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Courrier de 14 à 18 ans.

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Laure Demarche ; Courrier de 14 à 18 ans


Marraine aimait raconter ses souvenirs de guerre. Déportée en Allemagne en 1914, elle s'exclamait parfois : « Si c'était à recommencer, je ne ferais plus d'espionnage. Pour ce que vous en avez, la maladie, la prison, et quant à la reconnaissance... rien du tout. »

Elle me regardait avec un certain sourire : « Laurette, ne fais jamais d'espionnage ! »

Je souriais sans répondre. S'il y avait encore une guerre, n'étais-je pas la filleule d'une espionne ?

N'y avait-il pas là une prédestination ?


CHAPITRE I.

1940,

       En 1938, l'Allemagne envahit l'Autriche, la Tchécoslovaquie, la Hongrie et la Pologne qui capitula en 1939, après quelques jours de combats héroïques.

       J'avais 12 ans.

       Ces nouvelles n'entamèrent pas notre confiance en l'avenir. La Belgique est brave, n'a-t-elle pas vaincu l'Allemagne en 1918 ? Depuis vingt ans déjà, le bruit courait que la guerre allait éclater. Cela nous émouvait vaguement mais nous pensions que les grands avaient de la chance d'avoir vu une guerre et nous étions sous le charme des histoires de 1914 que nous racontait Madame Defays.

       Maman s’écriait. « Ah ! la jeunesse ! Je me rappelle, le 4 août 1914 dans la gare de Gand, les soldats belges partaient au front en criant : « Vive la guerre ! Leve de oorloq ! »  Ils ne le crieraient plus maintenant.» Mais les visages des grands demeuraient si graves que nous n’osions dire la même chose.

       Le 10 mai 1940 à 4 heures du matin, Hitler attaquait la Belgique sans ultimatum...

       Je m'éveillais. Le ciel était bleu, il faisait beau pour aller jouer dehors. J'entendis la porte claquer, des exclamations dans la rue, Maman courir. Que se passait-il ?  En deux bonds, mes petites sœurs et moi fûmes dehors. Madame Defays criait : « Madame, c'est la guerre ! »

       Il me sembla qu'un voile gris s'interposait entre le soleil et nous. Le ciel bleu allait garder cette grisaille pendant quatre ans.

       Guy, notre camarade de jeu accourait. Je dis : « C'est la guerre !

       Nous nous regardons en silence, essayant de prendre l'air tragique d'enfants assistant à un enterrement, mais un demi sourire nous livre malgré nous : Enfin, nous allons voir une guerre ! »

       Ce fut notre dernière conversation d'enfants. Guy avait douze ans, moi quatorze. Vingt jours de guerre nous séparaient encore de notre adolescence. Vingt jours plus tard, nous serions devenus deux adolescents guindés qui ne se connaîtraient plus.

       Ce 10 mai, à 4 heures de l'après-midi, les premiers évacués arrivèrent de Stavelot ; ils traversèrent Ouffet en une colonne serrée. Hommes, femmes, enfants, baluchon sur l'épaule. Un vieux traînait une brouette où sa femme impotente était assise. Ils allaient à Huy, à 20 kilomètres. Dans l'autre sens, des soldats français montaient vers le front. Je dis à l'un d'eux : « Vous êtes des amis, avec vous nous allons gagner la guerre. »

       – Ami, ennemi, me répondit-il, les amis d'aujourd'hui sont les ennemis de demain !

       Bras ballants, mains dans les poches, le geste lent, blond au regard glauque, je le prendrais pour un membre de la cinquième colonne.

       Depuis ce matin, on ne parle que de cinquième colonne, armée d'espions en civil dont la mission est de se répandre dans les arrières avec mission d'y semer le désarroi et la panique.

       Le valet de ferme de Monsieur Marcour a rejoint l'armée allemande au petit jour, agent de renseignement de la cinquième colonne, il connaissait la date de l'attaque allemande. Dans la région, plusieurs autres valets de ferme sont partis aussi.

       Le pont du Canal Albert, dynamité en prévision de l'offensive allemande n'a pas sauté. Un produit a été substitué à l'explosif et l'armée allemande passe.

       Les soldats cantonnés au village viennent de recevoir des balles qui ne vont pas sur leurs fusils.

       Radio-Bruxelles répète toutes les cinq minutes : « Gare aux parachutistes et aux saboteurs », mais ne donne aucune nouvelle du front.

       Quelqu'un vient nous raconter que des soldats belges ont dû abandonner la garde d'un pont pour courir à la recherche des parachutistes ; ils ne trouvent que des sacs de sable au bout des parachutes. Pendant ce temps, des soldats allemands avaient occupé le pont.

       Et l'atmosphère se charge de trahison. Le sentiment de notre invincible bravoure fait place à de la consternation. Comment faire face dans ces nouvelles conditions ?

       Les choses se précipitent. Puisque le Canal Albert a sauté, nous évacuerons. Maman fait coudre de grands sacs de toile par une voisine. Le 11 elle y entasse l'indispensable. Papa les hisse dans la benne du camion. La voisine Juliette Mottet, ses enfants : Janine, André, Clairette, quatre, cinq et un an nous accompagneront. Félicien, leur papa, a rejoint l'armée belge hier.

       Nous nous juchons tous les sept par-dessus les sacs remplis qui nous serviront de coussins. Bonne-maman, papa et maman se serrent dans la cabine et le petit camion gris remplit bravement son office. Grâce à lui, nous ne fuirons pas à pied comme des milliers d'autres.

       – Au revoir !

       Nous faisons de grands signes aux soldats belges qui depuis un an remisent camions et grenades dans la fabrique. Maman a laissé toutes les portes ouvertes à leur intention et leur crie : « Vous pouvez faire des frites et tout ce que vous voulez ! »

       Mon chien vagabonde. Pas de Samy nulle part. Il faut partir... Il ne me pardonnera jamais cet abandon.


Madame Demarche

       Le camion démarre. J'ai le cœur serré. Est-ce la dernière fois que je vois la maison ?

       Papa évite la grand-route encombrée d'évacués et par des chemins de campagne gagne Namur. Les gens voient des espions partout. Quelqu'un crie, montrant le camion du doigt : « Des espions ! »  Papa ralentit, s'arrête, les gens se taisent et nous repartons.

       A Namur, un homme nous barre le passage : « Ne passez pas, le pont va sauter ! » Nous passons.

       A Huy, le pont en sautant fera trois victimes, des évacués d'Anthisnes qui le traversaient en carriole malgré l'interdiction.

       Le soir, nous logeons dans une auberge à Denée et le lendemain échouons à Basècles dans le Hainaut. A quelques kilomètres de là, la frontière française est fermée pour empêcher l'embouteillage des rues par les évacués et laisser le passage libre aux militaires. Elle s'ouvre une heure ou deux par jour.

       Trois jours de suite, nous allons faire la file à quelques kilomètres d'un poste de douane. Les rues, les champs sont pleins d'évacués assis dans l'herbe. La frontière s'ouvre et... se ferme à notre nez.

       Le soir, nous rentrons à Basècles et y logeons dans une maison vide sur des matelas prêtés par une voisine. Nous perdons notre place dans la file et recommençons le lendemain.

       Jour et nuit, les évacués passent sur la chaussée.

       Papa s'énerve, décide de gagner l'Angleterre par Ostende.

       Quand nous arrivons au port, la dernière malle est partie et nous nous installons chez la sœur de maman, Laure Bény, partie en Angleterre.

       Seuls les bateaux de pêche tentent encore la traversée, mais ils semblent une cible si facile à couler que maman rejette l'idée de partir sur l'un d'eux.

       La ville d'Ostende qui a soixante mille habitants en temps de paix voit sa population doubler. Hollandais et Belges se croisent dans ses rues noires de monde.

       Bientôt les Messerschmitt bombardent Ostende. Les bombardements d'abord espacés, 2 fois par jour, 2 fois par nuit, se multiplient et vont nous laisser peu de répit. Les avions arrivent par mer. A trois kilomètres de la côte, d'une hauteur de six mille mètres les pilotes lâchent leurs moteurs et descendent sans bruit, à vol plané vers la ville où soudain, dans le vrombissement des moteurs remis en marche, attaquant par surprise, ils lâchent leurs bombes et tirent à la mitrailleuse. Les avions piquent, rasent les toits, les bombes sifflent, explosent, suivies bientôt du crépitement des mitrailleuses. Les gens courent, entrent dans la première maison venue et les sirènes qui n'attendaient que cela annoncent le début de l'alerte.

       L'effet de surprise est complet chaque fois.

       Entre deux bombardements, se succèdent les fausses alertes. Les longs cris des sirènes signaient le passage des bombardiers au moment où ils survolent Bruges à dix minutes d'Ostende à vol d'oiseau. Bruges par téléphone avertit Ostende qui déclenche le système d'alerte. Jamais ces avions n'arrivent à Ostende ca, ils se dirigent vers le front de France et la fin de l'alerte sonne bientôt, se confondant avec le début de l'alerte suivante.

       Où est la D.C.A.?  Pas de D.C.A.

       Où sont les soldats alliés ? Pas de soldats alliés.

       Les gens s'interrogent ; rien n'avait donc été prévu. A quoi a servi la mobilisation ? Car depuis un an, l'armée belge est mobilisée.

       Toutes les nuits, à deux heures du matin, nous sommes réveillés par les bombes ou le bruit des avions. Maman rassemble ses trois petites filles autour d'elle et nous emmène en courant vers l'un des deux abris proches.

       Le premier, l'abri des pompiers, est une tranchée au niveau du sol, longée par deux bancs et recouverte d'un monticule de terre. Le second, la grande cave de la brasserie Feiss.

       Une nuit, Papa examinant les tonneaux de fer qui couvraient le plafond dit : « Une bombe ici et avec la déflagration de l'air dans les tonneaux, ma chère, toute la cave saute et nous avec. »

       – Tais-toi, tais-toi, suppliait Maman.

       Les bombes sifflent, on écoute. Celle-ci va-t-elle tomber ici ? Non, plus loin : Zzzz zz Bou oum m. Les sifflements et les explosions se succèdent. Dans la cave, des visages levés, des habits de nuit, des traits pâles, des figures tirées, de temps en temps, un mouvement de panique secoue femmes et enfants. Ils remuent et s'agitent. Un monsieur de cinquante ans étend alors la main d'un geste majestueux et dit d'une voix haute et ferme : « du calme ! » et tous s'apaisent. Je fronce les sourcils ; je ne prie pas Dieu d'écarter de moi le danger et sous le choc des circonstances, me découvre une âme de fataliste. J'attends froidement le boum suivant.

       Maman dit : « Que laure est calme ! »

       Mais j'ai le cœur possédé d'un effroi permanent, une sensation comme si la mort au fond de ma bouche avait un goût. Mes quatorze ans sont secoués, je ne suis plus l'enfant qui jouait et me sens vieille, vieille comme si l'âge du monde pesait sur mes épaules. Serait-ce l'effet de la privation de sommeil sur l'estomac ?

       En plein jour nous préférons l'abri des pompiers. Jour et nuit, par la ville pour éteindre les incendies et ramasser les blessés, ils abandonnent leur abri aux civils. Au bout de quinze jours, l'air y est suffocant, chargé des respirations et des poussières qui parfois l'envahissent en trombe, car il n'y a pas de porte d'entrée. J'ai mal à l'estomac, après quinze jours dans cet air vicié ; je lutterai contre l'évanouissement.

       Jours longs. J'évoquerai cette nuit où par un clair de lune, un Messerschmitt se découpa au-dessus de la rue blanche, trop blanche et sembla s'immobiliser tant les secondes me parurent longues. Allais-je courir assez vite ?  Il me semble arriver vivante à l'abri par miracle.

       Juliette Mottet voulut acheter un manteau pour sa fille rue de la Chapelle et demanda que je lui montre le chemin. Maman n'osa refuser. Nous arrivions près de l'église Saints Pierre et Paul quand les premières bombes sifflèrent. Ici, c'était le centre, nous le comprîmes au bruit proche des explosions. A la porte de la cathédrale brûlait une bombe incendiaire ; un agent de police la recouvrit d’un sac de sable. Avec ses poutres en bois, la crypte était peu sûre, aussi nous gagnâmes une boulangerie.

       Au premier silence, nous courûmes vers la maison. Au travers d'un seuil, Mathilde vit une femme le bras arraché, près d'une vitrine démolie qui éparpillait sur le trottoir le trésor enfantin de boîtes de pralines éventrées.

       Je ramenai mon petit monde à la maison, au pas de gymnastique, à travers une ville où tout le monde se terrait.

       Ville grouillante de monde deux heures auparavant d'où brusquement la vie paraissait absente. Seule dans les rues vides, la grisaille morne des maisons semblait jeter au ciel quelque supplique muette comme paraissent le faire ces cimetières vides où tout parle de mort. Et nous marchions vite, vite, comme si l'avion allait revenir avant que nous ne soyons rentrées.

       Le chef des pompiers d'Ostende ayant évacué en France, le Directeur de l'Ecole Moyenne d'Ostende le remplaçait ; il demanda à Papa d'aller avec son camion aider à évacuer les blessés d'un hôpital coupé en deux par une bombe. Quand il revint, nous le pressâmes de questions.

       – Oui, il avait ramassé un blessé qui se traînait par terre, retenant ses entrailles dans ses deux mains. Je ne savais comment les prendre pour ne pas leur faire mal ; c'était atroce et je ne dirai plus rien ! » Il tint parole ; nous n'en pûmes tirer un mot de plus.

       Les gens houssaient les épaules : « Mais pourquoi mettre des Croix-Rouge sur le toit des hôpitaux ?  Ça ne sert à rien. Ils visent les Croix-Rouge ; on les connaît, n'est-ce pas ?

       Deux semaines de bombardements. Depuis 24 heures, nous sommes sans pain. A la dérobade, Juliette Mottet donne une tartine à sa fille et je supplie maman de me permettre d'aller à la boulangerie de la rue voisine. J'y cours. Une longue file stationne sur le trottoir, les gens attendent la fin de la cuisson. Je prends place dans la file et brusquement, au-dessus du toit, le vrombissement sonore d'un moteur qu'on remet en marche et un Messerschmitt se détache, si bas que sa carlingue est cachée par le toit d'en face ; déjà le tic-tac de ses mitrailleuses balaie la rue parallèle à la nôtre. Où sont les gens ?  Partis ?  Je reste seule sur le trottoir. J'ai faim. Le tic-tac de l'a mitrailleuse s'éloigne. L’avion est déjà loin. Je frappe du poing contre la porte vitrée de la boulangerie où, de l'autre côté, s'alignent les pains ronds. « Du pain, Madame, s'il vous plaît ; du pain ! »  Elle me crie d'une voix indifférente : « Réquisitionnés par l'armée ! »  Je cours à la maison, retrouve un œuf, un peu de farine, fais une omelette. L’alerte sonne. Bonne-maman dans l'agitation de l'heure oublie la graisse elle brûle et je la dévore noircie.

