nous avons trouvé à loger auprès de nos amis.

Dans l'après-midi, nous sommes avertis d'un ordre de rassemblement sur la place à 17 heures. Un officier français nous y attend, Nous sommes peut-être 250? Il nous explique qu'il va former des groupes d'une vingtaine d'hommes pour nous permettre de continuer notre route en bon ordre, selon un itinéraire établi. Nous serons attendus aux lieux de ravitaillement et de logement fixés au préalable. Il ajoute qu'il va désigner des chefs de groupes. Aussitôt, de visu, peut-être selon leur corpulence ou leur tête, selon qu'elle lui plaît, il désigne du doigt les futurs chefs en les priant d'avancer pour les grouper autour de lui. Je suis du nombre!

Les listes nominatives de chaque groupe sont établies. Malheureusement, il n'est pas possible que le nom de tous mes amis de Ressaix figure sur la mienne. Seuls, Alexandre et Louis en font partie.

La soirée se passe «en famille» chez les Lenoir. Les nouvelles entendues à la T.S.F. ne sont pas bonnes: les Allemands avancent de toute part ... Ces gens, subissant aussi l'influence de leur entourage, nous laissent entrevoir qu'ils devront bientôt s'en aller, eux aussi. Seulement, ils sont ennuyés car la voiture n'est pilotée que par leur gendre. Ils nous demandent si l'un de nous sait conduire et s'il accepterait de partir avec eux? Raoul Dubuisson est le seul à avoir conduit la voiture de son père. Mais après réflexion, il regrette de ne pouvoir accepter, ne désirant pas abandonner ses compagnons.

Après avoir soupé on -va ·se coucher dans un bon lit!

Notre sommeil est quelque peu troublé par de nouveaux bombardements de Valenciennes. Mais enfin, nous passons une bonne nuit car nous sommes fatigués de notre voyage et de notre insomnie d'hier.

Le lendemain matin après le déjeuner, nous quittons nos hôtes en les remerciant comme il se doit.

Les différents groupes formés hier se trouvent au départ sur la place à 8 h 30'. En ce qui nous concerne, nous partons à 9 heures. L'itinéraire avec les lieux de ravitaillement et de logement est en ma possession.

Le parcours a lieu sans trop d'incidents, à part deux crevaisons et un bris de chaîne que nous parvenons à réparer aisément, tout le groupe ayant attendu que les réparations soient effectuées selon la consigne donnée au départ. Nous sommes ravitaillés à midi comme prévu: un morceau de pain et du saucisson.

Nous sommes passés par Denain, Aniche, Aubigny-au-Bac et Epinoy pour arriver dans la soirée à Sauchy l'Estrée où nous logeons sur de la paille dans une grange.

Depuis notre départ de Ressaix, nous avons effectué un peu plus de 100 km.

Après une bonne nuit, on se lave en pleine nature avec de l'eau bien fraîche, dans le bac en pierre sous la pompe.

Le samedi 18 mai, nous partons à 8 heures.

En cours de route, dans un flot de réfugiés, hommes, femmes, enfants, nous subissons les mitraillages d'une vingtaine de «stukas». Nous abandonnons nos vélos, pour aller en toute hâte nous mettre à l'abri dans les fossés ou dans la campagne environnante. Il y a des gens qui crient, des blessés, des chevaux inanimés, mais tout notre groupe est sauf.

Nous assistons aussi à plusieurs combats aériens.

Nous avons l'impression que les avions français évitent les combats du fait de leur minorité. Quelques-uns passent au-dessus de nous en rase-mottes.

Nous arrivons ensuite dans le secteur anglais car des «Tommies» sont postés à leur canon anti-aérien et des fantassins de-ci; de-là, montent la garde, l'arme à la bretelle.

Sur le côté de la route, il y a des camions abandonnés qui ont été bombardés, mitraillés ou incendiés. Il y en a un qui est culbuté. Il est plein de nouvelles chaussures anglaises dont une quantité importante est éparpillée dans le fossé.

Nous avons l'idée de nous constituer chacun une provision pour de besoins futurs éventuels. Personnellement, j'en essaye 3 paires qui sont «à mon pied». Je les lie deux par deux à l'aide des lacets et j'en place deux paires sur le guidon et l'autre sur le cadre de mon vélo.

Et nous voilà partis ...

Mais quelques km plus loin, un soldat anglais nous attend, l'arme au poing. Voyant notre butin, il nous met en joue et, nous baragouinant un anglais que nous ne comprenons pas, il nous fait signe, à l'aide de son fusil, de jeter nos chaussures sur le bord du chemin. Nous nous exécutons ...

En ce qui me concerne, je lui jette les 2 paires qui sont sur le guidon et j'enfourche mon vélo, en ayant soin de vérifier s'il a détourné son regard de ma monture ... car je conserve la paire qui est sur le cadre!

Elle me viendra bien à point. Nous avions été «dans nos petits souliers» car il ne rigolait pas le gaillard!

Tout le lot est regroupé. Nous traversons la Somme par Marquion, Bapaume, Albert, Amiens. Cette zone est encombrée de militaires anglais, de réfugiés civils et de nombreux camions pleins de soldats français qui se replient... Chaque fois que c'est possible, nous nous agrippons à l'arrière de ces camions, pour aller plus vite et pour gagner du temps!

A midi, le lieu prévu pour le ravitaillement, la mairie d'un petit village, est vide. Nous apprenons que tous les gens du bourg sont partis.

Quelques-uns de mes compagnons m'interpellent: «Chef, nous avons faim, nous ...»; «Je ne suis pas responsable de cette débâcle», leur dis-je. «Et puis après tout, je ne suis pas plus chef que vous! D'ailleurs, considérez que je ne le suis plus et que chacun tire son plan, à la grâce de Dieu !»

J'étais triste de m'être emporté mais content d'avoir recouvré ma liberté. Car déjà hier, nous avions senti que notre organisation laissait à désirer. En effet, le lieu d'hébergement prévu était occupé à notre arrivée. J'avais dû me débrouiller au mieux pour trouver une grange afin d'y loger tout le monde.

Dès ce moment, nous restons trois: Alexandre, Louis et moi-même. Nous pourrons mieux nous débrouiller!

Quelques km plus loin nous quittons la route principale pour rejoindre un village dont nous apercevons le clocher. Nous avons la chance d'y trouver un pain, le boulanger n'étant pas encore parti ...

Après avoir mangé sur le bord d'un talus, nous continuons notre route pour arriver à Courcelles. Le village semble calme; nous décidons d'y rester pour la nuit. Nous avons d'ailleurs roulé plus de 100 bornes.

Nous trouvons une ferme où l'on nous accepte à dormir dans la grange. Nous y laissons nos vélos et nos bagages car auparavant nous allons manger un bout au café-restaurant du village. En fait, on ne peut nous offrir qu'un morceau de pain avec fromage, le tout arrosé d'un gros rouge. C'est pas si mal!

Nous sommes dans une grande salle qui sert à la fois de cuisine et de café. D'un côté, il y a une cheminée à feu ouvert, de l'autre un comptoir devant une étagère sur laquelle des verres voisinent avec des bouteilles.

Deux longues tables avec 2 bancs de chaque côté sont destinés à la clientèle. Il ne fait pas propre. Quelques aviateurs anglais sont attablés à une extrémité, buvant de l'alcool, l'air désabusé. Ils ne nous voient pas ... Un enfant de la maison se met à brailler, ce qui ennuie le père ... Il lui flanque un violent coup de casquette sur le cul... le gamin pleure encore!

Après avoir mangé, nous quittons ce triste café. Dehors, il fait presque nuit.

Nous allons nous pieuter notre paille nous attend ... , nous dormons à poings fermés!

Le dimanche 19 mai, nous faisons la grasse matinée. Nous nous débarbouillons dans la cour de la ferme, à la pompe du puits. On nous invite à «casser une croûte» et nous partons à 10 heures.

Nous traversons Poix, Aumale ... En fait nous devions nous diriger vers Rouen, selon l'itinéraire étudié en commun à l'aide de la carte que tante Marie m'a donnée. Mais nous apprenons qu'on y prend les vélos. Il y en aurait une «montagne» ! Nous devons donc contourner cette ville pour continuer plus avant. Car, il ne s'agit pas que l'on nous prive de nos engins!

Nous roulons en solitaires, sur un petit chemin de campagne. Nous sommes vraiment seuls dans le bled ... Nous arrivons à Gaillefontaine. Il y a quelques fermes tout à fait isolées de-ci, de-là. Ici c'est encore la paix!

Tout à coup, sur la droite nous en remarquons une qui est bâtie perpendiculairement à notre chemin et, dans la cour une camionnette:

«C'est la guimbarde du gendre de Pierre Bougard» dis-je à mes 2 compagnons.

Nous approchant, nous pouvons lire sur la bâche: «Paul Debaise, Denrées coloniales, Binche».

Aussitôt, nous mettons pied à terre et nous trouvons Marguerite, la femme de Pierre, affalée dans un transatlantique. Elle appelle son mari. Nous nous embrassons, nous sommes heureux mais surpris de rencontrer des voisins en cet endroit retiré. Pierre nous explique que cette ferme est la propriété de Madame Simon qui a exploité plusieurs années la ferme de la Courte à Ressaix, qu'elle a quittée pour acheter celle-ci.

Nous leur racontons notre voyage. Ils nous racontent le leur.

Nous sommes heureux de pouvoir causer avec des gens de notre village, mais nous sommes vite attristés: Pierre nous dit qu'ils ont quitté Ressaix le 16 (nous c'était le 15), Binche venait d'être bombardée, elle était en feu! Il y aurait de nombreuses victimes !...

Nous buvons le verre des retrouvailles, en compagnie de Madame Simon dont nous venons de faire la connaissance. Elle me dit qu'elle se souvient très bien de mon grand-père, qui était fermier lui-aussi, non loin de chez elle.

Finalement, nous devons nous quitter pour continuer notre bonhomme de chemin «de campagne» ... pas bien loin, pour arriver à la ferme Avrily à Gaillefontaine. Nous y faisons étape, après avoir roulé 61 Km.

Nous nous trouvons devant une grosse exploitation dont le corps de logis est situé au fond d'une grande cour, bordée des bâtiments de ferme, le fumier est au milieu. Il y a beaucoup de monde dans cette cour, où l'on est occupé à tuer un cochon ...