       Troisième jour sans pain. Papa et Maman disent que les bombes leur coupent l'appétit. Est-ce parce que j'ai 14 ans que j'ai si faim ?  J'ai des barres d'estomac et pense au pain plus qu'aux bombardements ; je ronchonne sur la peur des autres, l'abri irrespirable, ma faim et le reste. Si j'étais seule, j'irais dormir dans mon lit, j'ai mal aux bras, aux jambes, j'ai des crampes partout, mais maman ne l'entend pas de cette oreille et me répond : « Il y a des gens qui ont été sauvés grâce à l'abri. »

       Le 26 mai, le chef des pompiers nous raconte ce qui se passe en ville ; il a ramassé cet après-midi, en un seul bombardement, place Sainte-Catherine, 34 civils blessés par les mitrailleuses allemandes. Les gens murmurent : « Ce sont bien ceux de 1914. »

       Le 27 mai, la maison en face de l'abri s'effondre, le sol vibre, la terre bouge, l'abri sans porte est envahi par une trombe de poussière. Après le bombardement, les six occupants de la maison accourent sains et saufs, s'étant réfugiés dans la cave.  La grand-mère, l'œil hors de l'orbite, attendit sans gémir que le bombardement cessât pour être soignée. Les mains croisées sur le ventre, l'œil pendant, elle restait calme. Son courage me stupéfia. Les vieux ont-ils tant appris de la vie qu'ils peuvent tout souffrir sans rien dire ?  Et la vie est-elle si cruelle que d'elle on puisse tout apprendre ?

       Le chef des pompiers sentit la fatigue de ceux de l'abri. Le 28 mai, il dit à voix haute : «  Courage, mes enfants, ça ira bientôt mieux, courage et confiance. » Maman le crut et nous encouragea. Ces paroles me choquèrent. Devant cette poussière qu'espérer ?  Pourquoi nous leurrer par des paroles d'encouragement ? Il n'y avait plus de carreaux entiers dans la rue, plus de répit entre les bombardements ; le manque d'air, de pain, la poussière finiraient bien par nous tuer si les bombes ne le faisaient pas. Nous croyait-il trop faibles pour faire face à la vérité ?  L'espoir ici paraissait une lâcheté et je ne voulais pas être lâche.

       Pourtant, je ne croyais pas mourir bientôt. Existe-t-il dans une bataille un homme qui croit que la bombe est pour lui plutôt que pour le voisin ?  J'étais comme les autres. La ville pourrait bien s'effondrer peu à peu et je pourrais bien survivre.

       Le lendemain 29 mai à deux heures de l'après-midi, nous apprenions la capitulation de l'armée belge qui se rendait sans conditions.

       Je n'eus qu'un cri : « C'est fini, quelle chance, c'est fini ! »

       Mes 14 ans reprenaient le dessus, une joie où la réflexion n'avait nulle place me possédait : « On va rentrer chez soi, c'est fini ! » Ainsi, nous allions quitter cette ville de poussière et retourner chez nous respirer l'air frais de la campagne. Les grandes personnes, moins optimistes, s'arrêtaient dans les rues et chuchotaient entre elles ; par petits groupes, en flamand, puis en français, selon la langue du nouvel arrivant : « Le Roi a capitulé » d'un air consterné et hochaient soucieusement la tête. « Et que vont faire les Allemands ? ».

       Un avion allemand jeta des tracts ;  j'en attrapai un au vol : « Belges, vous avez capitulé… etc. ». Le chef des pompiers me le demanda « Pour les archives de la ville…» Je le lui tendis à regret, je venais de décider que j'allais commencer une collection de tracts, mais comment refuser cela à un héros qui pendant trois semaines avait risqué sa vie pour les autres ?  Il confia alors à Maman : « Si le Roi n'avait pas capitulé, la ville d'Ostende aurait été rasée en un seul bombardement comme celui de Rotterdam qui a fait capituler la Hollande. Hier soir, l'ultimatum a été envoyé au Roi et à son état-major qui se trouvent près de Bruges. Nous sommes reliés à Bruges par téléphone et je le tiens du bourgmestre d'Ostende qui est mon ami. C'est pour cela que je vous ai dit : « Courage, ce sera bientôt fini. »

       Nous fîmes une promenade jusqu'à la mer pour prendre un peu l'air. Les soldats belges jetaient leurs fusils dans les parterres et se débarrassaient de leur ceinturon ; des fusils abandonnés traînaient partout.

       – Allons voir l'arrivée des Allemands, dit Maman.

       Terrassée par le manque de sommeil, je m'endormis sur un lit, enfin, à côté du carreau cassé. En m'éveillant, j'entendis dire qu'ils étaient arrivés à quatre heures.

       – Comment sont-ils habillés ?

       – En vert, plutôt gris-vert, vert de gris.

       Ce nom fit fortune. Pendant quatre ans, on les appela les vert de gris.

       Maman me permit de sortir pour en voir un. Un soldat passa dans la rue presque vide. Inconsciemment, je pris un air absent, un visage figé en le regardant comme si j'avais été là pour n'importe quoi, sauf pour voir ce soldat.

       Les quelques passants sortis pour les voir feignaient ne pas s'apercevoir de leur existence. L'occupation commençait avec son ambiance d'ignorer la présence de l'ennemi. Feinte qui devait leur rendre l'atmosphère si intolérable qu'ils avouèrent parfois aspirer à la défaite qui les en délivrerait.

Retour d'évacuation.

       Nous ne pensions plus qu'à rentrer chez nous. Les bagages bientôt prêts, le 30 mai, nous partîmes, traversant cette fois une zone infestée d'Allemands. Une légère appréhension pesait sur nous, mais chaque jour depuis notre départ avait apporté sa part de crainte.

       Au sortir de la ville, nous dépassâmes une rue entièrement détruite, suite de cratères, de trous d'obus. Au milieu des débris, une plaque indicatrice demeurait sur laquelle je lus : « rue des Oiseaux ».

       A 30 kilomètres de Bruxelles, nous rencontrâmes les colonnes de l'armée belge que les Allemands, en de longues marches à pied, acheminaient vers l'Allemagne où ils les emmenaient comme prisonniers de guerre. Ils leur avaient promis de leur délivrer un laissez-passer pour retourner chez eux dès leur arrivée à la ville voisine, mais le matin venu, avec de nouvelles promesses, ils les traînèrent vers la ville voisine encore. De ville en ville, ils les emmenèrent en Allemagne. La parole donnée avait pour eux la même valeur que jadis.

       Perchés sur nos sacs d'évacuation, nous dominions la colonne. Des femmes attendaient le long de la route avec un seau d'eau. Les soldats s'en approchaient elles leur tendaient un verre et causaient. On eut dit qu'ils cherchaient à s'évader. D'autres s'affalaient sur le bord de la route pour délacer leurs souliers et la colonne continuait. Ils paraissaient nourrir le secret espoir qu'elle continuât sans eux.

       Tranchant sur les soldats belges dont le moral paraissait bas, quelques soldats anglais de-ci, de-là, crânaient, marchant fièrement, tête haut levée, comme pour la parade.

       Dans les camps, les Allemands les traitèrent très durement. Si les soldats belges n'eurent pas assez à manger, surtout au début, les Anglais furent laissés sans nourriture et beaucoup d'entre eux moururent.

       Nous arrivâmes à Bruxelles où la foule massée sur les trottoirs attendait l'arrivée de l'armée belge. Des femmes nous demandèrent hargneusement pourquoi le Roi avait capitulé et pourquoi on ne continuait pas la guerre.

       – Mais à Bruxelles, vous n'avez pas été bombardés, s'exclamait maman ; si vous saviez de quel enfer nous venons !

       Les gens soupiraient, pas encore résignés.

       D'un camion militaire, un Allemand nous jeta un pain si noir et si dur que nous nous mîmes à rire à l'idée de le manger. Il aurait fallu une hachette pour le couper.

       – Si c'est avec çà qu'ils vont gagner la guerre ! Et nous nous moquâmes d'eux.

       Ils essayaient de se faire bien voir et avaient reçu l'ordre d'être gentils, au rebours de ce qui s'était passé en 1914.

       Le camion, longeant partout des trous d'obus et devant aller au pas, nous n'avions pu aller très vite et dûmes loger à Bruxelles.

       A Huy, le lendemain, un soldat allemand nous jeta du chocolat ; mes sœurs plus jeunes que moi dirent merci, moi pas. Le soldat s'appuya d'un air haineux sur sa bêche et me fixa ; je ne bronchai pas mais fus enchantée que le camion se remit en route pour me tirer de ce mauvais pas.

       Nous arrivions à Ouffet. Nous avions tous besoin de repos après la fatigue nerveuse des bombardements.

       Un évacué nous raconta avoir vu à Péruwelz, pendant un bombardement intense, à la fenêtre ouverte de l'hôtel d'en face, un Anglais se raser avec flegme.

       – Ils vont gagner la guerre, dit maman.

       L'espoir dormait dans la défaite.

       Que l'air du pays sentait bon après celui de l'abri et ce calme des champs, nous nous en grisions. Parfois, je tendais l'oreille exprès pour en écouter tout le silence.

       L'indifférence nous terrassa pendant quinze jours ; nous ne nous occupâmes plus du reste du monde. Plus de journal, de radio, rien, nous vivions de façon étrange comme jamais encore. Rien n'existait en dehors du plaisir d'être chez soi, de manger, de dormir, sans crainte d'être bombardés. Parfois, le bruit scandé d'un Messerschmitt nous faisait sursauter.

       Mais un jour, quelqu'un nous parla du front de France et subitement tout exista à nouveau. Papa acheta le jour même un poste de radio pour écouter le journal parlé de Londres et nous commençâmes à la veille de la défaite française à croire à notre victoire. Cela peut sembler paradoxal, mais ce fut. Cette force de l'Allemagne, soudaine, supérieure à la nôtre, insoupçonnée mais surtout imprévue, nous avait décontenancés. Ils avaient innové la guerre éclair ; la guerre par l'aviation, alors que les Belges ne concevaient encore que la guerre de tranchée, telle qu'elle existait en 1914 et n'avaient préparé de défense qu'en vue de celle-là. Maintenant, il nous semblait que cette force qui avait déferlé comme un tourbillon s'était évaporée, dissipée et qu'il n'existait plus en face de nous que l'ennemi de naguère, l'Allemagne de 1918 qui allait au-devant d'une nouvelle défaite. N'ayant pas le bon droit pour elle, elle ne pouvait être que vaincue et notre insouciance de quinze jours s'évanouit.

       Papa retrouva son chantier de charbon vidé par ceux qui revenus avant nous avaient jugé prudent de ne pas attendre son retour pour s'approvisionner. Cinquante tonnes de charbon transportées par le client à domicile. Il courut de maison en maison toucher son dû et un ordre nouveau commença : quatre années qui peuvent s'appeler « ne pas vivre. »

       MESSERSCHMITT. - Dès les premiers jours, les Messerschmitt se dirigeant vers le front de France, survolèrent Ouffet en rase mottes

       – Ils le font pour économiser l'essence, m'expliqua maman.

       – Mais ils commencent seulement la guerre. Mais alors ils bluffent ! Madame Defays ricanait : « Awè, m'fèye, ce n'est pas la première fois qu'ils tombent à court. En 1914, ils ont bien fait pis que cela ; ils ont ramassé le cuivre dans les maisons, les chandeliers, les vases et tout le bazar. Et après, ils ont enlevé les cloches dans les églises.

       – ? ? ?

       – Oui, oui, ils les ont descendues du clocher et ce sera la même chose cette guerre-ci. Vous verrez, Madame, je vous l'avais prédite moi, la fin de la guerre de 1914.

       Ces remarques ironiques formaient le fonds de nos conversations. La confiance en l'avenir renaissait.

       RECITS D'EVACUATION. – A part 16 personnes, le village avait fui. Peu étaient rentrés : quelques personnes vite rejointes par l'avance allemande ; les autres erraient encore par les routes de France.

       Villages à demi déserts, rues vides. Dans le petit coin retiré, près de la colline où nichait la maison, tous étaient rentrés et la vie reprenait.

       La France capitula le 22 juin 1940 et les gens revinrent peu à peu des bords de la Méditerranée, de Pau, de Montpellier, ayant fait 1.000 kilomètres à pied ou en chariot. Le Gouvernement belge leur avait accordé 10 francs par jour et par personne pour les aider à vivre en France. Ils avaient été rapatriés gratuitement par train.

       Chaque client racontait son évacuation, en brossait des tableaux tragiques : femmes impotentes emmenées en brouette, jeunes femmes donnant le jour à un bébé sur un chariot, attaques à la mitrailleuse le long des routes. La capitulation de la Belgique ayant été mal accueillie en France, les Français les appelèrent pendant 2 ou 3 jours « Boches du Nord » et certaines boulangeries leur refusèrent du pain. Ils concluaient : « Et eux donc, quand ils ont capitulé... »  Le Gouvernement belge (parti libéral) réfugié à Londres reprocha au Roi sa capitulation. Le Gouvernement a la chance d'être à l'abri et bien facile de parler, disaient les gens. Cette attitude causa après la guerre la chute du parti libéral, à la rentrée du Gouvernement.

       L'Angleterre encaissa crânement les nouvelles des capitulations successives de la Hollande, de la Belgique et de la France et se prépara à faire face à son adversaire. Elle devint le point de mire et l'espoir de l'Europe.

       LES CHASSEURS ARDENNAIS. – Papa se disait : « Que vais-je faire ? Tout va-t-il changer ou vais-je gagner ma vie comme auparavant ? Il put garder son camion, jugé trop vieux pour être réquisitionné. Cela se sut vite. Les parents des Chasseurs Ardennais morts pour la défense de la Lys vinrent lui demander de ramener le corps de leurs fils dans leurs villages. Ils s'étaient battus avec acharnement. Les uns après les autres, ils nous racontaient la mort héroïque de leur enfant. Nous étions fiers alors d'être belges.

       Nous vécûmes de cela plusieurs mois.

       JOURNAUX D'OCCUPATION. – La « Meuse » prit un nouveau nom : « La Legia », ruisselet asséché aujourd'hui et jadis affluent de la Meuse.

       « La Libre Belgique » refusa de paraître.

       Nous résiliâmes notre abonnement.

       Allumer du feu devenait un problème. Nous suppléâmes par de la paille. Nous suivions les émissions de la BBC. Chaque jour quelques voisins venaient chez nous écouter le journal parlé de Londres, malgré l'interdiction de l'occupant.

       LE 15 AOUT 1940, les Allemands tentèrent une grande offensive aérienne contre l'Angleterre. Echec complet. Les plaisanteries ne tarissaient pas.

       – Quand croyez-vous que les Allemands vont tenter leur prochaine offensive contre l'Angleterre ? s'exclamait-on.

       – Il paraît que c'est pour le 15 août, répondait-on invariablement.

       Une d'elles se termina tragiquement. Dans un magasin, à Liège, un jeune homme s'efface devant un officier allemand : « Servez d'abord Monsieur, il doit être à Londres pour le 15 août.» Il fut arrêté sur le champ.

       SEPTEMBRE 1940. – Le bruit court que les Allemands arrêtent les évacués rentrés tardivement de France ;  ils les accusent de revenir d'Angleterre par l'Espagne, chargés par l'Intelligence Service de former des réseaux d'espionnage.

CHAPITRE II.

Service d'espionnage.

       Joseph Guissard, un ami de Papa, a 34 ans. Le jour de la capitulation, il jeta son habit militaire dans un fossé et revint d'Ostende en civil. Au début de l'automne 1940, il vint à la maison et demanda à maman de lui raconter une fois encore l'histoire de l'arrestation de sa sœur en octobre 1914.

       Maman s'exécuta volontiers ; Laure Acar, à 19 ans, chef d'un Service de passeurs d'hommes vers la Hollande, reçut un jour la visite d'un inconnu à l'accent allemand qu'elle ne put discerner. Il frappa à la porte et demanda :

       – Avez-vous de l'encre invisible ?

       – Oui.

       Elle venait de se trahir et fut arrêtée sur le champ.

       Monsieur Guissart était pendu à ses lèvres puis il demanda :

       – Puis-je vous dire deux mots en particulier?

       Maman rentra seule et Bonne-maman, âgée de 83 ans s'exclama en la regardant :

       – Madeleine, je vous le dis, cet homme est un espion !

       Arrêtée en même temps que sa fille Laure, ancienne prisonnière politique, on eut dit que dans son sang battait une vie nouvelle.

       Je scrutais le visage de maman, trouvais insolite son demi sourire, son air de se dérober à nos questions.

       – Maman, nous sommes des espions, dis-je.

       – Tais-toi, ma chérie, sache te taire si tu as deviné quelque chose et ne le raconte à personne. Il faut que j'en parle à ton père avant de décider.

       Quand papa revint, j'entrai à l'improviste et entendis maman dire :

       – Mais, ma fille comme courrier, jamais !

       Joseph Guissart lui avait donc demandé si elle permettrait que je transporte les plis du Service. Je fus en affaire, mais papa et maman n'en voulaient pas entendre parler. Ils acceptaient de courir des risques mais ne voulaient pas m'exposer. Je protestai mais maman s'obstina :

       – Et seule dans les bois à 14 ans ; et si tu faisais de mauvaises rencontres ? Et en plus du danger d'être prise ! Je ne vivrais plus.

       Je me jurais d'obtenir leur consentement. Je me remémorais l'intérêt de Monsieur Guissart pour le récit des bombardements d'Ostende. Maman lui avait parlé de mon sang-froid, ce qui expliquait sa demande. Mon désappointement fut très grand. Depuis six mois, je priais tous les jours pour devenir une espionne. Finalement mes parents y consentirent.

       Maman et Papa reçurent le numéro matricule 3.610 I. Ils devenaient agents du Service de l'Armée Secrète. (A.S. Zone 5, Secteur 3).

Je perdis mon enfance.

       En contact avec un Service d'espionnage depuis une heure. Mon secret m'étouffait. Il me semblait être sur le point de le confier. Non, non, je devais le cacher et ces gens qui faisaient partie de ma vie et comme de mon être, je m'en séparerais. Mon secret d'un côté et de l'autre, eux.

       Le premier jour, l'envie de parler me démangea toute la journée, mais après avoir vaincu les premières tentations, je sentis que je saurais me taire et tremblais à l'idée du danger que nous aurions couru si j'avais parlé.

       Je me disais que le danger me commanderait toujours ce silence ;  qu'à la spontanéité de l'enfance, je serais obligée de substituer une prudence au-dessus de mon âge. Cette idée me donna le vertige ;  j'entrevis pour la première fois la solitude étrange d'êtres qui ferment aux autres une partie de leur existence parce que le devoir leur impose le silence. La solitude des espions, des généraux, des chefs d'état, la dure solitude.

       Une invisible barrière sembla s'élever entre le monde et moi. Une barrière infranchissable. Un mur de silence. Un monde que personne ne soupçonne deviendra peu à peu ma vie. Le lendemain d'un jour comme les autres, je ne me reconnus plus ;  je venais de perdre mon enfance.

Débarquement ?

       1941-1942. La vie était dure, les journées longues. Nous espérions un débarquement anglais en hiver 1940. Monsieur Guissart disait : « Pas avant 1941 » ;  la BBC : « pas avant 1942. » Sur ce, il nous demanda de changer de numéro matricule et de choisir une lettre suivie d'un chiffre. Nous prîmes V42, victoire en 1942.

Le renseignement.

       En 1940, très peu de soldats en Belgique. Pas de renseignements à communiquer, pas d'arrestations.

       Le silence persistant des Services dut inquiéter Londres ;  ils parachutèrent des hommes pour entrer en contact avec l'Intérieur.

       J'en concluais que les Services d'espionnage eurent tort de ne pas envoyer de communiqués annonçant que tout était calme.

Dame Blanche.

       En 1941, les Allemands arrêtèrent les anciens membres de la Dame Blanche de 1914 que leur avaient permis de repérer leurs anciens fichiers tenus à jour. Leur esprit d'ordre et de méthode portaient ses fruits. Les rangs des nouveaux enrôlés demeurèrent intacts.

Le cuivre.

       Automne 1941. Voici le jour annoncé par Madame Defays : les Allemands réquisitionnent le cuivre. Ceux qui en possèdent doivent le porter à la Maison communale. Les gens ricanent : « La fin est proche ! »

       Monsieur Guissart nous conseille d'y porter un tout petit objet comme simulacre ;  il est important que le Service soit camouflé. Une semaine après, le bruit court que le cuivre a été volé sur un wagon mais personne ne sait rien de précis.

       Les Allemands réquisitionnent blé, sucre, beurre et charbon ; la situation est pénible. Le pain ressemble à celui que nous jetèrent les premiers soldats allemands, d'un blanc sale ;  collant et sûr, d'un volume réduit de moitié, la ration journalière est de 225 grammes par personne. Rien ne peut arriver par mer : plus d'oranges, de bananes, de cacao, de chocolat, de riz, de macaroni, de tabac ;  pauvre papa, le tabac est sévèrement rationné.

       Chaque mois, nous recevons une feuille de timbres de ravitaillement. Ceux-ci utilisés, il faut aller de ferme en ferme demander du froment, du beurre, des œufs, surenchérir sur des prix déjà exorbitants, pour en obtenir un peu ;  c'est la montée des prix en flèche, la fraude, le marché noir. Le charbon est rationné. Papa est à la source et peut troquer charbon contre blé ;  il ne veut pas faire la fraude et des professionnels s'emparent du marché. Nous vivons de la vente des meubles ;  les fermiers gagnent de l'argent et nous sommes parmi les heureux qui peuvent encore manger à leur faim.

Les V.

       Un jour la BBC commença son journal parlé par quatre petits coups frappés en morse et chanta :

Il ne faut pas

ses rer.

On les au ra.

Il ne faut pas

Vous a rrê ter

De ré sis ter.

N'ou bli ez pas

La let tre Vé.

E cri vez- la,

Re di tes- la,

Chan tez- la.

       Nous sommes vite allées chercher des craies et sur tous les poteaux, les murs, nous avons écrit des V. La nuit, les hommes en badigeonnaient à la chaux, dans toutes les rues, tous les villages, des V partout. V comme VICTOIRE.

       La pluie les effaçait, de nouveaux V les remplaçaient.

       Guy nous montrait une craie au fond de sa poche et de temps en temps nous allions acheter des craies.

       – Madame, trois craies, s'il-vous-plaît.

       Louise Meura, un peu effrayée répondait :

       – Mais je ne sais si j'ai encore des craies. Et que va dire mon grossiste si je commande tant de craies. Tenez, en voici trois.

       On riait et un vieil ouvrier derrière nous disait : « Donnez-moi aussi une craie, s'il vous plaît, Mademoiselle.

       Et nous racontions à tous l'histoire de la craie et celle du grossiste qui dirait : « Mais pourquoi donc toutes ces craies ? »

Joseph Guissart et le renseignement.

Renseignements sur l'offensive contre la Russie.

       Hiver 1941.

       Les soldats allemands cantonnèrent dans le village et logèrent chez l'habitant. Nous avions refusé d'en recevoir, la commune nous laissa tranquilles. Quelques mois passèrent. Un jour, les soldats se mirent en branle et firent plus de trois heures d'exercices par jour à un kilomètre de la maison, dans un champ labouré, entre Bende et Ouffet. Nous ne pouvions les voir, le pays étant vallonné. Un soldat allemand en travers de la route donnait aux gens l'ordre de rebrousser chemin pendant les manœuvres.

       Comme nous élevions une trentaine de lapins, nous allâmes, ma sœur et moi à deux kilomètres de la maison chercher un sac d'herbes et au retour fûmes prises au dépourvu, les soldats faisaient l'exercice.

       – Tant mieux, dis-je, comme ça nous les verrons ;  faisons semblant de rien et marchons doucement ;  des petites filles qui vont chercher de l'herbe pour les lapins ne les inquiéteront pas tellement. N'allons surtout pas trop vite. Ça m'intéressait parce que je n'avais jamais vu cela et puis pour le raconter à Joseph Guissart toujours très intéressé par tout ce que faisaient les Allemands.

       Nous les observâmes attentivement ;  ils notèrent à peine notre passage.

       Quelques jours plus tard, ils déplacèrent le champ d'exercices et furent en vue de la maison. Malgré la défense formelle de maman, je les observais d'une fenêtre à la longue vue, à travers un journal percé d'un petit trou.

       Mais nous ne pensions pas communiquer ce renseignement, ne voyant pas l'utilité qu'il pouvait avoir pour Londres.

       Sur ces entrefaites, Monsieur Guissart vint nous dire bonjour.

       – Que font-ils ? demanda-t-il.

       – Des exercices, dit maman.

       – Quels exercices ?

       Je décrivis :

       – Les hommes poussent devant eux de petits canons, courent presque couchés à terre, sur un ordre donné par un coup de sifflet et tirent en mettant en joue avec un fusil imaginaire. Ils galopent en rampant à travers le champ et se jettent tous à terre en même temps.

       – J'en sais assez, je vois ce que c'est, dit Joseph Guissart, c'est très important.

       Et comme nous lui demandions pourquoi :

       – Ici vous ne voyez qu'une toute petite partie, 100 ou 200 soldats. Ce sont des exercices de campagne, mais s'ils disséminent ainsi leurs régiments à travers toute la Belgique, répétés sur une grande échelle, ces exercices préparent peut-être une offensive. Ces détails vont me permettre de faire un rapport, ce sera à Londres de s'informer en questionnant les Services de l'intérieur et de tirer les conclusions d'après les renseignements recueillis.

       – Et où croyez-vous que cette offensive puisse avoir lieu ?

       Il eut un geste vague :

       – Je n'en sais rien. D'après les exercices, il s'agirait d'une offensive de terre. A l'apparence, cela n'a pas l'air d'être un débarquement vers l'Angleterre. Mais où ?

       – Dès que les Allemands quitteront Ouffet, il faudra venir me prévenir. Il s'agit de suivre la direction qu'ils prendront.

       Sans l'intelligence supérieure de Joseph Guissart, l'impotence de ce renseignement nous échappait.

       Quelques semaines après, les Allemands déclenchaient l'offensive contre la Russie.

Poteaux téléphoniques.

       En 1942, j'aperçus à la pointe d'un poteau téléphonique un officier allemand, écouteur aux oreilles, tenant à la main un petit appareil qu'il avait branché sur la ligne.

       « Faites une enquête pour voir s'il ne s'agit pas d'une nouvelle invention qui leur permettrait d'intercepter les communications téléphoniques », dis-je à Joseph Guissart. Mais il secoua la tête d'un air de n'y attacher aucune importance.

Dieppe.

       En 1942, les Anglais débarquèrent à Dieppe. La tentative échoua et les gens crurent qu'il s'agissait d'une feinte qui préparait le débarquement.

       Joseph Guissart nous dit : « Ce n'est pas une feinte, mais un débarquement prématuré ;  ils avaient engagé des repris de justice et leur avaient promis la liberté en cas de réussite.

1942.

       Papa et maman se demandèrent s'ils allaient continuer à faire partie de la Résistance ou lui préférer leur tranquillité. La BBC joua : « Il ne faut pas vous arrêter de résister.

N'oubliez pas

la lettre Vé. »

       Et ils continuèrent.

Joseph Guissart et le travail forcé.

       Les Allemands avaient besoin d'ouvriers d'usines, leurs soldats partant au front russe.

       Le 6 mars 1942, ils décrétèrent le travail obligatoire pour tous les ouvriers. Pour en contrôler l'application, ils obligèrent les patrons à envoyer la liste de leurs ouvriers à des bureaux régionaux.

       Le 6 octobre, ils déclarèrent que le travail obligatoire pourrait être fait non seulement en Belgique, mais aussi en Allemagne.

       Le regard rêveur de Joseph Guissart pouvait s'agrandir encore, sa voix prendre des intonations lentes et scandées pour dire :

       – Il faut empêcher le travail en Allemagne.

       Les ouvriers ne voulaient pas aller travailler dans les usines allemandes, il suffisait de les aider.

       Les listes que les employeurs avaient dû remettre à l'occupant étaient mal faites, ils y inscrivaient plus d'ouvriers qu'ils n'occupaient ou bien elles étaient incomplètes et ils disaient qu'ils les compléteraient ultérieurement, ou bien les Allemands ne les trouvaient pas, les employés disaient : « Elles ne sont pas rentrées. » Et les employeurs : « Si, si, je les ai pourtant déjà envoyées.»

       Chaque fois que les Allemands se trouvaient bernés, ils essayaient de remédier à la situation en « prenant des mesures ». Ils décidèrent donc d'exiger des Maisons communales la remise des registres de la population afin de dresser eux-mêmes les listes des jeunes gens devant être envoyés en Allemagne et d'aller les cueillir chez eux.

       La chose défrayait toutes les conversations. On sut « que les livres avaient été volés à la maison communale de Warzée et de Méan

       Sur ce, je me rendis à la maison communale d'Ouffet où le secrétaire, Monsieur Delhamende, devait me remettre une fausse carte d'identité. A peine suis-je entrée, la porte s'ouvre et le commandant allemand du district, Docteur Clauss, fait irruption.

       Un silence de mort.

       – Messieurs, che fiens chercher les lifres, dit le docteur Clauss.

       – Monsieur, ils ont été volés, répond Monsieur Delhamende.

       Le commandant en proie à une colère rentrée ne dit pas un mot ;  il fait volte-face vers la fenêtre où, le regard lointain, il reste comme pétrifié.

       – Alors pouvez-vous accompagner le camion allemand pour aller chercher les jeunes gens ?

       Monsieur Delhamende ne parlait pas, ne bougeait pas ;  il était très raide, puis il eut un sec : « Non, Monsieur.» Il avait l'air d'être chez le dentiste.

       Je profite de ce que le commandant me tourne le dos pour gagner la porte ;  je balbutie un poli : « Je reviendrai plus tard pour ne pas vous déranger » et je m'en vais avant « qu'il n'ait pu dévisager ceux qui étaient là. » Je pense en filant : « Delhamende a de la chance si le commandant Clauss ne l'arrête pas sur le champ.

       J'anticipe pour la clarté du récit ; c'est ainsi que plus loin vous retrouverez encore Monsieur Delhamende.

       Deux ou trois semaines plus tard, un camion allemand croise un jeune homme dans la rue de la Sauvenière et lui fait un signe d'approcher :

       – Monsieur, voulez-vous nous dire où habite Monsieur Delhamende ?

       Le jeune homme indique le chemin et se sauve. C'est Monsieur Delhornende qui vient de leur répondre. L'histoire fait le tour du village qui en fait des gorges chaudes !