Malgré la présence de tous ces gens, je vais frapper à la porte pour demander si l'on peut nous donner un gîte pour la nuit. La fermière qui ouvre la lourde porte en chêne, me sourit en me disant que l'on se débrouillerait. Elle m'ajoute qu'eux aussi sont Belges. J'avais reconnu son accent flamand. Elle a l'air douce et me dit qu'elle a 5 fils, nous occuperons le lit de ses 2 aînés sur les trois qui sont à la guerre. Sans doute ont-ils opté pour la France? Par la suite, nous faisons la connaissance du patron et conversons avec lui. C'est un grand diable de flamand, teint rouge et cheveux blancs, yeux bleus et vifs. Il nous raconte qu'il a repris la ferme Avrily après la guerre de 14/18.

Nous réalisons que nous sommes pris en amitié par ces gens rudes, éprouvés par la séparation de leurs 3 fils. Ils nous invitent à leur table pour souper. Nous nous régalons avec de la bonne soupe de lait!

A la soirée, nous conversons avec les parents et les 2 jeunes fils qui sont rentrés entretemps.

Nous nous couchons dans un bon lit avec des draps qui sentent bon, nous sommes «apaisés» et nous dormons toute la nuit.

Dès le matin, nous faisons nos ablutions là où la fermière lessive.

Tout est rudimentaire, mais nous nous en accommodons très bien.

Nous sommes vite prêts pour le déjeuner que nous dégustons: du bon pain, une vraie «roue de brouette», cuit par la dame, et de l'excellent «beurre-maison» servi dans une écuelle en terre cuite! Nous en abusons un peu mais ... nous avons des appétits de jeunes loups. Quant au café, il est très léger et «St. Antoine aurait pu apparaître au fond de la jatte» si du lait chaud n'y avait été ajouté: rien de tel pour ne pas s'énerver!

Après le déjeuner, le fermier nous invite à faire le tour du propriétaire. Il est fier de son cheptel qu'il vient de libérer dans la prairie après la traite. Dans le pré voisin, il y a de magnifiques chevaux de trait. Un enclos est plein de cochons (les frères de celui d'hier !)

Il est heureux de nous montrer aussi son matériel agricole qui est «super» pour l'époque.

Nous nous sentons astreints à nous offrir à travailler: tout l'avant-midi, nous allons sarcler le jardin. Après le dîner (porc et patates) en compagnie de l'un des fils, nous allons «d’échardonner » un champ.

Nous rentrons, fourbus, contents de pouvoir manger, car l'estomac crie famine ... du bon boudin (de notre porc d'hier) nous attend ...

Dans notre lit, nous nous concertons quant à la décision à prendre demain. Car, nous ne pouvons pas nous permettre de nous arrêter aussi tôt, les Allemands continuant à avancer! Malgré notre confort, la résolution est prise: nous partirons après le petit déjeuner. ..

Nous dormons encore paisiblement.

Le lendemain matin, je mets la fermière au courant de notre décision, qui la déçoit un peu. Car elle nous considérait déjà comme étant «de la maison». Néanmoins, elle nous comprend. Nos adieux sont terminés: nous partons à 8 h 20'. La bonne dame nous a donné des provisions de route: des tartines (de «roue de brouette») au jambon!

Par Forges-les-Eaux, Gournay, Gisors, Les Andelys et Vernon, nous arrivons à St. Aquilin au début de la soirée après avoir roulé plus de 110 km sans incident.

Ce soir, les lits de la ferme Avrily sont loin ... nous nous contentons d'une couche de foin dans un «petit hôtel minable» : une grange! Encore! Mais nous allons dormir sur nos deux oreilles car l'étape a été longue!

Le mercredi 22 mai, le départ a lieu à 8 heures. Le soleil est encore avec nous!

Nous traversons Pacy-su r-Hcurc, Hécourt, Garennes (ce qui me fait penser à «ma» rue), Ivry-la-Bataille, Dreux, pour arriver à Chartres sur la fin de l'après-midi, après avoir roulé 75 km.

Les 3 amis décident de s'arrêter. Il fait très calme, on ne se croirait pas dans un pays en guerre.

Je me hasarde à sonner à la porte d'une belle villa, à l'entrée de la ville.

La maîtresse de maison vient m'ouvrir. Je lui expose notre situation et lui demande s'il lui serait possible de nous loger une nuit. Elle ne répond pas mais nous invite à entrer. Le cadre intérieur est magnifique!

Un rafraichissement nous est offert (nous avions soif), la conversation s'engage et la Dame nous dit qu'avant toute chose, elle va nous préparer un bain. Les 3 chemineaux que nous sommes en ont grand besoin, elle l'a bien vu !

Chacun à notre tour, nous entrons dans une salle de bain de rêve ... où notre corps est «récuré»... nous dormirions dans la baignoire tellement nous sommes bien! Quelle aubaine!

Ensuite, un excellent souper nous est servi!

Madame nous apprend que son mari se nomme «Hébert» et qu'il est mobilisé. Il possède les grands moulins de Chartres.

Une fois le repas terminé notre hôtesse nous annonce qu'elle va nous loger effectivement dans une chambre à 2 lits; mais quelle chambre et quels lits! «Bonne nuit les petits» !

Nous nous couchons dans nos «plumes», quelle nuit !...

Après le petit déjeuner, acquiesçant à notre désir, Madame Hébert nous donne la permission de sortir pour effectuer la visite de la ville, nos bagages et nos vélos restant chez elle. Nous y admirons la magnifique cathédrale et le vieux Chartres. Mais, Alexandre, qui marque depuis quelques jours des signes de lassitude, influence Louis et tous deux souhaitent ne plus continuer la route à vélo.

La majorité l'emportant, je dois m'incliner.

Nous apprenons qu'il y a un consul de Belgique en ville. Nous décidons d'aller le voir. Il nous reçoit cordialement.

Lui ayant exprimé le désir de pouvoir continuer en train, il nous remet un sauf-conduit pour Toulouse, que nous devrons présenter au chef de gare.

Nous allons nous renseigner: le prochain train part à 15 h 30'.

Il est presque midi. Ne désirant pas abuser de la bonté de Madame Hébert, nous allons manger à l' «Hôtel-Club».

Ensuite, nous allons dire adieu à notre hôtesse, lui exprimant nos vifs remerciements. Notre «aventure-vélo» est terminée. Elle a eu lieu sous un soleil radieux et, malgré les difficultés, les privations, les tristes scènes vécues, nous avons été heureux et libres ... notre dernier jour se terminant en apothéose!

A la gare, nous demandons si nous pourrons charger nos vélos dans le fourgon. L'employé nous répond négativement. Il nous conseille d'y attacher un bout de carton mentionnant nos noms et la destination «Toulouse» où ils seront expédiés par la suite.

Nous sommes sceptiques ...

A 15 h 30', le train part en direction d'Orléans, Limoges, Montauban et Toulouse où il ne s'arrête pas, continuant vers Narbonne, Sète et Montpellier, où nous arrivons à 23 heures.

Nous quittons le quai pour entrer dans la gare, avec l'idée d'en sortir pour nous désaltérer dans un café. Mais les issues sont gardées par des gendarmes français, qui nous interdisent l'accès extérieur.

Nous sommes priés de passer dans le hall, qui est plein de jeunes, où un centre d'accueil militaire fonctionne. Nous recevons chacun un pain d'armée et une boîte de «singe».

Nous y buvons un jus ...

Nous nous regardons tous les trois en nous disant qu'à présent, nous sommes «embrigadés»...

Nous sortons de cette atmosphère enfumée pour aller respirer un air un peu plus sain. Nous revenons sur les quais. Des centaines de jeunes gens sont là, attendant ... Nous nous faufilons, les dévisageant avec l'espoir de rencontrer un camarade. Mais, en vain!

A un moment donné, perçant le brouhaha, un coup de sifflet: «sol, fa, mi, ré, mi, fa, sol» retentit, se répétant «ln binchou qu'est pierdu- dis-je. (Un Binchois qui est perdu !) Nous frissonnons nous dirigeant machinalement dans la direction de ce cri de détresse que vient de pousser un Binchois esseulé[4].

Nous finissons par le repérer: c'est Jacques Delabarre, un ami, qui a perdu ses copains au cours du voyage. Pour lui, nous en sommes d'autres. Il est heureux, nous aussi!

Dès cet instant, nous sommes quatre et allons le rester.

Notre devise «Un pour tous, tous pour un ...» conserve tout son sens!

Un peu avant minuit, une voix crie dans le diffuseur que nous allons être transportés par camions de Montpellier à Nîmes. Cinquante nouveaux camions viennent d'arriver de Paris, conduits par des militaires, qui les ont «sauvés» des Boches. Nous montons, nous efforçant de rester à quatre. La nuit est fraîche. Le ciel est constellé d'étoiles, mais nous roulons sans pouvoir découvrir le pays que nous traversons. A une heure du matin, nous sommes à Nîmes. On nous débarque devant un cinéma, pour y passer le reste de la nuit. La salle est déjà pleine de réfugiés qui se disputent des bottes de paille. Nous décidons de rester dans le hall sur des fauteuils en bois.

Inconfortablement à demi étendus, nous allons essayer de nous y reposer, sans pouvoir dormir, frigorifiés ...

Ce samedi 25 mai, nous sommes debout très tôt puisque nous n'avons pas dormi! Un bistrot près de notre cinéma, est déjà ouvert. Nous nous y précipitons, nous mangeons un croissant, nous buvons une tasse de café, puis une deuxième, ça fait du bien! Nous nous réchauffons. Chacun à notre tour, nous nous rendons aux «pédales» ...  nous nous lavons le bout du nez, au petit lavabo du hall... nous sommes déçus et regrettons notre chambre d'hier. ..

Nous flânons un moment dans notre quartier. Après avoir rangé nos bagages en lieu sûr (?) nous partons à la découverte de la ville: les Arènes, la Maison Carrée, le Parc. .. Nous sommes émerveillés de cette splendide ville romaine. Il fait plein soleil sur les pierres roses ...

Ici, une petite place, un marché, il sent bon! Nous sirotons une menthe à l'eau ... mais midi est là, nous entrons dans un petit restaurant... Une petite sieste, sur un banc à l'ombre d'un platane, nous réconforte. Nous repartons, pour passer devant un cinéma (pas le nôtre). On y projette le film «Robin des Bois au Texas». La séance de 3 heures commence. Nous entrons ...

Après le film, nous rentrons en flânant, car il fait chaud!

Nous retrouvons notre «salle à coucher».

La soirée se passe calmement sur le trottoir: on cause, on blague, on va boire un citron au bar voisin. Nous abandonnons nos inconfortables fauteuils d'hier pour nous engouffrer dans la salle. L'air y est vicié, il y fait lourd, mais nous nous vautrons quand même sur la paille, où, côte à côte, nous tombons de fatigue ...

A 5 heures, nous sommes éveillés par un officier français. Il nous annonce que nous allons nous embarquer à 6 heures à la gare de Nîmes. Il nous prie de nous rassembler devant le cinéma pour partir en bon ordre vers 5 h 30'.