       Les Allemands n'ont pas trouvé Monsieur Delhamende chez lui. Sa mère leur a dit qu'elle ne savait pas où il était. En attendant, ils regardent derrière les cadres, éventrent les matelas et le tissu des fauteuils.

       Revenons aux livres.

       Les gens interrogent :

       – Et les livres d'Ocquier, est-ce qu'on les a volés ?

       Je réponds :

       – On ne sait pas, ils les cachent peut-être ;  ils préfèrent que cela ne s'ébruite pas trop !

       Que de sous-entendus dans les conversations, et de nargue.

       Les Allemands vinrent bientôt en camion cueillir chez eux les ouvriers récalcitrants pour les conduire de force en Allemagne. Aussi, ceux qui recevaient « leurs papiers » pour partir, se cachaient-ils immédiatement chez des parents ou des amis.

       Papa cacha pendant 3 semaines le fils de Jean, son ouvrier, Harris Heck, qui avait 18 ans. Peu après, une tante le prit chez elle.

       Joseph Guissart, du jour au lendemain, eut du travail plein les bras. De tous côtés ses résistants lui signalaient : « tel ou tel ouvrier demande une place où se cacher. »  Comme le dit quelqu'un à la maison :

       – Celui qui connaît un résistant, il a facile... »

       Le nombre d'hommes à cacher était si grand que la chose prit tout de suite le caractère d'une véritable organisation.

       Joseph Guissart était intelligent ;  il savait tirer parti des défauts des gens comme de leurs quotités, les fermiers aiment à gagner de l'argent, pensa-t-il, et d'outre part, les ouvriers ont besoin de se cacher. Si l'on dit aux fermiers : « Voulez-vous un ouvrier pour rien » ils diront facilement oui et ils pourront toujours aider la famille avec un peu de nourriture et d'argent.

       Il fit le tour des fermiers qu'il connaissait personnellement à des lieues à la ronde comme clients ou relations ;  bientôt tous eurent un ou plusieurs ouvriers en plus.

       Après les avoir placés, il fallut les pourvoir de fausses cartes d'identité.

       Rencontrant l'échec lors des visites à domicile, les Allemands commencent bientôt « la chasse à l'homme » dans les villages, mais dès qu'un camion allemand apparaît ou s'arrête, les hommes s'égaillent ou se sauvent pour ne pas être emmenés en Allemagne ; ça nous fait rire, ils n'attrapent jamais personne. Les hommes évitent les cafés, les grand-routes, les lieux de rassemblement.

       Oui, mon pays gris, occupé, affamé, a bien l'air, malgré sa misère, d'un vrai pays menant une vraie guerre.

       – Ça sent l'oignon, disaient les gens. En être réduit à faire appel à la main-d’œuvre ennemie, c'est livrer leurs usines au sabotage et la production descendra bien à cinquante pour cent et c'est peut-être beaucoup dire.

       Et la BBC fredonnait :

        Tra vai liez pour les Allemands

        Tout dou tout dou tout dou ou ce ment

        Tra vai liez pour les Allemands

        Tout dou ou ou ou cement.

Et nous chantions à satiété

        Tra vai liez...

       Les hommes sont trop nombreux ;  les Services de la Résistance : A.S. (Armée Secrète), F.1. (Front Intérieur), M.N.B. (Mouvement National Belge) cachent les hommes dans les bois, mais l'approche de l'hiver pose un problème crucial : il faut les caser tous chez l'habitant avant les froids. Arsène Beunier parlera à Joseph Havelange du danger de « ces petites fumées bleues » qui se voient de si loin et sont de petits feux de bois allumés par des résistants ou des réfractaires du travail forcé dans le « maquis » par « les maquisards. »

       Ceux qui acceptent d'aller travailler en Allemagne sont considérés comme des traîtres.

       Il faut aussi du pain, et de l'argent pour les familles privées de leur gagne-pain. Joseph Guissart reçoit fin 1944, 50.000 Fr. par semaine par un canal secret ;  ce n'est pas assez à ce moment-là. En 1942, 1943, je ne sais pas s'il reçoit de l'argent, mais autour de moi ce ne sont partout que récits de vols à main armée par la Résistance : rafles de timbres de ravitaillement dans les maisons communales le jour de leur arrivée ;  coups de main pour s'emparer de l'argent des bureaux de poste (simulés la plupart du temps, la poste étant d'accord) ;  des tas de bureaux sont ainsi « visités ». Des fermiers, des bouchers, enrichis par la fraude, sont délestés de sommes importantes : 90.000 Fr., 900.000 Fr, sans leur consentement cette fois, ce qui fait fulminer certains. Les Allemands en profitent pour faire une propagande intensive contre « bandits masqués » et « terroristes. »  Les journaux publient des faits-divers qui nous font rire : « Les bandits masqués ont attaqué le bureau de poste de ... ». Mais la Résistance cesse de rire quand elle apprend qu'une bande de « vrais bandits masqués » vole pour son propre compte.

       Ils jettent le discrédit sur toute la Résistance, s'emportera Joseph Havelange ;  on devrait les foute en prison.

CHAPITRE III.

JOSEPH HAVELANGE.

       Après le départ d'Harris Heck, nous disposions d'une chambre. Joseph Guissart demanda immédiatement à papa de cacher un homme recherché par la Gestapo. Le visage de mon père s'assombrit, c'était beaucoup plus grave que de cacher un réfractaire du travail. En cas d'arrestation, il serait soupçonné d'appartenir à un réseau et pourrait être torturé. A ces objections, Joseph Guissart ne répondit pas ;  son silence était éloquent.

       Papa accepta cependant.

       Un jour de juillet 1943, Joseph Guissart amena notre protégé.

       Le « nouveau » paraissait avoir trente ans ;  chacune de ses joues avait un petit creux, le nez écrasé, le front au port fier, des yeux bruns, foncés, brillants et très décidés, une mâchoire volontaire et sérieuse. C'est à la mâchoire que je reconnais le Résistant. L’homme de commando et lui ont la même ossature aux lignes durement dessinées et souvent le même regard. Peut-être dans les yeux d'un Résistant y a-t-il plus de lumière et d'idéal.


De gauche à droite : Marie Jeanne – Mia Demarche ; Madame Demarche ; Laure Acar – Me Beny ; Mathilde Demarche ; Laure Demarche

       Tous deux s'assirent. Le chef se taisait, le nouveau aussi.

       Ce dernier devenait des nôtres sans avoir rien à dire parce qu'il était du « Service ». De son histoire, il jugerait peut-être à propos de ne rien dire. Par le fait d'avoir risqué sa vie, il était pour nous un frère d'armes. Inconnu l'instant avant, des nôtres l'instant après, comme sont les soldats par le lien d'une même bataille.

       Son silence plus que ses paroles était éloquent et aussi celui du chef et le nôtre. Il révélait l'habitude de se taire, de trois lourdes et longues années d'occupation.

       – Je m'appelle Joseph, dit-il.

       Il ajouta en souriant ; « C'est du reste mon vrai nom.»

       Nous sourîmes aussi. Ce fut tout.

       Il fallut nous mettre d'accord sur la façon dont nous cacherions sa véritable personnalité. Nous décidâmes de le faire passer pour le filleul de maman.) Nous, les enfants, l'appellerions Joseph, pour plus de vraisemblance.

       Monsieur Guissart nous quitta bientôt.

*

*          *

       Le lendemain, ne pouvant lui cacher la présence de Joseph chez nous, nous parlâmes à la grosse Juliette, notre voisine, de notre nouveau cousin. Par souci de vraisemblance, nous lui en parlâmes tout de suite. Elle s'en étonne, y mêlant une pointe d'humour bien villageoise et bien ardennaise et dit en traînant les mots un peu plus que de raison :

       – Tiens, je ne connaissais pas ce cousin-là.

       Je répondis sur le même ton

       – Ce n'est pas étonnant, il est bien difficile de connaître tout le monde, en effet.

       Elle essaya, mine de rien, de parler de notre famille en détail. Mais je sautais de réponses évasives en réponses passe-partout et à ce micmac de faux-fuyants, elle répondit par une série de :

       – Hein !

       – Hein !

       Si traînants qu'ils glissaient une autre pointe d'humour, que j'encaissais la figure impassible ;  et à chaque « hein » j'avais bien envie d'éclater de rire ; seul m'en retenait le sérieux de la situation.

*

*          *

       La nourriture posait des problèmes. Maman était embarrassée de ne pouvoir offrir à notre hôte que notre ordinaire un peu maigre : soupe aux fèveroles, navets, pommes de terre, lapin domestique. Le lendemain, la même chose, le surlendemain aussi, la semaine suivante encore. Quant à l'année prochaine, si les Anglais n'arrivaient pas encore, ce serait peut-être moins bon. L'ordinaire du jour dans tout ce que ce mot peut contenir d'ordinaire.

       Joseph s'en déclara enchanté.

       – Tout le monde ne mange pas à sa faim, n'est-ce pas, Marraine.

       Sa réponse était bien sympathique.

*

*          *

       Deux jours plus tard, Joseph eut la visite de son ami Arsène.

       – Mon ami Arsène, dit Joseph.

       – Et celui-là, c'est mon ami Joseph, répondit Arsène en souriant.

       Nous sourîmes aussi, les présentations étaient faites.

       Arsène s'assit comme chez lui, il était adopté. Aucune question, c'était le Service.

       – Joseph devrait avoir une fausse carte d'identité, me dit-il. Si la Gestapo l'arrêtait, la première chose qu'elle ferait serait de le conduire à la Kommandanturs de Huy, et là ils ont sa photo ; ce serait la catastrophe.

       – C'est vrai, dit Joseph.

       – Le plus vite possible, dit Arsène. Parce que sa photo doit être affichée aux bureaux de la Gestapo de Huy et peut-être de Liège. Il ne faut pas qu'on l'y conduise.

       – Où préférez-vous être domicilié ? dis-je, et je citai quelques villages voisins.

       Leur surprise m'amusa mais je ne le montrai pas. J'avais 17 ans, ma jeunesse les étonnait. Ma réponse leur apprenait que je travaillais avec Joseph Guissart depuis longtemps.

       – A Ouffet, dit Joseph. Puisque je loge ici, je crois que ce sera le mieux.

       Nous l'approuvâmes.

       – J'aimerais bien m'appeler Joseph sur ma fausse carte, ajouta-t-il ; si un jour on m'arrête et qu'un étourdi m'interpelle par mon prénom, il vaut mieux qu'il corresponde à l'autre.

       Sa prévoyance et sa prudence m'enthousiasmaient. C'était là un bon espion, plein d'intelligence, de ruse, quelqu'un sur qui on pouvait compter. Ma confiance en lui s'accrut, il devait avoir fait dans son Service du bon travail.

       Le lendemain, j'allai à la maison communale demander à Monsieur Delhamende une fausse carte d'identité. Deux jours après, il me la remit. Je n'en crus pas mes yeux quand sous la photo de Joseph, je lus : « Jean-Jacques Rousseau, né à Ouffet le... Je ne sourcillai pas, le remerciai et sortis. Je faisais mille suppositions.

       D'où venait cette carte ?

       Qui l'avait faite ?

       Un farceur ou un traître ? Les deux hypothèses étaient plausibles. Si les choses tournaient mal, il fallait espérer que les Allemands ne connaîtraient pas le célèbre philosophe français ;  or, les Allemands étaient instruits.

       Second point : personne ne s'appelait Jean-Jacques dans la région. A deux lieues à la ronde, on rencontrait des Joseph, Arthur, Alphonse, Hubert, Pierre, Michel, etc. Mais cela était moins important car les Allemands n'en savaient rien ;  chez eux on s'appelait Fritz.

       Quand il la reçut, malgré mes réflexions, Joseph ne s'appesantit pas outre mesure. Il haussa les épaules avec désinvolture.

       – C'est un drôle de nom, mais c'est un nom quand même.

       – Pour ça oui !

       – Le principal est d'en avoir un.

       Joseph avait le sens du comique. L'après-midi il apprit sa date de naissance par cœur, la répéta une trentaine de fois sous prétexte de vouloir la retenir.

       – Marraine, je suis né à Ouffet le… Il ne faut pas que je l'oublie. On riait.

       – Marraine, je m'appelle Jean-Jacques Rousseau.

       On éclatait de rire.

       Au milieu d'un silence, une voix sortait du fauteuil :

       – Je suis né à Ouffet le…

       Joseph, sa carte d'identité dépliée comme un bréviaire, récitait sa leçon. C'était les bons moments de la guerre.

       Le lendemain, Joseph m'aida à faire la vaisselle. Il nous dit qu'il ne pouvait aider papa, car s'il prenait la place de Jean, notre ouvrier, il manquerait de solidarité envers lui en lui enlevant son gagne-pain, bien que par reconnaissance il eut aimé le faire.

       Il se tourna donc les pouces, s'assit l'œil sombre la plupart du temps. Lorsqu'il se taisait et oubliait notre présence, il se perdait pendant des heures en quelque rêverie sombre et son regard était si tragique que je n'osais parler. Pensait-il à ses camarades, dont on était sans nouvelles et sur qui les geôles s'étaient refermées ? Torturés probablement. A sa femme seule et sans argent, à l'avenir peut-être tragique ?

       Cela le tracassait.

       – On l'aidera, disais-je.

       – Qui ? répondait-il. Il faut tant d'argent maintenant, rien que pour la nourriture.

       Mais dès qu'il s'apercevait qu'il était observé, il parlait et donnait le change.

       Il alla dire bonjour à Juliette Mottet qui l'appela « le nouveau cousin de chez Demarche. »

       – Hein, me disait-elle quelques jours plus tard ; il est déjà âgé le nouveau, cousin !

       – Maman aussi, hein, répondis-je d'un air faussement tranquille.

       – Ben oui, hein, dit-elle.

       – Ben oui, dis-je en écho.

       L'appellation lui resta. Pour tous ceux qui connaissaient sa présence chez nous, Joseph devint « le nouveau cousin. »  Cela ne nous inquiétait pas mais avait quelque chose de plaisant dans laquelle perçait un peu de la malice générale sous l'occupation.

       – Hé, comment va le nouveau cousin, me demandait-elle quand j'y allais.

       – Bien, disais-je laconique, parce que j'évitais de m'étendre sur le sujet.

       – Hi, hi, hi, disait son petit rire.

       Et je me gardais bien de broncher.

*

*          *

       Joseph menait la vie de tous les cachés. Très prudent, il filait dans la pièce voisine dès qu'un client arrivait.

       Assis sans bouger, il se taisait pendant des heures, le regard vif et sombre, attentif ;  il suivait nos mouvements et écoutait tout ce que nous disions, sans parler de lui-même. On sentait sous cette immobilité une attention tendue, mêlée aux pensées sombres du traqué.

       Après nous avoir observées pendant trois jours, il nous accorda sa confiance et nous dit tout de go :

       – Je m'appelle Joseph Havelange, je suis d'Yvoz-Ramet.

       Nous avions interrompu nos gestes et le regardions sans un mot. Il poursuivit :

       – La nuit de la rafle, au petit jour vers cinq heures du matin, mon voisin qui faisait partie du même groupe que moi frappa à grands coups de poing sur la porte et cria tout essoufflé : « les Boches.»  J'enfilai mes souliers, empoignai chaussettes et pantalon et les tenants à la main...

       – Tu ne les mettais pas ?

       – Penses-tu que j'allais perdre mon temps à les enfiler ?  Je m'enfuis avec lui à travers le jardin et gagnai le bois. Nous avons sauté la clôture, Marraine, sans la toucher ; dans ces moments-là, on fait des choses qu'on ne sourait plus refaire après ; j'ai bien sauté à 1 m. 70.

       – Dans ces moments-là ! !

       Ils étaient arrivés à bout de souffle chez son beau-père à quelques kilomètres de là. A leurs coups de poing contre la porte, celui-ci mit le nez à la fenêtre.

       – Papa, les boches sont à ma poursuite.

      – Va-t-en vite, malheureux, souffla-t-il affolé, tu vas me faire prendre.

       Et il referma la fenêtre.

       Six heures du matin, un jour gris et pluvieux ;  ils ne savaient où aller.

       Quelques heures plus tard, ils rencontrèrent un des hommes de l'Armée Secrète (AS.) qui les conduisit chez Georges Guissart.

       Georges Guissart, grand blond d'une quarantaine d'années, aux yeux bleus et doux, à l'air souriant mêlé de fermeté intérieure, le front haut, dirigeait la section de l'Armée Secrète qui avait pour tâche de cacher et d'héberger tous les hommes poursuivis par l'ennemi dans le Condroz. Georges ne les connaissait pas ;  Joseph Havelange et son ami ne voulurent pas lui dire leurs noms, ni d'où ils venaient. Malgré cela, il les cacha chez lui.

       – Venez, leur dit-il simplement.

       D'un héroïsme tranquille, aidé de sa femme Marie, il cachait un nombre variable d'hommes au château de Fraiture qu'il exploitait comme petite ferme.

       De là, les hommes étaient ensuite répartis chez l'habitant ou dans les bois, quand il n'y avait pas moyen de faire autrement.

       Méfiant au premier abord, Joseph fut bientôt convaincu qu'il était chez de très braves gens. Il avait craint un piège tendu par la Gestapo pour apprendre le plus de choses possible sur son compte. Mais après deux ou trois jours de contact avec Georges et Marie, ses craintes s'évanouirent. Il constata qu'un va-et-vient continu régnait au château entre l'extérieur et la maison. Des hommes entraient et sortaient continuellement ;  leurs visages braves et francs, parfois sombres, leurs façons de faire contenues, la personnalité que révélaient leurs traits, tout parlait de Service. Des portes se refermaient sur eux, derrière lesquelles se tenaient à voix basse de longs conciliabules. C'est de façon discrète que les nouveaux arrivants passaient à côté de lui sans le dévisager, comme des espions compréhensifs, qui évitaient de l'inquiéter par leur curiosité. Ces hommes qui venaient de quelque part sans lui demander qui il était et y retournaient de même l'ayant à peine regardé avec leur allure d'hommes de lutte et au milieu d'eux ces femmes aux visages volontaires, aux mâchoires sculptées par l'habitude du danger, à la démarche raidie par je ne sais quelle conscience d'être des soldats, ces jeunes gens qui respiraient l'exubérance de la jeunesse et sa tumultueuse impatience, arrivaient en coup de vent, repartaient de même, sans avoir dit d'où ils venaient, où ils allaient, sans chercher à converser, avec cette discrétion, cette désinvolture de l'espion qui sait qu'il n'a pas, à frayer avec ceux qu'il rencontre.

       Cette atmosphère de Service le rassura.

       Joseph admira le superbe dévouement de Marie qui besognait du matin au soir pour faire le ménage de son énorme famille.

       Il leur avoua :

       – Je m'appelle Joseph Havelange, j'habite Yvoz-Ramet. Je viens d'échapper à une rafle.

       Georges alla aux nouvelles et leur apprit qu'ils étaient les seuls à y avoir échappé ;  les cinq autres avaient été arrêtés. La photo de Joseph était affichée dans les bureaux de la Gestapo de Huy et de Liège. J'attire l'attention sur l'admirable héroïsme de Georges Guissart. Sans savoir à qui il avait affaire, sans hésiter, il accepta d'héberger les fugitifs chez lui. Les nouveaux venus auraient pu être des agents de la Gestapo lui tendant un piège ;  Georges, très exposé, ne l'ignorait pas. Il en acceptait le risque avec le courage tranquille qui fait les grands soldats. Son dévouement ne s'arrêtait pas où commençait le danger. Il travaillait sans permettre à la peur d'entraver ses efforts, n'ayant pour but que la victoire finale. Le fait que ces hommes qui venaient à lui étaient peut-être traqués lui suffisait. Sachant ce que sont la déroute, la méfiance, la peur, la prudence, il respecta le silence dont s'enveloppaient Joseph et son camarade et ne les questionna pas.

Le sourire d'Arsène.

       Arsène venait dire bonjour de temps en temps.

       Un jour Joseph me dit :

       – Regarde, Loulou, le sourire d'Arsène.

       – Qu'est-ce qu'il y a, dit Arsène, abaissant vers nous sa tête tournée vers le plafond, les yeux grands ouverts, comme d'habitude.

       – Tu ne sais pas, Loulou, pourquoi Arsène rit toujours...

       – Non.

       – C'est pour camoufler ce qu'il pense.

       – Non.

       – Si.

       Arsène accentue le rire qui découvre ses dents. C'est chez lui le premier réflexe causé par la curiosité ou la surprise.

       Tout oreille au sujet de quelque renseignement important concernant la Résistance, il avait ce réflexe un peu insolite de tirer les coins de sa bouche en un plus large sourire, ce qui rassurait et provoquait la continuation de la confidence qu'une curiosité trop apparente eut pu interrompre.

       Ce sourire ne m'apparaissait plus aussi réel.

       – Tu peux le prendre quand tu veux, disait Joseph, il rit toujours, tu peux faire attention, tu ne saurais jamais dire ce qu'il pense. Hop là, il ouvre sa bouche, hein Arsène !

       – C'est vrai, je ris toujours et celui-ci est mon meilleur ami, et il eut un regard affectueux vers Joseph.

       La question soulevée était loin d'être comique. Nous avions trop souvent besoin de cacher ce que nous pensions. Arsène était peut-être celui qui y réussissait le mieux.

       Parfois le silence était coupé de quelque confidence. 

       – J'étais ouvrier à Cockerill-Ougrée, disait Joseph. Marraine, nous contrôlions toute la production. Pas une locomotive ne sortait de fabrication que nous ne le sachions. Ha, ha, elle partait et 15 jours après, on la voyait déjà revenir à la réparation. Sabotage !

       On riait, d'un rire féroce.

       – Et vous la répariez, évidemment

       – Pour ça, oui, et quand c'était fini, elle était encore mieux qu'avant ! Seulement, il fallait l'temps d'la réparation !

       On pouffait.

       Le temps, on l'aurait jusqu'à la fin de la guerre.

Un prêtre.

       Nous venions d'apprendre l'arrestation du prêtre de Comblain-au-Pont.

       Joseph raconte :

       – J'en ai connu un de curé, moi, Marraine. Celui-là, quand les Allemands l'ont arrêté, il n'a jamais voulu mentir. Et quand ils lui ont demandé : « Avez-vous fait de l'espionnage ?» il a répondu : Oui.

       – Hé, m'exclamais-je, comment a-t-il fait après cela pour faire face à leurs interrogatoires : « Avec qui avez-vous travaillé ? Connaissez-vous monsieur Untel ? »

       – Je ne sais pas, dit Joseph.

       – L'ont-ils torturé ?

       – Non, dit Joseph, les Allemands l'ont respecté.

       – Il a eu de la chance. C'est beau, c'est magnifique, mais je ne me sens pas le courage d'en faire autant.

       – Moi non plus, dit Joseph. Mais un idéal pareil cela nous dépasse. Ce n'est plus un héros, c'est un saint. Hein, Marraine.

       Sa voix était émue, son regard exalté.

       – Hé, comment Joseph, dit Maman. Mais tout le monde n'est pas capable de faire la même chose.

       – Même les Allemands se sont inclinés devant lui, dit Joseph. Au fond, les résistants, ils les torturent mais ils les estiment ;  les traîtres, ils s'en servent mais ils les méprisent.

       Je rêvais mélancoliquement à ce saint, mort pour un idéal plus pur que le nôtre, si grand qu'il n'y voulait pas la moindre tache.

       Nous nous taisions, impressionnés. Mais aucun de nous ne posait de questions :

       – Comment s'appelle ce prêtre ?

       – Où l'avez-vous connu ?

       – Avez-vous travaillé ensemble ?

       – Quand l'ont-ils arrêté ?

       Aucun de nous ne brisa le demi-silence que Joseph gardait autour de cette histoire.

       Nous acceptions la loi du Service, la loi du Silence. Les secrets à demi racontés rencontraient notre habituel silence, de celui-ci se dégageait cette atmosphère spéciale au Service. Qui eût questionné n'eût point été des nôtres et nous aurions immédiatement repéré en lui l'étranger.

Courses le soir.

       Le soir, c'est la paix des champs. Troupeaux et valets de ferme rentrés, une sensation de paix et de sécurité nous envahit dans cette campagne vide et dorée où le soleil se couche. La paix règne. Joseph sort et s'assied sur le pas de la porte.

       Il propose de nous entraîner à la course à pied en galopant jusqu'à la colline de Resteigne en surplomb à 1 km de la maison.

       – Je vous apprendrai à respirer et le jour où vous serez poursuivies par les boches, ça vous sera utile pour prendre la fuite.

       Avec enthousiasme, nous apprenons à courir, coudes collés au corps, à respirer bouche ouverte, bouche fermée alternativement à un rythme régulier et revenons tous quatre, fiers de nos deux km, hors d'haleine devant Maman qui nous accueille avec un sourire bienveillant.

       – Oui, mes enfants, ça vous sera très utile.

       Ma parole, elle a l'air d'en douter. Les grandes personnes quand même.

       – Vous saurez bientôt faire 5 km, dit Joseph d'une voix autoritaire.

       – Bravo et si je ne peux pas me servir de mon vélo quand les Anglais auront débarqué, je pourrai faire mes courriers au pas de course.

       Joseph se rembrunit.

       Les soirs suivants, à son « Partez » nous nous élançons et applaudissons nos progrès avec des cris de coqs.

       La guerre et la Résistance sont omniprésentes. C'est ce poids que notre jeunesse porte à toute heure sur les épaules.

Joseph Guissart et le renseignement :

D.C.A.

       Un jour de juillet 1943, quelques soldats allemands s'amenèrent près de la maison et nous suivrons leurs gestes à demi-cachés derrière les fenêtres.

       Joseph bricolait près du banc d'outils de Papa pour tuer le temps. J'y courus : – Joseph, les boches !

       Il se sauva par la porte du jardin, fit un bond par dessus la clôture et se coucha dans les blés où je ne le vis plus. Je rejoignis les autres.

       Les Allemands grimpèrent la colline. Ils s'activaient, étudiaient les alentours à la jumelle, plongeaient leurs regards dans la cuisine, ce qui n'était pas pour nous plaire. Nous ne pouvions voir ce qu'ils faisaient. Rien ne se passa, mais le soir ils installaient un petit canon de D.C.A. (Défense contre avions).

       Je voulais courir chez mon chef pour le lui dire, il ne pouvait être question de se servir du téléphone tant qu'ils seraient en face, peut-être contrôlaient-ils les communications par un moyen quelconque.

       – Tu n'iras pas, dit Maman. Tu vas attirer l'attention sur nous et à quoi servira ce renseignement ?

       J'étais sûre qu'elle pensait le contraire mais elle avait peur, et j'étais d'accord avec elle bien que je m'écrie :

       – Mais non, ils n'y feront pas attention ! Monsieur Guissart devrait le savoir.

       – Il le saura bien.

       – Comment le saurait-il si je n'y vais pas. Par qui ?

       – Rien à faire, tu n'iras pas, dit Maman.

       Le renseignement paraissait de second ordre. J'insistai.

       – Ils te verront partir, dit Maman, et si tu restes en route plus d'un quart d'heure ou d'une demi-heure, ils auront l'attention en éveil et quand tu reviendras, s'ils te demandent où tu as été, que répondras-tu ?  Et d'ici, à la jumelle, ils voient la grand-route.

       – Si je pouvais envoyer quelqu'un qu'ils ne verraient pas partir ?  

       Mais je ne pouvais envoyer personne, il eût fallu avoir prévu le cas d'avance. Je ne pouvais divulguer le nom de Guissart à l'occasion d'un renseignement secondaire.

      – N'insiste plus.

       Nous cachions Joseph Havelange. Attirer l'attention sur nous était dangereux. Je me tus, rêvais au danger du renseignement à communiquer, aux mères inquiètes, à la lourdeur étouffante de cette atmosphère d'occupation. Je fis la vaisselle.

       Le surlendemain pendant la nuit, la D.C.A. tira, trois avions anglais furent abattus. Cela nous atterra. Joseph Guissart vint nous rendre visite le lendemain.

       – Il me semble que vous avez des voisins de l'autre côté ?

       Je lui racontai tout.

       – C'est dommage, dit-il, si je l'avais su à temps, j'aurais averti Londres. Les Anglais auraient pu modifier à temps le trajet suivi par leurs bombardiers. On aurait peut-être pu épargner les avions anglais abattus hier. Pour le moment, ils emploient cette tactique, ils couvrent d'un jour à l'autre une région d'un réseau de D.C.A., ne laissent les canons que deux ou trois jours sur place et les font voyager d'une région à l'autre, les Anglais subissent des pertes.

       En effet, deux ou trois jours après, les Allemands partirent emmenant leurs canons. Autre erreur, je n'avertis pas Guissart du départ de la batterie. Si je l'avais fait, il aurait pu essayer de savoir où ils étaient allés l'installer.

       Quelques jours après, mon chef m'appela :

       – Voulez-vous aller porter cette lettre à Monsieur le Curé de Bonsin, ne vous faites pas prendre, c'est au sujet des aviateurs anglais recueillis dans la région.

       Merci.

       Sur ces entrefaites, son frère Georges arriva, leur conversation roula sur les aviateurs. Je ne me serais pas permis de poser des questions, mais j'écoutais.

       – Les six Anglais sont dans une grange en attendant d'être rapatriés, dit Georges.

       – Je croyais, décidait Joseph, tout d'abord les disperser chez l'habitant, mais le danger est trop grand, ils parlent anglais, les faire circuler sur les routes est trop dangereux. Ils n'y sont pas très bien, mais c'est l'affaire de quelques jours.


Monsieur Demarche

       Quand je rentrai à la maison, je ne soufflai mot de tout ceci. Ainsi m'assurai-je le silence complet des miens.

Glanage.

       Tous les après-midi, à cinq heures, Maman, mes sœurs et moi regardons par la fenêtre. Le village en une longue colonne défile et s'en va glaner aux champs. Parmi eux, les vieilles, les mains aux veines saillantes, le fichu sur la tête, le tablier jusqu'aux pieds passent en se dandinant pour aider leurs vieilles jambes à marcher. A la fin, je les rejoins.

       Le long de la route, on entend de légers crissements : – C'est le blé en mûrissant, qui fait sauter sa gangue, dit une vieille. Le blé travaille.

       Nous arrivons bientôt.