Le tortillard démarre à l'heure fixée. Il se faufile entre les vignes et les mas au toit plat. Nous passons à Boucoiran, Ners, Vézénobres, le premier arrêt ayant lieu au Mas des Gardes à 8 heures.

Une partie de notre contingent descend. Le train s'arrête ensuite à 9 heures à «Les-Tavernes» où un second groupe est réparti. Nous en sommes.

Le train continue sa répartition dans la nature,...


Mas Cévénol.

4. Ribaute[5]

Notre détachement est commandé par un adjudant belge qui vient de se présenter: «Van Caeneghem», en uniforme et de «l'active» ...

Il nous demande de déposer nos bagages dans la camionnette qui est là spécialement pour nous.

Nous nous mettons en rangs.

Il fait un soleil radieux !

L'ordre de départ est donné. Le chef de gare est là, qui nous regarde en souriant ... Nous passons devant lui en chantant: «Il est cocu le chef de gare ...», c'est pas méchant!

Il continue à sourire en nous suivant du regard ...

Nous entrons dans la campagne: des vignes de chaque côté; des pommes de terre, déjà; des pêchers, un mas isolé, encore des vignes, un mas; «gauche, droite», nous arrivons à la «cave coopérative» du village, ensuite, c'est le cimetière, le monument aux morts de 14/18. La porte étant entr'ouverte, nous apercevons le corbillard municipal dans son hangar. .. et puis la Mairie, où le drapeau flotte: la France nous salue!

Nous arrivons ...

C'est dimanche, le ciel est bleu. La Place de Verdier[6] est embrasée par le soleil... Tout le village est là pour nous accueillir.

La 1ère réception a lieu dans la salle de l'unique «bar-tabac».

Le vin du pays nous est offert. Il est frais et fruité ... Le maire est là, son adjoint aussi.

Dehors, de grandes tables ont été dressées.

Les premiers contacts s'établissent. Les villageois sont/heureux que nous parlions le français. Ils croyaient que tous les Belges étaient «Flamands» et qu'ils parlaient le néerlandais! On leur avait dit aussi que nous étions «buveurs de soupe» ... Ils nous ont donc préparé de grandes marmites de bouillon de légumes cuits avec de la viande et des pâtes, qu'ils nous invitent à manger.

Notre premier repas est très cordial. Des dames et des demoiselles s'affairent à nous servir. Elles nous posent des questions, sur nos parents, notre village et elles compatissent à notre sort, ayant tout quitté ...

Ce premier contact nous fait bonne impression!

Après le dîner, nous sommes invités à nous rendre à la mairie où la secrétaire établit la liste des «nouveaux» que nous sommes. C'est à ce moment que nous commençons à mieux connaître les origines de chacun d'entre nous: Bruxelles, Liège, Charleroi, Binche, Anderlues, Mons. Il y a aussi quelques gars de la «Défense Passive» de Bruxelles et de Charleroi, en uniforme. Nous sommes environ 80.

Ensuite, les logements sont désignés.

En ce qui nous concerne, nous allons occuper l'une des chambres de la maison vide qui nous a été choisie. Quatre paillasses (toile jute et paille) sont posées à même le plancher. L'autre chambre de l'étage et les pièces du rez-de-chaussée sont destinées à d'autres compagnons.

Cette maison vétuste est à l'abandon depuis longtemps. Elle avait été destinée primitivement à des réfugiés espagnols. Il y règne une odeur de souris. Les pièces ne sont pas meublées. Le tout est recouvert d'une couche de poussières ... Derrière, il y avait eu un jardin. En fait, c'est la brousse. Il n'y a pas de W.C. Pas pour longtemps, car un compagnon en aura vite construit un : 2 bouts de planches au-dessus d'un trou qui sera comblé ensuite ... Dans tout le village, il n'y a d'ailleurs qu'un seul W.C. à chasse, au château.

Notre maison se trouve derrière la place du Verdier, non loin de ce «château» (qui n'est en fait qu'une grosse maison bourgeoise). Elle est située au bord d'un petit chemin et précédée d'une autre.


Ribaute – La Place du Verdier. (photo R. Robert)

En face, une troisième, avec un escalier extérieur donnant accès à une terrasse couverte d'une vigne vierge.

A cet endroit, le chemin est assez large, comme pour former une grande cour devant les 3 habitations. Mais il se rétrécit ensuite en descendant par les prés vers le «Gardon»[7] de chaque côté, de-ci, de-là, des pêchers.

Avant d'occuper les lieux, notre premier souci est d'aérer les pièces et d'effectuer un nettoyage sommaire à l'aide d'un balai qui nous est prêté par une voisine. Ensuite, nous descendons prendre un bain salutaire dans la rivière. Le ciel est bleu azur et les cigales chantent ... Tout est beau!



Ribaute – Le Gardon. (photo R. Robert)

Nous arrivons donc sur la berge du Gardon. Des lavandières y sont en plein travail. Nous nous déshabillons à proximité, conservant quand même notre caleçon ... par égard pour ces dames et nous nous lavons.

L'une d'elles, nous apercevant, s'écrie: «Boudi ! comme ils sont blancs ces petits ... on dirait de petits moutons ... !» Ces paroles chantées dans son accent pittoresque !

Eh, oui, nous sommes blancs, mais nous arrivons d'un pays qui n'est pas gâté par le soleil, pardi!

Satisfaits et sentant bon, nous remontons ensuite le petit chemin pour rentrer chez nous. Pas pour longtemps, car c'est l'heure du souper. Nous retrouvons le café où nous avons été accueillis ce matin. Désormais, ce sera notre cantine, les repas étant préparés en face, dans la cuisine du château.

A gauche, dans le fond de la salle, il y a un petit comptoir. A droite, en retrait, à demi-cachée par une porte trop courte, une grande pierre plate avec un trou !... De l'autre côté, se trouve une pièce servant de bureau de tabac où l'on peut accéder par le café ou par l'extérieur.

C'est là que j'achèterai mes cigarettes «Week-End» de tabac blond, de même que mes briquets à amadou.

Notre premier souper est simple: macaroni et viande! Le tout heureusement arrosé du petit vin du pays ... et puis nous restons à causer ...

Les tables qui ne sont pas occupées sont noires ... de mouches. Elles s'amusent à s'envoler quand on prend un verre ou qu'on le pose, à atterrir ensuite. C'est frappant pour nous mais les gens du pays en ont l'habitude ... Lorsque nous sortons, la nuit est tombée.

Nous flânons dans le quartier, au clair de la lune. Tout est calme, il sent bon et nous sommes heureux de nous trouver dans un pays de rêve ...

Nous sommes loin de ceux que nous avons quittés depuis bientôt 2 semaines. Que sont-ils devenus?

Nous rentrons nous coucher, un peu las...

La nuit est excellente sur nos paillasses, en compagnie de quelques souris, sans oublier les charmants petits moustiques du pays ... les puces aussi ... ! Mais, nous serons bien vite habitués à toutes ces bestioles ...

27 mai: le premier lever dans notre nouvelle résidence a lieu à 7 heures. Il fait déjà un soleil magnifique!

La journée va être belle ... Nous nous lavons sous la pompe du puits, dans la cour. Cela nous plaît. Nous en avons d'ailleurs l'habitude! Désormais, ce sera notre première besogne. Nous partons déjeuner. Du bon pain un peu suret, un bloc de margarine et une marmite de café «bouilli» nous attendent.

Ce pain excellent, que nous allons apprécier pendant tout notre séjour, est fabriqué par le boulanger du village. Il est cuit dans le four qui se trouve sur la place, la gueule en plein air, près du bistrot.

Le boulanger pétrit la pâte dans son fournil, à côté. Pour la faire lever, il la mélange avec du levain qu'il a préparé à l'avance.

Nous aurons l'occasion de le voir défourner des «cadavres» de plus de 3 kg, longs comme des «cougnoles» ... Qu'il sent bon ce pain cuit au bois!

Ce n’est pas l'tout les enfants mais on nous appelle sur la place. L'adjudant a réuni tout le monde : il nous annonce que « nous relevons du 12ème CRAB (Centre de Recrutement de l'Armée Belge), dont l'E.M. est à Nîmes.

Nous sommes astreints à toutes les obligations de l'armée: momentanément à l'instruction, à l'entraînement et aux corvées. Une solde journalière nous sera payée ultérieurement? Des hommes sont désignés pour les corvées du jour. Un programme va être affiché dans l'après-midi, pour toute la semaine: épluchement, vaisselle, nettoyage, etc ...

Entretemps, nous allons continuer à découvrir le village et ses habitants.

De l'autre côté du bar, c'est la maison du cordonnier, qui est le frère de Charles Gaillard, le patron du bistrot. Il habite cette maison avec sa femme et ses 2 fils de notre âge. Ils deviendront des copains de jeu. Car nous les rejoindrons de temps à autre, à la soirée.

Nous jouerons à la pétanque, qu'ils nous apprendront. Mais nous les initierons aussi à jouer au «bouchon» avec de grosses billes en pierre, comme chez nous.

A côté du cordonnier, c'est le boucher, la bouchère plutôt, car son mari est à la guerre.

La journée se passe agréablement. N'étant pas encore de corvée, nous avons tout le temps d'aller laver notre linge au Gardon. L'essorage est rapide. Nous rentrons, il est «prêt à l'emploi».

C’est le moment d'aller diner.

La bouffe a été prise en charge par 2 cuistots belges désignés ce matin.

C'est mieux comme ça ! On s'en aperçoit ce midi: potage, viande, pommes de terre, vin, eau et confiture. Ensuite, c'est la sieste et puis le Gardon à nouveau, pour un bain. Après le souper, nos voisins nous invitent à écouter les informations à la T.S.F. Cette invitation sera d'ailleurs quotidienne. Nous en sommes bien aises car nous aimons être tenus au courant des événements.

Le 28 mai, nous sommes debout de grand matin: « le monde appartient à celui qui se lève tôt !»... Nous allons déjeuner et à notre retour, vers 8 h 30', nos voisins nous disent qu'une nouvelle vient de tomber: «Léopold III a décidé de cesser les combats en Belgique». Aussitôt, les commentaires vont bon train, pour ou contre cette décision. Nous nous sentons un peu dans une fausse situation. En fait, nous ne sommes pas responsables de cette attitude du roi. D'ailleurs, on ne nous en voudra pas dans notre village d'adoption, contrairement à ce qui s'est passé en d'autres endroits de France. Nous l'apprendrons par la suite.

A 11 h 30', discours «riposte» de Paul Reynaud à la T.S.F. : «L'armée belge vient brusquement de capituler, sans condition, en rase campagne, sur l'ordre de son roi, sans prévenir ses camarades de combat français et anglais ». Ce qui donne lieu à de nouveaux commentaires. Les esprits sont un peu déconcertés.