       De 5 à 6 heures, nous ramassons un à un les épis dorés. En temps de paix, nous ignorions le glanage, aujourd'hui chaque tige est précieuse. Les vieilles mains tordues ramassent les blés rares. L'accès d'un seul champ est permis, le fermier et ses valets épient les mains tricheuses qui frôlent les gerbes. Et bien avant l'heure, les gens debout circulent le regard à terre, car il n'en reste plus.

       La poignée d'épis que je serre en mains contient plus ou moins un kilo de farine. A six heures, chacun s'en retourne avec une poignée d'épis à peu près semblable. Sur la route du retour, on entend le clic-clac des semelles de bois sur le sol dur. Les plus jeunes chantent :

       Vive le tam tam des semelles en bois.

       Ça m'rend gai, ça m'rend tout je n'sais quoi

Gagner l'Angleterre.

       Gagner l'Angleterre, voir la mer entre eux et les Allemands, échapper à la torture, porter l'uniforme est le rêve de Joseph et d'Arsène.

       – Soldat, dit Joseph, on a un fusil pour se défendre, tandis que nous !...

       Il ouvre les mains, écarte les doigts. Etre résistant, c'est s'en aller avec sur soi ce qui vous perd et dans les mains rien pour se défendre.

       – Non, dit Joseph, on ne nous laissera pas aller en Angleterre. Les Anglais ne voudront jamais.

       – Pourquoi ne voudraient-ils pas ?

       – Nous sommes bien trop. Retire un peu tous ceux qui se cachent, Loulou, pour voir combien il en resterait. Et tous ceux qui sont dans les bois. Nous sommes une armée ici. Ils ont besoin de nous et nous y laisseront. Par qui nous remplaceraient-ils ? Il ne faut pas se faire d'illusion, là-dessus, hein Arsène ?

       Arsène se tait. Son visage plein d'ombre, son éternel sourire, son regard fixe sont un assentiment.

       Je proteste faiblement. Dès qu'un aviateur tombe ici, une semaine après n'est-il pas en Angleterre ? 

Joseph parle de la peur.

       Si on veut être sincère, il faut avouer qu'il y a des moments où l'on a eu peur, dit Joseph. Ainsi je sortais l'autre jour d'un café et veux reprendre mon vélo appuyé contre le mur. J'avais le pied sur la pédale quand une voiture allemande remplie d'officiers stoppe en face de moi. Que faire ? J'avais un havresac rempli de révolvers sur mon porte-paquets. La panique m'a saisi. Venaient-ils opérer une descente, vérifier les cartes d'identité ou boire un verre. Je me dis, si je lâche mon vélo, j'attire leur attention et ils m'arrêtent. La seule chose à faire est de crâner. L'officier descend de voiture et j'appuie doucement sur la pédale comme si de rien n'était. Mais je vous jure que j'ai su ce qu'était la peur.

       Arsène opine :

       – Moi aussi, je voudrais bien en voir un qui pourrait dire qu'il n'a jamais eu peur.

       – Celui-là mentirait, dit Joseph.

       Arsène acquiesce. Il a eu deux dépressions nerveuses en faisant le courrier des Ardennes. Il continue sa lourde tâche.

       Il endure des filatures. C'est la guerre des nerfs. Chaque matin, c'est se dire en voyant le jour : « Tiens, je ne suis pas encore arrêté, sera-ce pour demain ? »

       Et l'année a l'air de n'en plus finir.

       Mais il y a quelque part dans le monde, par delà la mer, des pays où les gens vivent tranquilles, les boulangeries y vendent encore des gâteaux, les villes et les villages y sont éclairés le soir, là le ciel paraît bleu, le chant des oiseaux est gai, là, il y a de vrais printemps. Oh !  ces pays d'avant-guerre, comme ils sont beaux, comme ils sont loin. Qu'il est étrange que trois ans seulement nous séparent de ce temps-là. Ces pays sont si difficiles à imaginer, comme un autre monde, comme quelque chose qui n'aurait jamais existé.

Si on prenait Loulou comme courrier.

       Arsène dit un jour à Joseph :

       – Si on prenait Loulou comme courrier. Elle pourrait faire la liaison entre Namur, Liège et les Ardennes.

       – Je veux bien, dis-je enchantée.

       – Seulement quand les Anglais débarqueront, il y aura beaucoup d'ouvrage et il ne faut pas que si l'on a besoin de toi, tu doives partir pour Fraiture.

       – Ça, ça ne va pas.

       – Et puis, il ne faudra rien raconter à Joseph Guissart.

       – Elle lui racontera tout, coupa Joseph.

       Je fis la moue et gardai un silence réticent.

       – Tu comprends Loulou, il ne nous raconte pas ce qu'il fait,  pourquoi lui raconterions-nous ce que nous faisons ?

       Mon silence et mon air têtu parlaient pour moi.

       Arsène continua lentement :

       – Tu ne saurais pas rentrer chez toi le jour même, il faudra que tu loges dans des granges, chez des patriotes, à la belle étoile, où tu pourras.

       – Ça c'est dangereux, dit Joseph.

       – Dangereux ! !

       – Oui, c'est une petite fille, elle ne sait rien.

       – Mais elle a 17 ans !

       Joseph haussa les épaules :

       – Elle est toujours restée dans les jupes de sa mère et elle ne lui a jamais rien dit. Non ça ne va pas. Tu comprends ?  Avec les résistants dans les bois, les résistants sont de braves gens mais il yen a tout de même qui...

       Les deux arguments se combinaient. Arsène se rangea à l'avis de Joseph.

Arsène réengage Joseph.

       – Tu vois, me disait Joseph, quand on a envie de travailler, il ne faut pas le montrer. Quand on vous demande, il faut se faire prier, il ne faut pas dire oui tout de suite et il faut faire semblant de réfléchir comme si on hésitait à cause du danger.

       – Non, je ne saurais pas, dis-je. Feindre avec des ennemis, oui, mais avec des amis, ce n'est pas la même chose.

       – Tu vas voir quand ce sera moi, dit Joseph d'un air docte, je ne peux mal sais-tu moi d'avoir l'air content.

       Un jour Arsène vint et lui dit :

       – Si tu veux venir avec nous, je crois que ça va s'arranger, tu pourras reprendre du maquis et nous travaillerons ensemble.

       Joseph ne dit pas un mot, se carra dans son fauteuil d'osier d'un air important et garda son sérieux.

       – Oui, hein, dit-il posément, je veux bien.

       Servir !  reprendre la guerre active, vivre dans le coude à coude des autres, ne plus être condamné à attendre le lendemain sans rien faire, en risquant de se faire prendre d'une heure à l'autre. C'est cela que lui offre Arsène.

       – Tu en as de la chance, toi Joseph !

       Mais il met sa leçon en application, il dit : – Ah, si j'étais célibataire ! A ta place, oui Loulou, j'aurais de la chance, mais quand on a femme et enfant, ce n'est pas la même chose.

       Arsène opine, le front soucieux par dessus son sourire et son visage strié de rides.

       Personne ne demande à Arsène :

       « Où allez-vous ? Qu'allez-vous faire ? »

       Silence. Je regarde le sourire d'Arsène, l'immobilité de Joseph, les heures passent dans un silence chargé de sourires amicaux, le silence discipliné d'agents qui ont compris son immense raison d'être.

       – Je viens te chercher dans trois jours, dit Arsène.

       – Après-demain, ma femme vient, dit Joseph.

       Il devait aller en vélo à sa rencontre à 8 kms de chez nous, le long de la grand’ route.

       – Je lui apprendrai la nouvelle de mon départ dans le maquis. Ça tombe justement bien.

       Et demain, comme chaque chose en ce temps de guerre, nous paraît soudain lointain et incertain.

Joseph et les Noirs.

       Mais le lendemain les noirs arrivèrent dans le village. Personne ne sait ce qu'ils viennent y faire, ni combien de temps ils vont y demeurer.

       La journée avançait. Joseph qui d'habitude supportait bien la claustration ne tenait plus en place et demanda à Maman s'il pouvait aller faire une promenade avec ses filles. Maman y consentit. Nous partîmes tous quatre.

       Les champs de blés liés en gerbes étaient déserts, le glanage n'étant permis qu'une heure par jour. Nous étions à 500 mètres de la maison quand nous vîmes venir deux noirs en vélo. Pas question de faire demi-tour, le moindre geste de retraite nous rendrait suspects. Nous continuons à rire ou plutôt feignons de rire.

       Ils mirent pied à terre à notre hauteur, révolver au ceinturon, l'air de nous prendre à parti.

       – Votre carte d'identité, dit sèchement l'un d'eux à Joseph.

       Joseph se planta devant eux les bras croises, jambes écartées et le regard violent martela : – Jean-Jacques Rousseau.

       – Votre profession, dit le Noir, faisant semblant de rien, habitué sans doute à des humiliations.

       – Garde-chiourme !

       Le Noir eut un petit geste de la main.

       Pendant ce temps je mesurai l'écart entre Joseph et eux, ils avaient déposé leurs vélos au bord de la route, le bois derrière nous était à cent mètres. Je fis mon plan : si les choses se gâtaient, Joseph courrait vers le bois et ne pouvant le poursuivre à vélo à travers le pré, ils le prendraient en chasse au pas de course. Je dirais à mes petites sœurs de prendre chacune un vélo et de galoper avec vers le village pour les empêcher de les reprendre et d'avertir les Allemands assez rapidement. Ensuite pour les empêcher de tirer sur Joseph avec leurs révolvers, je me mettrais à la poursuite des Noirs et quand je les aurais rejoints, leur crierai :

       – Vous avez à faire à la Résistance, si vous ne lâchez pas la poursuite de cet homme, notre Service vous exécutera.

       En 1943, la Résistance en soufflait un de temps en temps, le vent tournait et une espèce de malaise dont nous profitions régnait parmi les collaborateurs, la menace porterait.

       Avec le retard causé, Joseph serait probablement hors d'atteinte des révolvers, sinon je me battrais avec eux pour les empêcher de tirer et s'ils m'arrêtent je nierai à tous les interrogatoires avoir jamais dit ou fait cela.

       Une seconde ou deux s'étaient écoulées ;  en face de Joseph furieux, les Noirs hésitaient, il fallait faire quelque chose. Je m'avançai comptant sur l'atout de mes 17 ans et mon aspect timide.

       – Excusez-moi, Messieurs, dis-je d'une voix hésitante pour leur faire croire à une grande timidité. Je crois qu'il ya méprise, que Monsieur ici comprend mal, nous savons bien qu'il est défendu de glaner mais nous ne venons pas dans les champs pour voler du blé mais seulement pour nous promener. Nous habitons la maison au toit rouge qui est là, et nous ne pouvons mal de toucher à un seul grain de blé.

       La diversion opéra immédiatement. Les Noirs paraissaient gênés d'avoir l'air de nous prendre pour des voleurs.

       – Qui est ce jeune homme, demanda l'un d'eux.

       – Mon fiancé.

       En cas d'alerte il avait été convenu que Joseph passerait pour mon fiancé.

       Un des deux Noirs regardait en coin son camarade, n'osant faire le geste qui décide et attendant la réaction de l'autre. Celui-là est peut-être de la Résistance, pensais-je à part moi et je fis semblant de rien.

       – Bon, fit l'autre, si c'est ainsi !

       – Du reste nous allons faire demi-tour, dis-je et je joignis le geste à la parole avec un salut de condescendance. (Etre trop aimable eût été se rendre suspects, les Belges n'étaient pas si aimables avec eux.)

       – Si c'est comme cela, dit l'autre Noir, et ils enfourchèrent leurs vélos.

       M'avaient-ils crue ou avaient-ils fait semblant de me croire parce qu'ils avaient peur, je ne le saurai jamais.

       Nous rentrâmes.

       Les Noirs s'éloignaient, ils descendaient à présent la route parallèle à la nôtre où le long d'un champ papa et maman se promenaient.

       – Madame, dit l'un d'eux, vous connaissez la jeune fille qui se promène là-bas ?

       – Oui, dit Maman, c'est ma fille.

       – Et le jeune homme ?

       – Son fiancé.

       – C'est bien, dirent-ils, et ils partirent.

       Nous rentrâmes à la maison et nous vantâmes : Joseph de n'avoir pas su feindre et moi de l'avoir su.

       – Qu'est-ce que j'aurais dit à ta femme si tu avais été pris, lui reprochai-je.

       J'évoquai son attente le lendemain le long de la grand' route angoissée et me voyant venir à sa place. Il était convenu que s'il avait été pris, je tiendrais un mouchoir à la main pour épargner les mots trop durs à dire. Je me voyais déjà le mouchoir en main, elle pleurant et moi me mettant à pleurer aussi. Non, c'était vraiment trop triste, mais que vienne demain, que vienne après-demain, après cette alerte, nous n'étions pas tranquilles.

       Le lendemain Joseph vit sa femme.

       Le soir même, Arsène venait le chercher.

       – J'étais bien ici, disait Joseph, mais l'inaction pour un homme c'est terrible, je suis content de « retravailler ».

       La place était libre pour un autre résistant, le roulement du Service continuerait. Demain, j'irai dire au Chef qu'il pouvait amener un homme.

       Le soleil d'août brillait sur 1943, ils allaient partir, nous sentions la chaleur de l'action battre dans nos veines et regardions le soleil par la fenêtre comme on regarde l'espoir.

Neige blanche.

       C'est la veille de Noël et il neige : le facteur a dû aller à pied au village de Bende.

       Joseph et Arsène sont venus et racontent des histoires de Résistance, l'atmosphère est plus détendue, plus confiante comme si Noël proche était rassurant. Et ces histoires à demi avouées, entrecoupées de « c'était quelque part... », sont nos contes de Noël. Un pays secret émerge de l'ombre.


Joseph Guissart

       Mais nous sentons qu'Arsène et Joseph ne sont chez nous ce soir que parce que le maquis est dangereux pour eux et que nous leur servons de refuge.

       Il est huit heures, il fait nuit. Arsène hésite en regardant Maman.

       – Est-ce que Loulou pourrait aller à Bende chez Baye porter une fausse carte d'identité pour le jeune homme qu'il cache. Il faudrait y aller aujourd'hui parce qu'« ils» font leurs arrestations le dimanche matin. Demain la Gestapo sera probablement en route à cinq heures ;  s'il avait cette carte, l'homme serait sauvé.

       La nuit tombe, la route est à demi barrée par les neiges. Maman sait qu'elle ne peut refuser, que son devoir est de dire oui. Elle se penche dehors vers la neige.

       – Seule ? dit Maman.

       – Elles peuvent y aller à trois, suggère Joseph.

       Mes sœurs renchérissent :

       – Oh oui, à trois ce sera amusant.

       – Elles me couvriront, dis-je, à trois, ils ne soupçonneront rien si on les rencontre.

       – Et si vous ne savez pas passer avec les congères ? dit maman.

       – Nous mettrons nos bottes.

       Nous partons, il fait nuit dehors, la neige brille, éclaire la vaste étendue des champs et au loin en contrebas les bois tracent un demi-cercle presque noir sous la lune. Nous parlons à voix basse pour qu' « ils » ne nous entendent pas.

       – C'est la nuit de Noël, soupire Mia.

       – La plus jolie nuit que j'aie vue, dit Mathilde.