Evidemment, nous ne sommes pas très fiers, cette «affaire» étant remuée sans cesse. Mais les gens comprennent bien notre situation. Personnellement, je pense que le roi a agi de cette façon pour sauver de nombreuses vies humaines.

Bismarck avait déjà dit: «La force prime le droit ...»; Cette fois encore la force l'emportait ... donc il valait mieux cesser avant la fin du massacre! Mais, je ne pouvais exprimer cet avis qu'entre nous. Cette journée se passe donc dans une atmosphère assez lourde!

Le temps, comme pour se mettre de la partie, s'est alourdi lui aussi. On est mal à l'aise, manquant d'air, et, au moment de notre coucher à 23 h 30', l'orage éclate ...

Il ne nous empêche pas de dormir, du sommeil du juste ... Les jours se passent dans un petit train-train devenu habituel. Le temps est chaud. Après le dîner, c'est la sieste méridionale que nous allons apprécier aussi. A ce moment là, le village est désert. On n'entend que le chant des cigales ... Ayant le sommeil léger, j'essaye parfois de me tirer de cette léthargie de midi en descendant en rêvant vers le Gardon. Mais, c'est intenable sous ce soleil de plomb! Je dois rentrer ou me mettre à l'ombre, en savourant une bonne pêche. Je n'ai qu'à étendre la main pour la cueillir. Des pêchers, de-ci, de-là, en sont pleins! Et toute la flore respire, sent bon ...

Les services qui nous sont imposés sont loin d'être astreignants, l'adjudant avait crié un peu fort. Nous nous considérons plutôt comme étant en vacances. Quoi de mieux que cela: nous sommes logés (pas bien !), nourris (bien) et pas blanchis (nous lavons nos liquettes nous-mêmes !). De plus, nous apprécions le charme de la campagne, nous profitons de l'eau bienfaisante du Gardon et nous sommes près de la montagne et du soleil !...

Un jour, je rencontre un compagnon de cantonnement dont l'accent et le patois avaient déjà attiré mon attention. Il m'apprend qu'il habite Anderlues, j'avais pensé à «Morlanwelz» ! Il me raconte aussi qu'il fait des études de droit. Il s'appelle Jean Rombaux et est occupé avec l'adjudant à la mairie.

Aussitôt, je lui demande de penser à moi s'il avait éventuellement besoin d'un employé ...

Il tient sa promesse, car quelques jours après, je suis convoqué au bureau de l'adjudant, pour entrer aussitôt en fonction.

Mon travail me plaît. En fait, c'est une besogne administrative d'armée en campagne, qui ne comporte que les documents les plus courants. Une machine à écrire est mise à ma disposition. Je vais donc faire mon apprentissage de dactylo.

Notre ami Jacques ne sera bientôt plus astreint aux corvées non plus. En effet, des paysans ont demandé au chef du cantonnement de pouvoir disposer de main-d'œuvre pour faire face aux travaux de la vigne ou des champs étant donné l'absence des hommes mobilisés. Jacques s'est donc engagé au Mas Pagès, où il est logé et nourri. Il aura bientôt les mains des paysans méridionaux tannées par le travail des champs sous le soleil, brûlées par le sulfatage des vignes, les épaules meurtries par les sangles de la sulfateuse.

Nous nous retrouvons parfois le soir au bistrot, après le souper. Nous jouons quelques parties de piquet en buvant le pastis ou la menthe verte au milieu des mouches ... Parfois, nous jouons aussi sur la place avec les fils du cordonnier qui, leur travail terminé, nous y attendent.

Avec leur père, qui en a la spécialité, ils fabriquent des sandales en cuir. Ils en feront pour tous les Belges du camp. Je possède encore les miennes!

Nous nous plaisons aussi à flirter avec les jolies filles du village. N'est-ce pas de notre âge? Nos voisines sont souvent de la partie, du fait de leur voisinage précisément. L'une d'elles, la plus âgée, prépare son bac. Elle se plait à se promener à la soirée en répétant à haute voix la matière de son examen. Car, nous sommes dans la période des interros relatives au «bac».

Sa sœur cadette, voudrait s'engager comme infirmière dans l'armée française en Indochine! Nous sommes invités chez elles à l'occasion, leur mère nous offrant le café. Le sol de la cuisine en terre battue, est plus bas que le niveau extérieur. Dans la grande cheminée à feu ouvert, la crémaillère est pendue. Les sarments de vigne qui s'y consument sentent bon ... Le feu sert à la cuisson des repas car il n'y a pas encore de gaz butane. Il y a cependant des réchauds à pétrole ou à alcool. Peut-être ces gens n'en possèdent-ils pas? Parfois dans un coin de cette cuisine, qui sert en même temps de salle à manger, il y a un monceau de rameaux de mûriers à «décoconner».

C'est courant dans le village, pour se constituer un appoint. Les gens sont payés aux pièces, selon la quantité de cocons livrés pour le filage de la soie.

La grand'mère de ces demoiselles tient une épicerie située dans une rue, derrière le château. Quand on y entre, on y sent une forte odeur de pétrole. En effet, un tonneau muni d'une pompe à main s'y trouve à gauche en entrant. Les villageois viennent avec leur bidon y acheter ce dont ils ont besoin pour leur réchaud ou pour leur lampe[8].

Un jour, cette dame me reçoit dans sa cuisine avec ses petites filles. Je viens «leur» faire une démonstration. Hé ! oui, je viens leur montrer comment on fait des crêpes! (Elles ne savent pas ce que c'est car cette galette n'est pas connue dans la région !)

Avec les ingrédients nécessaires: farine, œufs, lait et levure, je prépare la pâte. Une fois celle-ci levée, les crêpes sont vite cuites et je les fais sauter une à une pour les retourner tenant le manche de la poêle dans la main droite, «une pièce d'argent dans la gauche !»


Anduze – Porte des Cévennes, dans le bas le Gardon. (photo R. Robert)

Avant de les déguster, il faut les saupoudrer de «cassonade». La dame se demande de quoi il s'agit car, ce mot n'est pas connu dans la région. Après explication, elle me dit: «Ah oui, c'est de la mélasse» ... Bien imprégnées, nous les dégustons ... Elles sont délicieuses «pardi» ! Il y a également une autre épicerie dans le village. Elle se trouve dans une petite rue qui prend son départ près du bureau de tabac. La patronne est une gente jeune fille se prénommant «Jeannette». Elle vend de l'épicerie, des biscuits, du savon «Monsavon», du parfum, de la brillantine «Roja», de l'eau de Cologne, des canifs, etc ... Nous la fréquentons souvent; car elle est notre coqueluche ... très affable, coquette et rieuse!

Mais elle a aussi la «tête bien sur les épaules» et possède une «Peugeot». C'est le chauffeur de taxi du «pays»...

Le temps passe, nous apprécions notre vie de vacances, mais nous sommes tristes à la fois, n'ayant pas de nouvelles de nos familles. Nous leur écrivons pourtant! Nous nous interrogeons, nous demandant quand nous en recevrons.

Nous sommes le dimanche 2 juin. Nous assistons à la messe de 8 heures dans la petite église, près de chez nous. Il n'y a que cet office-là. Il est célébré par un curé des environs qui exerce son ministère dans plusieurs paroisses.

Les Belges sont en majorité, car beaucoup de Ribautais ne sont pas catholiques[9].

La matinée se passe agréablement. Nous jouons aux cartes à la terrasse ombragée de notre café et puis nous y prenons l'apéritif régional. Enfin, c'est le dîner dominical. Après notre sieste, nous allons nous promener aux Tavernes. Car, c'est dimanche, le soleil luit et la route est large ... Nous rentrerons dans le courant de la soirée, un peu grisés par quelques verres de pastis ...

Le mardi, l'adjudant nous annonce qu'un entrainement destiné aux jeunes de moins de 19 ans, va être organisé dans le courant de la semaine. En fait, il s'agira d'une marche de 25 Km, qui a lieu le 7 juin, de Ribaute à Anduze et retour.

Le détachement est commandé par un grand type, sec comme une trique désigné par l'adjudant quoique simple réfugié comme nous. C'est un anversois qui a fait partie de la brigade internationale à la guerre d'Espagne. Il est habillé de noir, pantalon de cavalier et pull, de même qu'il est chaussé de bottes noires lui serrant les mollets. Il a une badine en main. Et, nous voilà partis, «gauche, droite», gourde à la ceinture ... Il est 9 heures.

Cette marche est bien éprouvante pour beaucoup d'entre nous car nous n'avons pas d'entrainement ni d'équipement adéquats. Les cloques aux pieds, sont légion. Certains ont perdu le talon de leurs chaussures, un compagnon est tombé en syncope, victime d'un coup de chaleur, lors du retour.

Nous rentrons vannés, fourbus ... et nous nous laissons tomber sur notre paillasse. Inutile de dire que la nuit va être bonne. . .

Je pense que cette marche a été 'préconisée par le commandant du camp pour motiver notre attitude face à la réflexion d'une minorité infime de la population du village. Ces gens trouveraient que, suite à la capitulation du roi, sans doute influencés aussi par le discours de Reynaud et les commentaires des journaux, nous sommes devenus inutiles. Donc, l'adjudant veut montrer que nous ne sommes pas d'accord de laisser tomber les bras et que nous continuons notre entraînement, pour nous mettre en condition de poursuivre la lutte ...

Contact est d'ailleurs pris avec le Maire et le Président des anciens combattants pour l'organisation d'une cérémonie patriotique dimanche prochain, les 2 communautés voulant marquer officiellement leur union parfaite contre l'ennemi commun.

La cérémonie a lieu le dimanche 9 juin.

Je suis désigné pour porter le drapeau des anciens combattants français.

Le nôtre est porté par le porte-drapeau des anciens de 14/18.

Le cortège part de la place immédiatement après le rassemblement qui a été fixé à 11 heures. Nous passons devant la mairie pour arriver ensuite au monument aux morts de 14/18. Des fleurs y sont déposées et des discours sont prononcés par le Maire et le Commandant du Cantonnement. Cette cérémonie est empreinte de dignité et de foi patriotique! Comme le Maire me le dira: «on sentait que Belges et Français étaient unis dans leur malheur, heureux de cette union». Personnellement, j'étais très fier de l'honneur qui m'avait été fait! Tous les Belges du camp étaient là, tout le village aussi ...

Le lendemain, nous apprenons que les Allemands sont à Rouen et à Amiens.