       – Ça devrait être tous les jours comme ça, dit Mia.

       La Gestapo est-elle en route ?  Peut-être la Noël l'en empêche-t-elle ? Peut-être a-t-elle peur de ces bois froids où se terrent les maquisards et qui respirent l'homme en attente depuis trois ans, prêt à bondir. Celui qui chaque heure attend l'heure. Le bruit court qu'ils ont peur.

       Nous pensons à la Noël, tantôt il sera minuit, l'heure où Jésus naquit dans une étable, la neige et la nuit blanche sous la lune, l'horizon clair comme en plein jour parlent de Noël, de choses douces comme s'il pouvait exister de telles choses.

       Par delà le chemin traversé de congères, la ferme dort au fond du village.

       Le fermier vint ouvrir : – Merci, merci, vous n'entrez pas ?

       La porte se referme.

       Si nous rencontrons la Gestapo, nous dirons que nous sommes allées voir une tante.

       Et Maman qui attend ses enfants par delà la nuit, nous accueille avec un petit cri de joie étouffé qu'on croirait poussé par un oiseau.

La mort de Gaston.

       Venus nous dire bonjour, Joseph et Arsène restent assis, affalés et sombres et malgré notre discipline de silence, Maman s'écrie :

       – Qu'avez-vous ?  Est-ce qu'il y a quelque chose ?

       Les jambes d'Arsène se détendent comme mues par un ressort. Ils se regardent d'un long regard appuyé qui nous persuade.

       – Vous avez raison, Marraine, dit Joseph, d'une voix lente et découragée qui contraste avec sa vitalité naturelle.

       Voici ce qu'il y a : le plus brave, le meilleur d'entre nous a été arrêté. Il s'appelait Gaston. C'était un grand garçon blond, bien fait, toujours prêt à travailler, mais voilà ! il était célibataire et nous sommes mariés. Et Joseph semble se parler à lui-même.

       – Quand ils l'ont arrêté, ils l'ont conduit à la forteresse de Huy. Pour le sauver, nous aurions dû attaquer la voiture de suite en pleine ville, mais les Allemands pouvaient surgir d'un instant à l'autre. On pouvait quand même essayer. Arsène et moi y étions décidés. Puis en route on s'est dit : il est célibataire et nous sommes mariés et nous pouvons y rester tous les trois et il est célibataire. Alors on a hésité, vois-tu Marraine, et il a été trop tard et puis on s'en est voulu et on a dit : on aurait dû essayer.

       Et voilà, les Allemands lui sont tombés dessus à coups de matraque, on l'a entendu hurler ;  ils l'ont battu pendant trois heures et il en est mort. Et un grand et beau garçon, hein Arsène. Alors Arsène et moi, on en est malade. On se répète : on aurait dû... Mais on a eu un moment de peur comme ça tout à coup, une peur panique, une peur bête de se faire tuer. Et on s'est dit : il est célibataire...

       – Mais, dit Maman, c'est humain d'avoir peur. Mais vous n'étiez pas obligés de délivrer Gaston. Vous n'avez rien à vous reprocher, Joseph, on n'est pas obligé à l'héroïsme, tout le monde peut avoir peur.

       Joseph recroqueville les épaules, nos encouragements ne l'atteignent pas. Son visage noirci exprime le sombre remords qu'il s'adresse et Arsène, l'Arsène du nez en l'air, regardait le pavé quelques pas plus loin.

       – Vous n'avez rien à vous reprocher, insistait Maman.

       – Il a de la chance d'être mort, dis-je, comme si c'était la seule chose qui pouvait consoler Joseph. Et puis c'était impossible à cause des otages.

       La mort de Gaston me paraissait une énigme. Pourquoi la Gestapo ne l'avait-elle pas torturé plus longtemps pour lui soutirer ses secrets ?  Avait-elle voulu par une apparente dureté masquer quelqu' acte de trahison envers l'Allemagne ?

Colza.

       Il était minuit. La nuit était assez sombre pour que Joseph se sente rassuré et comme il n'était venu nous dire bonjour de longtemps, il nous proposa de faire une promenade et de nous raconter des histoires. Maman permit et nous partîmes tous quatre

       – Une fois...

       Nous nous taisons. Quatre vélos sans lumière s'avancent. Un silence pendant lequel nous dévisageons les 4 cyclistes que par discrétion nous faisons semblant de ne pas reconnaître. Du premier de file, je ne connaissais qu'un visage souriant, cette nuit, ses traits ont des lignes dures, c'est un chef dont les hommes pédalent à la suite. Communistes, ils doivent appartenir au F. I. Eux aussi savent à présent que nous sommes de la Résistance.

       La promenade continue.

       Le lendemain nous apprenons que tous les champs de colza ont été brûlés. Des hectares et des hectares de meulons noircis.

       Ce colza était destiné à l'Allemagne où transformé en huile, il devait servir de carburant aux tanks et aux avions.

       Nous allons admirer le bon travail fait et croisons un fermier rentrant de tournée d'inspection. Je rencontre le rire muet de ses yeux clairs. De temps en temps en effet il me donne du froment pour la Résistance.

       Quelques heures plus tard, je fais mon rapport devant Joseph Guissart.

       Il s'emporte : Ce colza ne leur appartient pas. Le F.I. accepte cela trop facilement. Je suis catholique et ne peux l'admettre.

       Je défends le F. I. assez vivement :

       – Il fallait à tout prix empêcher les Allemands de récolter ce colza. Les fermiers ne l'avaient semé que sur réquisition ; il fallait s'attendre à ce que cela finît ainsi et si les fermiers avaient le cœur bien placé, ils devraient s'en réjouir, car aucun Belge digne de ce nom ne pouvait accepter un gain aidant à répandre le sang de ses compatriotes.

       Joseph Guissart était-il rêveur au point d'espérer gagner la guerre sans coups férir ? Croyait-il un débarquement possible sans destructions ? La hargne qu'il avait plusieurs fois témoignée vis-à-vis du F.I. se manifestait une fois de plus. Et je lui en voulais de son inertie, il n'avait pas agi mais encore n'avait pas voulu le faire. L'existence de plusieurs Services était donc nécessaire pour que la Résistance fut pleinement efficace.

Timbres de ravitaillement.

       En 1940, le pain coûtait 2 Fr. 50 ; en août 1943, 60 Fr. ; en 1944, 100 Fr. Monsieur Guissart nous donne deux feuilles de timbres supplémentaires par mois pour nous aider à nourrir celui que nous cachons.

       Mademoiselle Meura, l'épicière, accepte plus de feuilles de ravitaillement qu'il n'y a de personnes dans le ménage, ce qui lui est interdit et ferme les yeux. Un jour, inquiète, elle m'en fit l'objection mais je murmurai :

       – Ne vous en faites donc pas ;  ils ne sauront jamais contrôler, c'est dans toute la Belgique !

       Et on continua.

Coups manqués.

       Un après-midi, Joseph Havelange et Arsène Beunier arrivèrent à la maison tout essoufflés. Ils venaient d'essuyer un échec en essayant de s'emparer de l'argent de la poste d'Ocquier. Des gens avaient crié en les voyant entrer : « l'armée blanche.» Immédiatement un attroupement s'était formé et la poste étant en plein centre du village, ils n'avaient pu attendre et s'étaient enfuis. Ils avaient jeté un de leurs révolvers dans le fossé et maintenant gémissaient sur sa perte.

       Joseph demanda à maman que je les accompagne chez Georges faire leur rapport et rentrer le second révolver.

       – Avec une jeune fille nous nous tirerons mieux d'affaire si nous rencontrons la Gestapo.

       Là, Marie Guissart, la femme de Georges, nous apprit que deux autres coups avaient été ratés. Un révolver se trouvait déjà sur la table. X et X n'étaient pas encore rentrés, Georges attendait des nouvelles.

       Au retour, Joseph Havelange remplit un sac d'herbes :

       – Si la Gestapo demande où nous sommes allés, nous dirons que nous sommes allés chercher de l'herbe pour les lapins.

       L'alibi me parut médiocre, qu'importait ! Autant leur dire cela.

       Quelques jours plus tard, Joseph Guissart et son frère Georges conversaient en ma présence. Sur cinq coups, un seul avait réussi.

       – Quelle journée, disait Joseph, les coups de téléphone se succédaient et les mauvaises nouvelles. Enfin, je reçois un coup de téléphone du juge de Nandrin :

       – Nous avons arrêté trois jeunes gens qui se disent de l'Armée Blanche et de votre Service. Devons-nous les lâcher ?

       – Oui, malheureux, tout de suite. Ce sont des hommes à moi, répond Joseph Guissart.

       Le juge les relâcha, mais la Kommandantur de Huy l'ayant appris arrêta le juge et un de ses aides.

       – Pourquoi avez-vous relâché ces bandits, demanda Doktor Clauss.

       – Parce que mon devoir est d'arrêter les bandits et non les patriotes, répondit le juge.

       Le commandant Clauss les retint trois jours au cachot puis les remit en liberté.

Nicolas Jadot et les timbres de ravitaillement.

       Monsieur Jadot cachait une troupe d'hommes dans les bois et ailleurs. Bourgmestre de Ben-Ahin, il n'inscrivait plus les décès sur les registres de la population et le gouvernement continuait donc à envoyer pour les morts des « timbres de ravitaillement », cela l'aidait à nourrir ses hommes.

       Mais en 1944, un inspecteur du ravitaillement, fourrant son nez dans ses papiers, trouva drôle que personne n'était mort à Ben Ahin depuis six mois. Il comprit et Nicolas Jadot se sentant pris fut saisi de rage. A l'inspecteur sidéré et à moitié terrorisé, il dit, tapant du poing sur la table :

       – Monsieur, vous avez compris qu'ici il se passe quelque chose, si en sortant vous allez dire un mot de ce que vous avez vu, je vous avertis que si je suis inquiété ou arrêté, on saura que c'est vous et je donnerai des ordres pour que vous soyez immédiatement exécuté par mes hommes. Allez-vous en, dites un mot et vous êtes un homme mort.

       L'inspecteur balbutia, bredouilla, rassembla ses papiers en hâte et s'en fut sans demander son reste, protestant qu'il ne dirait rien. Nicolas Jadot continua jusqu'à la fin de la guerre à maintenir ses morts en vie dans ses registres.

       Non, Nicolas Jadot ne sera jamais vieux, son regard bleu est trop vif, trop clair. Il arrivera avec un cœur ardent et le même idéal aux portes de la mort. Il m'appelle « la petite » avec une émotion contenue, il a toujours l'air de dire : « comme elle est jeune pour tant risquer. »

       Et je dis « Monsieur » avec le respect que j'éprouve pour un héros, un homme que la vie n'entame pas, n'affaiblit pas, ne décourage pas.

       J'ignore le nom du groupe qu'il dirigeait. Embarrassé, il dit un jour à un ami : – A qui vais-je demander de faire ce travail ?

       – Mais à votre fille, lui répondit celui-ci.

       C'est ainsi qu'il apprit que sa fille faisait de l'espionnage à son insu.

       Un autre terrible hasard lui apprit que son fils en faisait aussi : André, au cours d'une mission de sabotage entre Herstal et Milmort, fut encerclé et mitraillé par la Gestapo avec d'autres jeunes gens. Il fut tué au cours de l'action.

       Quand il apprit la mort d'André Jadot, Joseph Guissart me dit :

       – Vous irez présenter vos condoléances à Monsieur Jadot, cela paraîtra naturel. Je voudrais le contacter, c'est un chef, je veux établir des rapports avec lui par la suite. Mais pendant la visite que je leur rendis, je rencontrai le regard étonné et méditatif d'Irène attaché sur moi.

CHAPITRE IV.

SALOMON.

       Jean-Jacques Rousseau ayant rejoint le maquis, je suggérai à Joseph Guissart de cacher à nouveau un homme chez nous.

       – Vous serait-il égal qu'il fut Juif ? me demanda-t-il.

       J'acquiesçai.

       – Beaucoup de gens ne les aiment pas, insista-t-il, certains Juifs agissent drôlement. J'en ai caché un dernièrement à Clavier ; il a été arrêté par les Allemands le long de la grand’ route et sans même être questionné, il leur a tout raconté, le nom de ceux qui le cachaient, tout... et tenez-vous bien ! sans nécessité ! Il avait une fausse carte d'identité et pouvait parfaitement s'en tirer.


Georges Guissart

       J'étais suffoquée, mais concluai :

       – De toute façon celui-là est une exception. Il y a aussi des traîtres parmi les Belges et on ne peut juger des autres sur celui-là.

       – Votre maman aurait aimé quelqu'un qui puisse donner des leçons d'anglais et d'allemand ;  j'ai un professeur de langues, mais c'est un Juif. Voyez-vous, ce qu'il y a avec les Juifs, tous doivent se cacher ;  ils ne sont pas comme les Belges poursuivis pour leur patriotisme, mais parce qu'ils sont Juifs ;  c'est un peu comme si tous les Belges devaient se cacher. Un Juif, c'est n'importe qui. Ce Juif ne fait pas partie d'un Service, il n'y connaît rien et ne sait pas se taire. Si vous l'acceptez, il ne faudra rien dire devant lui.

       – C'est parfois difficile quand on est toujours ensemble, dis-je ; même en se surveillant, on peut lâcher quelque chose.

       Joseph Guissart eut un haussement d'épaules fataliste qui signifiait : « Servir son pays, c'est accepter le danger. »

       De nouveau, j'admirai son dévouement, ce sacrifice de sa vie qu'il faisait sans retour, cette grandeur dans la vie de tous les jours qui émanait de lui. N'est-ce pas cela aussi la Résistance, cette admiration que nous éprouvions les uns pour les autres, l'héroïsme devenu la vie de tous les jours, cette fraternité dans le devoir qui contentait notre besoin de découvrir la grandeur de l'existence.

*

*          *

       En un jour d'août 1943, Monsieur Guissart téléphona :

       – La commission[1] est prête, vous pouvez venir la chercher.

       Comme il en avait été convenu, ma sœur et moi nous rejoignîmes mon chef le long de la grand’ route. Joseph Guissart après une présentation laconique :

       – Mademoiselle, dont je vous ai parlé.

       – Monsieur.

       Il prit congé de nous. Je cédai mon vélo à notre nouveau protégé et tandis que ma sœur et lui empruntaient la grand’ route, je coupai à pied à travers champs.

*

*          *

       Lorsque j'ouvris la porte de la cuisine, assez intimidée, je le vis assis en costume de ville, le corps penché en avant, coudes aux genoux, tête levée. Il me dévisageait avec insistance, sans dire un mot, les sourcils levés, d'un œil critique.

       Je devais lui paraître engoncée et gourde : ma figure ronde et rouge, mon corps droit dans un manteau gris-noir devenu trop étroit, mes gros souliers à boucle, mes bas trois-quarts de coton blanc n'avaient rien de citadin. Une campagnarde ! Peut-être lui paraissais-je inculte et pas dégrossie.

       Je lui souhaitai la bienvenue, il me répondit par un regard ironique et un silence moqueur. Sa façon de faire, son expression me donnèrent à penser qu'il était de ces esprits sarcastiques qui considèrent les politesses comme des bassesses indignes d'eux et en jugent les gestes bons pour les autres.