Cette nouvelle nous attriste. Mais, tristesse encore bien plus grande à la soirée lorsqu'à 18 h 30', on nous annonce que l'Italie entre en guerre![10]

Les commentaires vont à nouveau bon train au bistrot: «Coup de poignard dans le dos ...». Nous avons le cafard, les villageois aussi, car nos destinées sont liées ...

Le mardi 11 juin, un adjudant-chef de l'armée arrive. On nous promet du changement?

Le mercredi, une petite pluie rend la température plus agréable, car on cuit!

Les Belges de plus de 19 ans reçoivent l'ordre de partir aux «Tavernes» où ils seront cantonnés. Notre ami Louis doit donc nous quitter. Il reviendra nous voir et nous lui promettons d'en faire autant.

Dimanche 16 : j'ai 19 ans ce matin! Triste anniversaire! Je paie l'apéro aux copains ...

Le 17 juin, la T.S.F. nous annonce l'entrevue Pétain-Hitler. Que va-t-il en résulter? Vraiment ce mois de juin est plein d'événements! J'ai l'idée d'écrire au chef de gare de Toulouse pour lui demander de m'expédier mon vélo ... «en vain» disent les copains. On verra bien! Je lui décris mon engin: numéro du cadre, teinte, etc ... Car je pense au retour. Sait-on jamais? Les événements vont tellement vite!

Le lendemain on nous dit que les Allemands seraient à 40 km ? Cette nouvelle est fausse évidemment. Mais à partir de 20 heures, des troupes françaises passent «aux Tavernes» pendant un long bout de temps, refluant vers le sud, c'est-à-dire venant d'Alès vers Montpellier.

On échafaude toutes sortes d'hypothèses, se demandant ce qui se passe eu égard à la nouvelle de l'approche des Boches, étant donné le défilé des troupes en déroute ... C'est un peu comme si l'on commençait à douter de l'armée française! (Nous nous souvenons de l'arrivée en bon ordre de ces troupes qui descendaient la rue de Merbes à Binche ...)

Le 19 juin, nous apprenons qu'un appel à l'insurrection a été lancé la veille au poste de Londres par un général français, nommé «de Gaulle», pour la continuation de la lutte contre l'Allemagne et l'Italie aux côtés de l'Angleterre ... car «La France a perdu une bataille mais n'a pas perdu la guerre» !... Mais nous n'y attachons pas grande importance ...

Pendant ce temps, l'aviation française, en déroute elle aussi, passe aux Tavernes.

A la gare, 2 trains sanitaires se sont arrêtés: à leur bord beaucoup de blessés marocains et français, de même qu'un Belge de Poperinghe ...

Le 20 juin c'est toujours la débâcle, troupes et matériels passent ... les hommes du cantonnement sont excités suite aux événements. L'adjudant les harangue pour les inciter à garder leur calme.

Le 21 je me lève ayant mal à la jambe droite ...

Les troupes françaises continuent à passer aux Tavernes ...

A 14 heures, il y a inspection du cantonnement par l'adjudant. Les hommes étant réunis, une séance d'instruction concernant les défilés, la marche et le salut leur est donnée. Le soir Louis a vu des soldats belges venant à vélo de la Marne, dont un «T.T.R.» de Huy.

On ne sait toujours pas ce qu'il résulte de l'entrevue Pétain-Hitler.

Le samedi 22 juin, encore une nouvelle qui tombe: des plénipotentiaires sont en conférence à Compiègne à propos de la «paix»?

Ce jour, j'ai plus mal à la jambe, elle a enflé, il boite ...

T'en parle au «toubib». En l'occurrence, il s’agit d'un étudiant qui était en dernière année de médecine, devenu depuis le docteur Tennstedt d’Enghien. Il a été désigné comme médecin du cantonnement.

Le lendemain, il m'invite à entrer à l'infirmerie, qui est en fait la pièce d’une maison transformée pour cet usage. Dans un coin, au rez-de-chaussée, il y a un lit métallique d'une personne. Dans l'autre, une table, une armoire, une autre table sur laquelle il y a une garniture de lavabo, bassin et broc; quelques chaises ... Il y fait assez propre, les murs sont blanchis à la chaux ...

Je suis donc installé sur ce lit. Le médecin est allé chercher une pommade à Alès. Il me masse journellement deux/trois fois ...

Le dimanche 23 juin, après la messe, à laquelle ils ont assisté, Louis et Alexandre viennent me voir.

Ils m'annoncent une nouvelle importante: l'armistice entre la France et l'Allemagne a été signé le 22 juin, à Rethondes, dans le même wagon où fut signé celui du 11 novembre 1918 !

La France a accepté les conditions imposées par Hitler: la division du pays en zone occupée au nord et libre au sud, le payement d'une somme phénoménale destinée à l'entretien des troupes allemandes d'occupation, etc ...[11]

Nous commentons la nouvelle: qui eût cru que la France serait mise hors de combat dans un délai aussi court ! Nous sommes attristés mais empreints d'espoir à l'idée d'un retour prochain! Qui sait?

J'apprends aussi qu'un nouveau train sanitaire est passé aux Tavernes venant de Vichy où il avait pris des soldats blessés juste avant l'arrivée des Allemands.

Il paraît que des troupes refluent toujours du nord, Les soldats en déroute sont sales et barbus. A 21 heures, il y en a encore qui arrivent et viennent s'y cantonner.

Toute la nuit il fait de l'orage (encore !). L'atmosphère est lourde comme pour se mêler à ' mon inquiétude. Les éclairs claquent dans ma retraite solitaire ...

'Le lendemain, j'apprends que les copains qui nous avaient quittés pour aller loger aux Tavernes doivent revenir à Ribaute, pour laisser leurs logements aux soldats. Ils effectuent leur déménagement sous l'orage et la pluie! Louis revient chez nous!

Le soir on m'annonce que l'armistice a été signé entre la France et l'Italie. Décidément les nouvelles se précipitent...

Mardi 25 juin, des Belges et quelques Français se rendront en délégation au monument aux morts pour y déposer des fleurs. C'est bien à regret que je ne ferai pas partie du contingent. Cette cérémonie aura lieu «pour marquer à nouveau l'union des Français et des Belges, dans leur malheur», tel que fut dit par le Maire ...

Le 26 juin, la visite journalière du médecin ne me trompe pas: il n'y a pas d'amélioration ... Il me dit que je devrai sans doute entrer à l'hôpital, n'ayant pas ce qu'il faut pour me soigner convenablement! Je suis inquiet...

Dès ce jour, il prendra contact avec Monsieur le Maire au sujet de mon transfert en clinique.

Le 27, il m'annonce que le départ aura lieu le lendemain. Un bon de réquisition a été remis à Jeannette, qui viendra me prendre pour me conduire à la Maison de Santé Protestante d'Alès, Avenue Carnot.

La nuit est pleine d'appréhension ...

5. L'hôpital

Vendredi 28 juin, 8 heures, Jeannette est là... on me soutient pour monter dans sa voiture. Les copains sont là qui m'adressent leurs adieux, me réconfortant et nous partons, une larme à l'œil...

La Mairie, le monument, les vignes, les Tavernes, St Christol, Alès. Nous retrouvons notre Gardon. Nous passons sur le pont, nous tournons à droite et nous y sommes. Nous empruntons une allée centrale dans un parc et déjà, les infirmières sont là qui m'aident à descendre de la voiture. Je m'assieds dans une chaise roulante, je dis au revoir à Jeannette, qui me sourit...

Une belle chambre à 2 lits m'attend! Le second sera occupé par un compagnon de «Lede bij Aalst», chapelier je crois, moins gravement malade que moi car il ne restera que quelques jours et ne sera pas opéré.

L'après-midi de ce premier jour, le médecin est passé. Il a examiné la jambe et m'a simplement dit que j'étais atteint d'une «lymphangite» ...

Sans doute a t-il donné ses instructions aux infirmières, car aussitôt après elles viennent à deux me mettre des enveloppements humides chauds. Ce traitement sera suivi pendant plusieurs jours. Mais personnellement, je suis sceptique quant à l'issue de celui-ci. Je prends aussi des sulfamides - la pénicilline n'est pas encore connue - mais cette jambe a presque doublé de volume.

Le dimanche 30 juin, tôt le matin, je reçois la visite de Mademoiselle la Directrice de la Maison de Santé laquelle, avec égard, vient me demander quelles sont mes convictions religieuses. Je ne lui ai pas encore répondu «catholique» qu'elle m'apporte un poste de radio et le dépose sur ma table de nuit «pour me permettre d'entendre la messe dominicale». J'apprécie d'autant plus ce geste délicat qu'il est posé par une Dame «protestante». Je me demande si on en aurait fait autant à l'époque pour un Protestant, dans une institution catholique!

La gentillesse de la directrice et des infirmières est toute naturelle et je dois dire que j'ai vraiment de la chance de me trouver là plutôt qu'ailleurs. (Par comparaison avec un autre établissement de la ville, selon ce qui m'a été dit.)

Les jours passent, pas bien gais, la jambe est toujours pareille malgré les bains et sulfamides.

Le 3 juillet, je reçois la visite de mes amis Jacques, Louis et Alexandre. Ils sont venus à pied et s'en retournent en bus. Ils m'annoncent que les hommes du cantonnement s'impatientent au sujet de leur retour en Belgique, car la paix est effective depuis 8 jours. La plupart ont préparé leurs «paquets» et 5 Belges ont déserté avant hier soir. Cependant on annonce que 2 trains de réfugiés, en partance d'Alès regagneraient la Belgique?

Tous ceux de nationalité française habitant en zone libre regagnent leurs foyers. Ce qui excite certains Belges et provoque un malaise général. .

Quant à moi, ces nouvelles m'attristent car je suis cloué au lit, incapable de les suivre, si mes amis décidaient de quitter le Midi.

Le lendemain jeudi, le docteur est passé. Voyant qu'il n'y a pas d'amélioration, il décide de pratiquer une incision dans la jambe. Elle aura lieu demain sous anesthésie générale. Les infirmières me rassurent, la nuit est longue ... et je subis l'intervention.

Me rendant compte par la suite, lors des soins journaliers, de ce qui m'a été fait, je suis persuadé que cette incision ne servira à rien. D'ailleurs j'ai toujours aussi mal et la jambe ne sest pas désenflée.

Le 6, je reçois la visite de Jean Rombaux qui m'apporte des pêches. Il me parle son savoureux patois de «la Bourlette»[12].

Avec sa facilité de langage et sa verve habituelle, il me raconte les dernières histoires belges du cantonnement ... Il me fait rire et me persuade qu'il n'est nullement question de retour momentanément !

Le dimanche, après les soins matinaux, j'écoute la Messe. Dans le courant de l'après-midi, Alexandre vient me voir; il tente de me rassurer sur mon état mais je ne me fais pas d'illusion. Il me dit qu'il y a toujours un malaise au cantonnement et que l'on attend l'ordre de rentrer en Belgique !...

Lundi matin, le chirurgien examine attentivement la jambe. Il décide de m'opérer à nouveau le lendemain. La nuit me semble longue, ne parvenant pas à m'endormir dans cette attente anxieuse ...

Le lendemain, après une nouvelle anesthésie générale, je m'éveille dans ma chambre, opération terminée. Mais deux infirmières ont guetté ce réveil, elles me sourient ...

Lors des pansements des jours qui suivent, je verrai que le mollet droit a été bardé de 2 cicatrices profondes, du centre desquelles sort un drain qui le transperce.

Les infirmières me rassurent et me disent que la plaie est belle!

Les journées passent, pas bien gaies, car depuis l'opération, j'ai encore mal, mais les infirmières me persuadent que la guérison est en bonne voie. Le médecin aussi me rassure.

La semaine suivante le drain est enlevé. Les plaies restent profondes du fait que l'on ne les suture pas. Mais la douleur est moins forte.

Le 18 juillet, je reçois la visite de Gérard Moyaux qui est cantonné à St. Christol-les-Alès. Il vient me voir avec Raymond Dupuis son voisin de Binche qui est resté avec lui. Ils m'apportent un paquet de cigarettes «Week-End». Gérard a appris que j'étais à la «Maison de Santé», par une annonce que j'avais fait insérer dans «Le Petit Méridional» ou «La Dépêche[13] »

Il m'apprend qu'il s'est marié prématurément avec ma petite cousine Lucile, en raison de la guerre, quelques jours avant son départ. Il me remonte le moral en me racontant des histoires binchoises ... On rigole ...

«I n'a qu'in Binche au monde !»... «Binche est le nombril du monde !» …

Je recevrai aussi la visite de deux dames, épouses d'hommes d'Etat belges dont je ne connais pas le nom. Elles m'offriront une corbeille de fruits ...

Entretemps, j'ai le plaisir de revoir Jacques, Alexandre et Louis. Ils me racontent qu'ils ont eu des rats dans la chambre. C'est gai! La nourriture laisse à désirer; le moral aussi, me disent-ils.

Le 14 juillet s'est passé dans l'indifférence la plus complète!

Ils me racontent aussi que 15 Belges du cantonnement ont déserté et sont repartis vers la Belgique.

Cette désertion aurait eu lieu le 18 juillet au matin. Mais, le même jour 8 autres Belges seraient également partis dans la soirée.

C'est la dernière fois que je verrai Louis, car le 23 juillet à 18 h, il quitte Ribaute pour la Belgique en compagnie de Jacques.

Je l'apprendrai par Alexandre quelques jours plus tard.

Il me dira aussi que la commémoration de notre fête nationale a eu lieu dans le calme. Un «Te Deum» a été chanté à l'issue de la messe de ce dimanche-là, sans autre cérémonie officielle.

Les derniers jours du mois arrivent. Mon état est satisfaisant. Tous les après-midi les infirmières me descendent au jardin dans une chaise roulante, où nous restons un bon moment à causer sous les arbres, en respirant le parfum des fleurs ...

Je suis heureux et triste à la fois. Heureux de tous les égards dont je suis l'objet. Triste de ne pas avoir reçu de nouvelles de Belgique et pourtant Dieu sait ce que j'ai déjà écrit!

Mademoiselle Préella directrice, de son côté, demande au Révérend Champendal, Pasteur au Petit-Lancy, près de Genève (Suisse) qu'il veuille bien donner de mes nouvelles àma famille en Belgique.

La Suisse, pays neutre de tradition, est susceptible de pouvoir entrer en relation plus facilement avec la Belgique.

Fetit-Lancy,près Genève I5 septembre I940

Monsieur et Madame,

Votre neveu, René Robert, qui le 6 juillet dernier, se trouvait à Ribaute les Tavernes (Gard) m'avait prié à cette époque de vous faire conna1tre qu'il était en bonne santé. Il comptait rentrer le plus tôt possible parmi vous. Peut-être a-t-il pu mettre à exécution ce projet ? Mais, au cas où il serait encore loin de vous, je vous transmets ce message avec un grand retard, car les relations postales viennent seulement d'être rétablies entre la Belgique et la Suisse.

Veuillez agréer, Monsieur et Madame, l'expression de mes sentiments les meilleurs.

ED. Champendal.

Pasteur au Petit-Lancy, près Genève (SUISSE)

Le vendredi 26 juillet, le médecin m'annonce que je pourrai bientôt quitter la Maison de Santé, la jambe étant bien drainée, quoique non guérie.

II me remettra un mot pour le médecin du cantonnement.

Je commence à marcher doucement, car la plaie est encore douloureuse. Je descends dans le parc où je me repose sur un banc à l'ombre bienfaisante des arbres. Il fait tellement chaud!

Et c'est maintenant la convalescence! Je vis mes derniers jours dans la bonne Maison de Santé où j'ai été accueilli si chaleureusement.

Il est vrai que mes hôtes, tous protestants, sont de «vrais» chrétiens: le chirurgien ainsi que Mesdemoiselles Préel, la Directrice, Mathys, Barthélémy, Paget, Boisson, Caulet et Drachet, les infirmières qui m'ont si bien soigné et aidé dans cette période dramatique.

A présent les pansements sont vite posés.

Rentré à Ribaute, les soins journaliers me seront prodigués à l'infirmerie. Je me promène dans l'établissement et dans le parc. Ma dernière nuit est venue. Je quitterai la Maison le jeudi 1er août après-midi pour rentrer à Ribaute, en bus. J'y retrouverai mes copains, pas tous car il y en a qui sont rentrés en Belgique. Nous ne recevrons pas non plus de leurs nouvelles.

6. Retour à Ribaute

Je vais saluer mes amis Alexandre et Jean à la Mairie, où ils sont en plein boulot! En effet, Alex m'y avait remplacé. Je revois aussi nos voisins qui sont contents de me retrouver.

Le docteur Tennstedt m'examine à l'infirmerie: il me verra tous les jours avant le dîner pour renouveler le pansement.

Le soir, après le souper nous nous réunissons au bistrot comme auparavant. Charles Gaillard est heureux de me revoir, de même que Madame. Et je revois son frère, ses neveux et Jeannette.

C'est la joie du retour au pays.

Et pourtant, je pense aux miens ...

La lecture de «La Dépêche» m'apprend que mon ami Raoul Piérard est à Perpignan. J'en suis franchement content. Je lui écrirai demain!

La nuit est douce dans notre chambre que j'ai retrouvée intacte. La lune est là, je lui souris et je m'endors ...

Le soleil nous éveillera demain, comme d'habitude ...

Je reprends mon service à la Mairie après le déjeuner (le pain est bon !) J'en profite pour écrire à Raoul, c'est urgent! J'en ai le temps, car les écritures du cantonnement sont bien réduites. On voit que l'effectif a diminué et l'on sent que l'organisation commence à laisser à désirer.

Les soldes journalières sont toutefois payées régulièrement. Les arriérés qui me sont dûs me sont réglés.

J'écris à nouveau en Belgique, à tout hasard. Nous avons des cartes vertes de l'Armée française «Carte postale aux armées» mais nous y ajoutons en majuscules «Croix Rouge de Belgique» et puis les adresses du destinataire et de l'expéditeur.

Nous verrons à notre retour en Belgique que les Allemands ont biffé la mention «Carte postale aux armées- pour la remplacer par un cachet rouge «Kriegsgefangenenpost» !

La température est insupportable. J'écris à mes parents «qu'il fait crevant» et que nous espérons rentrer au plus tôt quoiqu'il n'y ait pas de date précisée; on organise des trains de rapatriement...

Le 5 août je reçois une réponse de Raoul. Il me raconte sa vie à Perpignan et me dit comment il y est arrivé après notre séparation à Herin, le 17 mai ...

Il y est avec Georges Dehon et sa mère (des connaissances de Ressaix). Cette dame a reçu des nouvelles de Belgique: la gare de Ressaix a été bombardée; la maison du «cras» Floris a été détruite; Maton qui habitait une maison dans le sentier de la gare, a été tué par un éclat de bombe qui a traversé la porté de sa maison; «Nelly: du C.G.A.» est morte de frayeur. Ces événements se seraient passés le jour de notre départ, le 15 mai.

Ces nouvelles m'attristent. J'en fais part à Alexandre.

Le 6 août avant midi, je reçois un avis de la gare des Tavernes: mon vélo est arrivé! Quelle aubaine, je n'y croyais plus! Je m'empresse d'aller le récupérer. Il me sera bien utile pour aller une fois ou deux à Anduze porter des rapports et reprendre des ordres de mission.

Il fait vraiment très chaud. On aime aller se rafraîchir au Gardon. «On va y nager» dit-on. En fait, on n'y fait que trempette!

Au bureau, la besogne s'amenuise de plus en plus à un point tel que l'on s'ennuie souvent. J'apprends que l'un des fils du cordonnier va à Nîmes. Je lui demande s'il veut bien me rapporter une grande valise et une chemise. Car mon sac de voyage a bien vieilli et comme disent les dames: «je n'ai plus tien à me mettre» ...

On passe le temps au mieux. Nous jouons à la pétanque ou bien aux cartes. Nous sirotons un pastis, une menthe verte ...

Nous n'avons pas encore reçu de nouvelles des parents. Cela nous inquiète. On nous annonce officiellement que des trains de rapatriement vont être formés à Alès.

Le 14 août, j'écris à mes parents pour leur dire que le jour du retour est proche. Il serait question que nous partions la semaine prochaine? On n'ose pas le croire tellement on a déjà échafaudé de faux espoirs. Mais si, c'est décidé, la date officielle du départ est tombée. Ce sera dans quelques jours: le 22 août à 5 heures !

Pour être fin prêts, nous décidons de partir la veille de Ribaute et de passer la dernière nuit à Alès.

Comme fut dit fut fait 1 Le 21, je pars à vélo réserver une chambre dans un hôtel près de la gare. En rentrant, je passe à la «Maison de Santé» dire au revoir à Mademoiselle Préel et aux infirmières de service.

Rentré à Ribaute, nous apprêtons nos valises. Nous faisons nos adieux à nos voisins qui ont été si chies avec nous. Nous allons chez Charles Gaillard.

Avec son frère, ses neveux et des copains du village, nous buvons le verre du départ. Nous saluons tout le monde et, avec regret, nous quittons tous ces gens qui nous ont si bien «admis» pendant 3 mois ! …

Alexandre et les autres compagnons de voyage montent dans le car de l'après-midi. Les bagages sont chargés sur la galerie, ma valise aussi, Alexandre la prendra à l'arrivée à Alès. Moi-même, je pars à vélo, roulant pour la dernière fois dans les vignes, sous le soleil, avec le chant des cigales ... A l'hôtel, nous faisons un bon souper. Ensuite nous allons nous «balader» en ville. La note est payée à l'avance car demain à 4 heures, debout les gars !

L'hôtelier nous prête un réveil mais bien avant qu'il sonne, nous sommes debout !

7. Retour au pays

22 août: nous présentons au guichet de la gare les sauf-conduits que l'adjudant nous a signés et nous passons sur le quai. Le train est là. Je charge mon vélo dans le fourgon. Nous montons, nous nous installons ... nous occupons des places assises dans un ancien wagon en bois, à couloir central. Heureusement, ce ne sont pas des wagons à bestiaux! Nous pouvons choisir nos places car il n'y a pas beaucoup de Belges, le train devant être complété en cours de route à Nîmes, Montpellier, Béziers, etc ...

A 5 heures, «heure formelle et militaire», le train part! Nous nous demandons quand nous pourrons être chez nous! Il y a exactement 3 mois et un jour que nous partions de Chartres. Que cette période est passée rapidement! Nous arrivons à Nîmes, premier arrêt. Notre train a mis le temps pour y arriver! Car il a dû s'arrêter de temps en temps, dans la nature, à cause des signaux.

Il repart. A Montpellier, on nous permet de descendre.

Nous allons boire une tasse de café au Centre d'Accueil de la Croix-Rouge française. Nous pourrons d'ailleurs nous restaurer dans plusieurs autres centres semblables au cours de notre voyage.

Le train démarre à nouveau, Nous admirons les beaux paysages du Midi et puis c'est la «grande bleue ...»

Le temps est radieux.

A nouveau un arrêt et l'on repart. On roule ...

Mais la nuit tombe. Nous sommes déjà loin de Ribaute. Nous pensons au Gardon ... Nous nous assoupissons ...

Au petit matin nous sommes à Vierzon: ligne de démarcation!

Nous avons une certaine appréhension.

Les Allemands sont sur le quai, en uniforme vert de gris, un large casque enfoncé jusqu'aux oreilles ...

Il y en a deux qui passent dans le train demandant nos cartes d'identité. Ils y jettent un regard furtif, en nous dévisageant. Sur leur ceinturon on peut lire: «Gou mit uns ...» pensez-vous?

Une fois tous les contrôles terminés le train démarre ...

A la soirée, nous arrivons dans la banlieue de Paris que .nous contournons par le chemin de fer de ceinture. Je rédige un petit mot sur une feuille de papier que je plie en quatre. J'inscris l'adresse de mon cousin de Paris sur une face. Je lui annonce que nous sommes de retour. Passant à Bobigny, je jette ce message par la portière à un monsieur qui est sur le quai. Mon cousin le recevra le lendemain. Merci à ce Monsieur! Le train roule dans la nuit. Nous avons l'impression qu'il va plus vite. Nous ne sommeillons pas et essayons de lire le nom des gares où nous passons, mais en vain! Toutes les gares sont «occultées» ...

Finalement, après minuit, nous arrivons à Mons. Les Allemands sont là qui nous attendent! Nous ne sommes que quelques-uns à descendre.

La plupart des compagnons de voyage sont des Bruxellois et des Flamands.

Je cours récupérer mon vélo, au bout du quai..., les Allemands ne nous demandent rien.

Mais c'est le couvre-feu, il est trop tard pour rentrer à Ressaix! Un employé de la gare nous conseille d'aller au Centre d'Accueil de 1a Croix-Rouge. Nous y sommes très bien reçus. Nous nous restaurons et y sommeillons le reste de la nuit ...

Peu avant 6 heures, le 24 août, le tram n° 90 nous attend devant la gare de Mons. Nous montons sur la plate-forme arrière, mon vélo est hissé! Nous ne payons pas car nous n'avons plus le sou! La journée va être belle ...

Tous les environs de la gare sont détruits! Qu'allons-nous trouver plus loin?

Nous arrivons à Binche, la ville a l'air intacte. Des gens montent, nous demandant d'où nous venons, si nous n'avons pas vu «un tel» ... Hélas, non! Alexandre descend, il me crie «au revoir cousin», nous sommes déjà sur la place de Ressaix. Le village n'a pas changé ...

A la «rue des Garennes», je descends. Le tram se sauve en klaxonnant...

C'était un beau voyage, qui «sentait bon la France»! ...

J’arrive, tout le quartier dort encore! J'aperçois la maison ...

Je tambourine contre la porte car mes parents sont encore couchés. Mais, ils seront vite debout!

Ce sont les retrouvailles, tout le monde est là, en bonne santé, c'est la joie !... On m'a écrit mais les lettres ont été égarées ... tant pis!

C'est la faute à la guerre!

Je déjeune: le pain est gris ... on s'y fera!

Un autre épisode de notre vie va commencer.

Mais, c'est une autre histoire ...

8. «L'An 40» continue

Je raconte succinctement l'occupation et la libération: l'occupation, avec toutes ses misères; la libération, avec ses joies et ses peines !...

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Les Allemands sont venus nous «protéger » ! Ils sont gentils: ils offrent du chocolat et des bonbons aux enfants ... «Ils sont corrects», disent certains! Quand ils sont seuls, ils nous plaignent: «Malheur la guerre», disent-ils! Mais à qui la faute? D'ailleurs bon chien ne chasse-t-il pas de race? …

Les réalités sont là, méli-mélo:

Les prisonniers, les disparus, les collaborateurs, le couvre-feu, le «Secours d'Hiver»: la disparition de mon ami José Blairon de Leval, pilote à la R.A.F., lors de la «Bataille d'Angleterre»; Jean Schmidt et Monsieur le curé Anème de Leval décapités à la hache; les résistants abattus; les Juifs torturés, enfermés dans les camps, brûlés dans les chambres à gaz; les prisonniers politiques; le grain que l'on porte au moulin; la farine que l'on tamise; le ravitaillement et le marché noir; les brimades, les contraintes, le faux «Soif», la «Libre Belgique» clandestine; les fausses nouvelles; le travail obligatoire, le maquis; les hivers terribles : le froid, la faim; les avions qui tombent ... , les coins de terre, les patates, les doryphores, les réservoirs à essence qui tombent ... ; les feuilles de rhubarbe que l'on fume à défaut de tabac, les cigarettes «Amadis» et «Tigra»; la bière 0/8; les pantoufles que l'on fait dans de vieux chapeaux; Degrelle et sa légion; c'est «l'ordre nouveau» et «c'est l'homme qui fait l'quévau» (le cheval); la «toréaline», le malt; les vêtements taillés dans des couvertures; les colis de prisonniers; les ersatz; les tissus fabriqués avec des cheveux; les semelles en bois; les jambes des dames «peintes »; le sirop fabriqué à domicile avec des betteraves ; les «pot-chutes»: la bande Duquesne; les perquisitions; les camions qui roulent au gazogène; les prisonniers russes au Camp Roland, à Ressaix; les gardes forcées dans les gares ... ; la soupe populaire, la Gestapo, le «supplice de la baignoire» inventé par un type de Ressaix faisant partie de la Gestapo à Paris; les déportations; les sabotages, les rafles, les alertes, les mitraillages, les abris; Brendonck, Dachau, Buchenwald, les stalags, les oflags, etc...

La résistance: les «P.A.» (partisans armés), le groupe «G», l' «A.S.» (Armée Secrète), le F.I. (Front de l'Indépendance) et les autres; les bombardements d'Haine-Sai nt-Pierre (celui du 14/5/44 fera 280 victimes !); le bombardement de Leval (le lundi de Pâques 44 = 15 morts !); les funérailles, les cercueils sur des camions, des chariots ...

«Malheur la guerre» disent-ils !...

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Début décembre 42, papa et mon grand-père maternel partent en tram à Waudrez. Ils viennent chercher deux fois 5 kg de froment à la ferme Fromont, chacun son petit sac en poche. Il est près de 7 heures du soir.

C'est préférable de venir à une heure tardive de façon à éviter les contrôleurs, au retour. Ils doivent descendre à l'arrêt «Le Prince d'Orange». Ils arrivent, le tram s'engage dans l'aiguillage. A ce moment, parrain descend, mais tombe aussitôt, ayant été projeté brusquement sur le côté. Voulant se lever, il retombe. N'ayant rien ressenti sur le coup, il ne s'est pas rendu compte qu'il avait le pied sectionné! Pourquoi n'a-t-il pas attendu l’arrêt du convoi?

Papa le prend dans ses bras et le porte en toute hâte à la ferme Baudoux juste en face, le sang coule ... Il est déposé sur un divan, papa lui pose un garrot, puis un deuxième. Madame Baudoux appelle une ambulance, pas de réponse, un médecin: il sera bientôt là; une deuxième ambulance, en vain, le sang perce le garrot ... on s'affaire ... on téléphone à nouveau ... L'ambulance n'arrive que 2 heures plus tard! Il est transporté au plus vite à la Clinique Cambier à St Vaast. Mais, il a perdu beaucoup de sang! Il mourra 15 jours plus tard! A qui la faute?

Quoiqu’ayant faim, il n'y a pas beaucoup de malades, les médecins ne sont pas surchargés ! Les maladies de foie ont disparu! Beaucoup de personnes ont retrouvé leur ligne.

Charles Deliège écrit: «Binche pa l'bowète du maquis». Raymond Rochez écrit la pièce «Sang d'Binchou» qui ne sera créée qu'en 1945, au Palace, à la rue de Mons (actuellement «Sarrna»).

Jusqu'à la fin de la guerre, les amusements sont rares. Le dimanche, on va au cinéma ou dans la famille. Mais on doit être rentrés avant 22 h en raison du couvre-feu, car les «protecteurs » patrouillent ...

On lit la revue embochée «Signal» mais on n'en croit pas la moitié. Ce n'est que propagande !

Des tracts sont échangés ou tombent du ciel! «des oreilles ennemies vous écoutent» ... , des bandes de papier alu destinées à brouiller les ondes sont lancées par avion ... , des parachutages ont lieu au Menu-Bois à Waudrez[14]. La résistance se renforce. Tous les jours on écoute la radio de Londres: «Ici Londres, les Français parlent aux Français ... Aujourd'hui Xème jour de la résistance du peuple français à l'occupant ... et voici quelques messages personnels» : «Gille sera là demain», «Un ami viendra ce soir, il descendra le val». ..


Mais, un jour on entend «Les sanglots longs des violons bercent mon âme d'une langueur monotone» de Verlaine, c'est le signal!

«Le jour le plus long» est déclenché! Le 6 juin 44, le débarquement a lieu, puis la bataille de Normandie et ses innombrables victimes, l'avance foudroyante des Alliés. La Brigade Piron est là aussi ...

A l'entrée de Sallenelles, près du Cabourg, au n? 13 sur la D.514, se trouve une plaque à la mémoire du «premier soldat belge de la Brigade Piron, tombé au champ d'honneur, le 16 août 44 : Edouard Gérard, de Dinant. Il avait 20 ans !»

Les Alliés continuent à avancer, on aspire à la libération, elle approche ! ... L'armée des «belliqueux» est en déroute ... poursuivant sa «retraite stratégique, élastique» ...

Le 3 septembre 1944 au matin, les Américains débouchent de la forêt de Mormal, près de Bavai. Ils parviennent à stopper les Allemands qui sont là, prêts à franchir la route de Mons à Maubeuge.

Avec l'aide de la Résistance, ils ont dressé des barricades à chaque carrefour, préparant « le piège» !

La bataille est acharnée toute la matinée. La IIIème division U.S. blindée fait appel à l'aviation. Les avions plongent en mugissant sur la vieille chaussée romaine, mitraillant, bombardant ... Des maisons flambent, des camions brûlent ... c'est horrible! Les Teutons-résistent mais finalement, ils sont anéantis. A Goegnies-Chaussée, 350 Allemands sont tués et 2.500 véhicules mis hors de combat.

Malheureusement, il ya aussi des victimes parmi la population civile et plus de 50 maisons sont détruites.

Un soldat américain est tué par un «cadavre allemand» (sic) dont l'index est resté fixé sur la détente ... Voulant saisir l'arme, l'Américain reçoit la décharge en pleine poitrine!

Après un répit bien mérité, des blindés d'avant-garde quittent Goegnies, continuant à rouler sur l'ancienne voie romaine (chaussée «Brunehault») en direction de Binche. Des Boches qui ont échappé au massacre les précèdent ... Dans la ville, il en passe depuis mercredi ! Les Américains libèrent Givry, tirant une salve quand il le faut!

Ils atteignent la route de Mons à Beaumont qu'ils traversent. Deux chars restent en faction à ce carrefour. Haulchin et Estinnes-au-Mont sont libérés.

Au croisement de la route de Mons à Binche, il en reste également un ou deux. C'est la joie, partout sur leur passage, on leur jette des fleurs ...

A Binche, les libérateurs sont annoncés! Des hauteurs de la ville, on les aperçoit à la chaussée, venant d'Estinnes. On est anxieux et heureux à la fois! C'est dimanche, on est en repos, le temps est splendide! Il y a foule à la rue de Mons et à la Grand'rue. Les gens sont heureux (Ils pensent aussi que c'est un peu le Carnaval qui revient, par le fait !..)

Pendant ce temps, l' «A.S.» veille; les résistants sont au Menu-Bois.

Les «réservistes» des environs viennent grossir leur rang aux «Cloriettes Carlier».

Des prisonniers ont été faits mais certains Allemands ne veulent pas se rendre à des «terroristes». Des patrouilles sont constamment renouvelées.

Heureusement, les Américains arrivent! Douze résistants sont abattus par « des loups aux abois» !

Vers 15 heures, les blindés sont là !! On embrasse les soldats ... On crie ! C'est le délire ! Le premier tank continue «plus oultre » pour se poster à la jonction des rues «St Pie» et «St Fiacre» à Epinois. De cet endroit, il est amené à tirer plusieurs salves sur un char fridolin qui lui a tiré dessus depuis la côte de «Moscou». Le 2ème est au «Coq d'Or», sur le trottoir près du mur du parc du Notaire Derbaix, le 3ème au carrefour de la Grand'rue devant le café «Le Globe» (Eglise du St Sacrement). Le4ème dans le fond de la rue de Mons, à «Million». Ils y passent la nuit avant de poursuivre leur avance, étant rejoints le lendemain par les autres chars de leur bataillon.

Mais le canonnier du 1er blindé n'ira pas plus loin! Se trouvant devant la gueule de son canon qu'il nettoie, un coup part malencontreusement, l'atteignant de plein fouet !..

En 40, un autre soldat avait déjà perdu la vie à Epinois: Au cimetière, parmi les autres, il y avait une tombe, toujours fleurie ... Une croix de bois, faite de deux morceaux de planches, cloués l'un sur l'autre, était piquée en terre. J'y ai lu : «Ici repose un soldat français Inconnu».

N.B. : Chose curieuse, au sud des provinces de Hainaut/Namur, dans un 'petit triangle, trois noms de ville ou villages sont devenus célèbres après «40» :

-       «Couvin», ville natale du Général Piron,

-       «Cendron», 1er village de Belgique libéré:

           Cendron, hameau de Forges-Philippe (Momignies) a été libéré par les Américains, le 2    septembre 1944 à 9 h 30';

-       «Bruly-de-Pesche», endroit choisi par Hitler pour son «repère» (à visiter). Ce «bunker» a été construit par «l'organisation Todt» dès l'occupation, vers la mi-mai. Hitler y a séjourné une quinzaine de jours dès la fin du mois, circulant dans les environs... Il l'a quitté le 16 juin 40 pour aller à Paris, en train blindé ...

9. Nous sommes libérés

Mais la guerre continue, le ravitaillement aussi ... Les Alliés franchissent le Rhin et puis les Boches reviennent! C'est la contre-offensive des Ardennes, c'est «Bastogne» ... ! «Nuts » !

Les camps sont libérés. Enfin l'Allemagne capitule le 8 mai 1945.

Le petit peintre, dictateur, s'était suicidé le 30 avril? ...

Note de l'auteur :

Je remercie spécialement mon ami Louis Bourdon pour sa «chronologie» de notre évacuation. J'adresse également mes remerciements aux témoins des événements de l'époque, qui ont bien voulu m'éclairer sur des faits précis, notamment Mademoiselle Hallez de Binche, le Docteur Delahaye de Momignies, Monsieur P. Leclercq de Couvin, Monsieur Claude Brogniez de Goegnies-Chaussée (France), grâce auxquels j'ai pu compléter mes informations dans «l'An quarante continue»; ma gratitude va aussi à M. Demaret, pour «ses articles de presse» et sa gentillesse proverbiale.

Ma reconnaissance à ceux qui ont bien voulu me prêter leurs photos: Monsieur Georges Fournier, Madame Arthur Lachapelle, Monsieur Gaston Brison et Monsieur Claude Broglllez.

Grand merci à mon ami Jean-Pierre Boudart qui a accepté de dessiner la couverture.

Cette «nouvelle» n'est qu'un condensé très incomplet et très bref de quelques événements qui se sont déroulés jusqu'à la libération. Beaucoup de personnes - patriotes décédés ou encore en vie - n'ont pas été citées. Que l'on veuille bien m'en excuser.

Enfin, je tiens à dire que tous les faits racontés dans ce modeste livre sont réels, qu'ils soient de l'exode ou après.

D'aucuns avaient dit qu'ils s'en foutaient «comme de l'an 40» !

Mais tous ceux qui ont vécu cette époque

A jamais resteront marqués par ces années «40» !

René Robert.



[1] Hélas; dans quelques jours, les Boches passeront au même endroit, mais dans l'autre sens ... et puis, le 4 septembre 44 ce seront les Américains, nos libérateurs, dans la même direction que les Français ...

Enfin le 24 décembre 44 ce seront également des Anglais qui fonceront vers les Ardennes, car les Allemands y seront revenus ...

[2] L'école moyenne, voisine du Parc (actuellement «Musée International du Carnaval et du Masque ») était réservée à cet effet, de même que des écoles et autres bâtiments de la ville.

[3] Ce texte est un condensé du «Rapport de guerre» que Monsieur Roulez, Président local de l'époque, adresse à la Direction Générale de la Croix-Rouge à Bruxelles.

[4] Ce coup de sifflet de ralliement des Binchois est unique! Il leur permet de se reconnaître en toute circonstance. Parmi cette foule, dans ce climat, nous sommes les seuls à savoir ce que ce coup de sifflet signifie ... C'est pour cette raison que nous sommes émus ...

[5] Le village de Ribaute-les-Tavernes (Gard) est divisé en deux parties distantes d'environ 2 km; La première, «Les Tavernes» où nous nous trouvons actuellement est située sur la «National; 110» de Alès à Montpellier. La seconde, «Ribaute» qui est groupée le long du Gardon est la plus importante, quoique bien plus calme. .

Entre les deux, c'est la campagne.

La population est de 800 personnes environ.

[6] «Verdier» : oiseau passereau, comme nous !...

[7] Le Gardon est une rivière très large, qui coule d'une eau limpide de cristal sur un lit d'innombrables galets. Les villageoises viennent y laver leur linge, en le battant. Ensuite, elles le mettent à sécher sur les galets de la berge ... Il est vite sec!

[8] Chez nous, on était servi à domicile par un petit camion-citerne rouge dont le conducteur annonçait la venue en faisant tinter la cloche de cuivre, toute rutilante, suspendue au dessus de lui ...

[9] Nous sommes dans une région où le protestantisme domine. Anduze, qui fut une place forte du protestantisme cévenol au Moyen-âge, n'est qu'à une douzaine de km. Alès non plus n'est pas loin, cette ville qui fut au XVlème siècle un grand centre protestant. L'Edit de grâce mettant fin aux guerres de religion y fut d'ailleurs signé. Nous sommes au pied des Cévennes, où vivaient les Calvinistes (Camisards) !

[10] Ce pays était jusque là en état de non-belligérance.

[11] Les conventions d'armistice seront violées 2 fois par Hitler: en août 40 lorsque l'Allemagne annexe l'Alsace-Lorraine et en novembre 42 lorsque les troupes allemandes occupent la zone libre.

[12] C'est ainsi que l'on surnomme le village d'Anderlues, à cause de la boule qui surmonte le clocher de son église dédiée à St Médard.

[13] Ces journaux sont dévorés par tout le monde avec l'espoir de découvrir l'adresse de «vacances forcées» de l'une ou l'autre connaissance. C'est de cette façon que j'apprends que Monsieur Lefèbvre, Ingénieur au Charbonnage de Ressaix est à Brive avec sa famille. Nestor Cambier et Marcel Bouton sont aux  mines de Carmaux. La famine Max Cassart est à Cahors, de même que Monsieur et Madame Mineur, de Ressaix.

[14] Les parachutages avaient lieu sur la plaine voisine du Menu-Bois. Les containers étaient entre posés dans la grange du fermier Garlement, avant d'être conduits au charbonnage de Péronnes (Ste Marie) pour être descendus dans le puits. Ce travail était effectué par les hommes du «Refuge B40». «Le Roitelet» de l'A.5.



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