       Le résistant, enthousiaste, idéaliste, n'est jamais sarcastique et moqueur ; celui-ci, dès l'arrivée en différait ;  il n'était donc pas un résistant comme Joseph Guissart me l'avait laissé entendre. Je fis semblant de rien.

       Il nous regardait l'un après l'autre, tour à tour, en n'y mettant aucune réserve. Ses yeux agrandis et fixes gardaient un air de supputer et de juger qui rendait vite son observation énervante.

*

*          *

       Le lendemain il demanda à maman la permission d'aller chez le coiffeur. Nous sursautâmes. S'il n'était pas dans nos habitudes d'empêcher celui que nous cachions de faire ce qu'il voulait, il va de soi qu'un homme recherché ne se montre pas dans un endroit où tout le monde entre ; c'est le comble de l'imprudence.

       – Mes cheveux en ont besoin.

       Il partit, revint déprimé, finit par avouer à maman que le coiffeur l'avait interrogé et qu'il lui avait dit son nom. Un client, le dévisageant, avait fait allusion aux hommes qui se cachent. Il se sentait inquiet et démoralisé.

       Il s'était exposé sans nécessité et ses réponses avaient manqué de sang-froid. Des reproches n'auraient servi à rien. Nous nous tûmes un peu irritées. Ce n'était pas si facile après trois ans de guerre de passer inaperçus. Se faire repérer, c'était le camp, la mort ; il n'avait pas l'air de s'en douter. Son air abattu me déconcertait. Il était un peu incohérent de provoquer le sort avec une telle désinvolture pour en être ensuite tellement accablé par les conséquences.

*

*          *

       Deux jours plus tard, il nous donna une leçon d'anglais.

       Le lendemain, il demanda à maman si c'était en paiement de son séjour qu'elle désirait qu'il nous donnât des leçons d'anglais.

       – Oh non, dit-elle, les hommes que nous avons cachés n'en donnaient pas et si vous n'aviez pas été professeur, nous vous aurions caché quand même.

       – Alors, c'est par dévouement, dit-il.

       Et il n'en donna plus.

*

*          *

       Monsieur Guissart nous l'avait présenté sous le nom de Monsieur Noël ; ce nom le couvrait assez bien car à l'adresse qu'indiquait sa fausse carte d'identité, demeurait un vrai Monsieur Noël qui lui avait permis d'emprunter son nom.

       Il ne nous confia jamais son vrai nom. Nous nous en aperçûmes à peine, tellement habitués au silence des agents qu'un silence de plus ou de moins ne nous frappait guère.

       Si un homme inquiet croyait mieux se couvrir en nous cachant son vrai nom, que nous importait ! Nous laissions les gens vivre en paix. Comme les grands inquiets, Noël choisissait mal ses silences. Entre nous, nous l'appelions Salomon, son vrai prénom.

La promenade.

       Un soir, nous allâmes nous promener toutes trois avec lui dans la campagne proche.

       Un soir d'août. Le ciel était d'un bleu pâle teinté de vert. Nous longions des buissons épineux en bordure des carrières quand il dit :

       – Je trouve qu'il est stupide de voir partout des mystères comme le font les poètes ; ainsi, ce buisson, il n'y a rien derrière ce buisson, tu ne trouves pas, Laurette ?

       – Tout est mystère, dis-je brièvement.

       Il fut interloqué.

       J'aimais justement dans la Nature cette chose indéfinissable que les poètes appellent mystère et que les savants confirment par mille théories précises.

       Cultivé, je le trouvais un peu superficiel. Nos résistants le dépassaient en profondeur.

       Nous atteignîmes une colline en surplomb d'où on découvrait la campagne alentour. Le jour tombait. Le ciel était clair encore. L'horizon sombre des bois s'arrondissait au loin. Les étoiles brillaient déjà au ciel. Par prudence, maman ne nous aurait pas laissé sortir avec lui en plein jour. Il ne fallait pas que les gens du village puissent nous apercevoir et supposer que nous cachions un homme, car il détonnait tellement par son élégance !

       – Laurette, me dit-il, il me semble que quelqu'un nous regarde de ces bois ; j'ai l'impression qu'on nous épie.

       Cette même impression était si forte chez moi qu'il me semblait ne voir que ces deux yeux fixés sur nous comme sur une proie et nous surveiller fixement. Je tressaillis : deux impressions identiques étaient-elles une preuve ou deux illusions ? Etions-nous en proie à l'inquiétude des traqués ou notre imagination travaillait-elle trop ? Mais je niai pour le rassurer et pour essayer de réagir.

       – Mais non, voyons ! Ce ne sont que des bois et la nuit tombe. Mais j'ajoutai précipitamment :

       – Voulez-vous que nous rentrions ?

Il acquiesça. Nous nous levâmes. Je hélai Mathilde et Marie-Jeanne qui jouaient à deux pas et nous retournâmes. Je me sentais prise d'une tristesse presque morbide. D'où venait-elle ? Etait-ce lui qui la causait ou le poids de la guerre et de l'occupation ? La nuit descendait. Nous pressâmes le pas.

       – Vous avez fait une bonne promenade ? dit maman.

       – Très bonne, dis-je.

       Mais ces yeux tapis au fond de la campagne, comme je m'en souviens. Les étoiles s'allumaient une à une et nous dardaient de leurs yeux et l'oppression étrange de l'inquiétude au fond de nos poitrines, comme l'impression en est restée vivante dans mon souvenir quand j'en évoque le malaise ! Mais la peur tapie en moi était une bête dont je ne voulais pas avouer l'existence.

       Vous criiez votre peur comme un enfant, Salomon, et je vous trouvais faible, je ne voulais pas l'admettre, je voulais être un homme. Vous gémissiez devant la mort, je voulais la vaincre, la narguer. Mais étaient-elles différentes, votre inquiétude et la mienne, la sensation aigüe, obsédante d'être observés ?  Etait-il différent l'instinct de vivre qui nous faisait frémir tous deux comme deux bêtes aux abois ?

       Et la nuit, et son approche sur la campagne vide, si remplie de nos craintes que son vide nous semblait menteur et que nous la peuplions du regard de toutes les étoiles.

       Je me levais pesante de tout le poids de l'occupation. Vous aussi, vous leviez les épaules courbées par le faix de l'inquiétude et nos pas sans joie martelaient la route grise où nous marchions pour prendre un peu l'air.

       Mes sœurs à côté de nous gardaient le pas dansant de l'enfance et s'écartaient parfois en courant.

       J'enviais leur pas qui échappait encore à l'atmosphère de la guerre et que l'angoisse glissante n'atteignait pas.

Rue Curtius.

       J'allai un jour chez Ida, la sœur de Salomon, chercher quelques objets qu'il désirait : des livres, du linge.

       Je ne connaissais pas le chemin, et à Liège demandai à l'aubette de journaux du Pont où se trouvait la rue Curtius.

       Je le regrettai dès que l'homme salement vêtu, de mauvaise mine, et habillé de brun comme mes suiveurs, appuya sur moi un regard investigateur qui se voulait indifférent, ce qui avait pour effet de le rendre fixe. Bien qu'en train de vendre un journal à un client, c'était moi qu'il regardait en lui rendant la monnaie, je le sentis me suivre des yeux tandis que je m'éloignais.

       Je venais de faire l'idiote. La Résistance nous avait avertis que les Allemands essayaient de recruter des indicateurs parmi les tenanciers des aubettes à journaux.

       – Ils sont là toute la journée, ils connaissent les habitants de la rue, un va et vient inhabituel, un nouveau visage les frappe.

       Je me reprochai mon imprudence, sachant que je ne courais de ce chef aucun danger, mais en faisais peut-être courir un à Ida en attirant l'attention sur elle.

Inquiétude de Salomon.

       – Etes-vous aussi toujours inquiet ?  disait-il à Joseph Havelange, venu nous dire bonjour. Je me demande si c'est naturel tellement je suis inquiet, toujours inquiet.

       – Evidemment, répondait Joseph, qui regardait maman par en-dessous comme pour dire « louftingue ». Si un homme qui se cache n'est pas inquiet, alors !

       Salomon le dos courbé, les coudes appuyés sur les genoux continuait :

       – Moi, je suis toujours si inquiet, si inquiet ! Ce que je trouve bizarre, c'est qu'au début de la guerre, j'ai subi les bombardements de La Panne, les bombes tombaient autour de moi et je n'avais pas peur, et j'en ai réchappé. Depuis que je me cache, je me sens inquiet.

       Il était facile de comprendre son tourment : il en déduisait : « Je n'étais pas inquiet à La Panne et j'ai échappé aux bombardements, je suis inquiet maintenant, donc je n'en réchapperai pas. »

       Je le plaignais, mais que répondre ?

       – Mais voyons, dis-je, tout le monde est inquiet.

       Et je sentais mes efforts inutiles. Qui pouvait dire s'il n'avait pas raison ? Salomon nous avait dit précédemment s'être longuement penché sur les problèmes du subconscient. A côté de ce que nous savons consciemment, existe peut-être ce que nous ne savons pas et que notre subconscient en activité peut nous apprendre. Sûrement, il rangeait sa peur dans la catégorie des choses que le subconscient sait et son inquiétude devait s'en accroître d'autant.

L'infini de Pascal.

       – Tu sais, Laurette, Pascal a dit qu'il n'existe pas que l'infiniment grand, mais aussi l'infiniment petit.

       Je ne connaissais pas Pascal.

       – J'ai dit cela aussi, dis-je.

       – Oui !!

       – Oui, mes sœurs ont ri, Maman a ri. Je suis quand même contente de savoir que quelqu'un a dit cela, comme cela on l'croira p' t-être.

       Et comme son regard me suivait interrogateur, j'expliquai :

       – Si on divise une tête d'épingle en deux, on a une demi-tête d'épingle et puis en deux, un quart de tête d'épingle et pour finir ce que l'on obtient est si petit que si on ne sait plus le diviser, on peut imaginer qu'on sache le faire ; car si on n'avait rien, rien multiplié par deux serait quelque chose, ce qui est impossible. Donc, il reste un morceau d'épingle et comme on peut recommencer ce petit raisonnement une infinité de fois, il y a un infiniment petit.

       J'ajoutai :

       – Si c'est moi qui le dis, ça n'a pas d'importance, mais si Pascal l'a dit, si c'est vous qui le dites, ce n'est pas la même chose !  Et qui l'a cru ?

       – L'université.

       – Ah !

       Une autre fois que je contredisais sa citation, il s'esclaffa :

       – Ha, ha, plus fort que Pascal !

       Mais j'étais interloquée et étonnée d'entendre citer un nom à propos d'une idée ; on eut dit que tout argument devait s'effacer devant le nom de Pascal. Devant moi une porte s'ouvrait sur un monde inconnu en marge duquel je sentais vivre Salomon : le monde intellectuel. Je l'écoutais avidement que je fus pour ou contre ce qu'il disait et guettais ses paroles et ses réactions avec une curiosité avide. J'entrevoyais la culture, une formation donnée par 11 ans d'études après l'école primaire. Mais Salomon en était intoxiqué, la vie paraissait ne plus l'atteindre directement mais à travers les choses étudiées, lues, analysées.

       Etait-il un intoxiqué errant entre la littérature et la vie ?

       J’en conclus qu'il ferait un mauvais espion. Tant de logique était nécessaire que les romantiques, les inquiets ne pouvaient guère en être. Les filatures auxquelles nous soumettaient les indicateurs de la Gestapo, les précautions à prendre, les silences de tous les jours demandaient tellement d'équilibre nerveux qu'un Salomon avec son éternelle préoccupation de lui-même, ses analyses un peu précieuses, ses inquiétudes, ses tergiversations, ses enfantillages, son égoïsme d'être centré sur ses problèmes était loin de tout cela.

La religion.

       Le dimanche matin, quand je revenais de la messe, la hanche appuyée contre le buffet, en silence ses yeux, habituellement embués par la névrose et cette fois par l'émotion exprimaient la nostalgie, de l'envie et quelque chose d'assoiffé qui me remuait et s'attachaient à tous mes pas, à tous mes gestes.

       Il me livrait sa faim de Dieu.

       – Tu vas à la communion, Laurette ?

       – Oui. Sa question m'irritait.

       Il réfléchissait.

       – Les catholiques croient que Dieu s'incarne dans un petit morceau de pain ! J'ai essayé de croire, je suis allé trouver un prêtre très intelligent et très cultivé ; j'ai beaucoup discuté avec lui, mais à ses réponses il y avait toujours des questions.

       Pourquoi tant raisonner, pensais-je ?  L'âme, l'existence de Dieu se sentent plus qu'elles ne se raisonnent Et Salomon ne mettait-il pas un peu d'orgueil dans sa recherche ? Et puis le mystère ne se prouve pas, il se constate. La vie est pleine de miracles, mais les gens les considèrent comme des choses naturelles, par habitude. Une fleur jaillit d'une graine, un enfant d'un germe, un homme d'un enfant, un esprit d'un mort, ou un Dieu du pain, ne sont-ce point choses étonnantes ?

       Devant ses yeux humides, je me disais : « Mais vous pleurez de ne pas croire, pauvre ami !

       Il ajoutait :

       – Tu as de la chance de croire, Laurette. Ce doit être beau de se dire qu'un Dieu descend en soi. Et tu crois ?

       – Evidemment, je crois.

       Prouvez, disait Salomon. La vie ne suffit-elle pas parfois ? Les mots ne sont que des mots. Quand dans la Résistance nous acceptions de risquer notre vie pour défendre nos idées, avions-nous besoin de mots pour nous prouver l'existence de l'âme ?  Ne la sentions-nous pas vivre en nous et dans les autres comme quelque chose de tangible ?

       Des heures, dont peut-être à cause de cela, nous nous souviendrions toujours.

La séance d'hypnotisme.

       Maman connaissait une étrange histoire vraie. Une dame de Flessinghe avait perdu sa fille Dyna et demanda à un hypnotiseur de l'endormir et de la lui montrer dans son sommeil. Il le fit et l'empêcha ainsi de mourir de chagrin.

       – Je sais endormir les gens, dit Salomon.

       – Oh ! moi, moi.

       – Mais je ne suis pas sûr de savoir les réveiller ; et si le sommeil se prolonge, cela peut entraîner la mort.

       Plus d'amateurs !

       J'insistai :

       – Si vous savez faire faire ce que vous voulez à quelqu'un, vous pourriez peut-être essayer un peu. Juste pour voir, juste un tout petit peu.

       Maman nous avait toujours recommandé de ne jamais nous laisser hypnotiser : « Cela est mauvais pour la volonté ; on peut tomber sous la coupe de quelqu'un. »

       – Bon, dit Salomon, je veux bien essayer de vous faire tomber.

       Il se plaça derrière Mia, la mit debout devant lui, le dos tourné, et les yeux exorbités, le dos courbé comme un fauve qui s'apprête à bondir, il ouvrit et ferma alternativement les mains qui ressemblaient à deux énormes araignées.

       – Je vais te faire tomber.

       Mia poussa un léger cri, vacilla vers la gauche ; il s'interrompit immédiatement.

       – A moi, dis-je.

       J'étais persuadée que cette guerre m'avait appris à vouloir et qu'il ne pourrait avoir raison de moi. Mais je voulais savoir si cela lui était possible. Il commença. Je me retournai légèrement pour le regarder et eus un petit choc ;  ses yeux avaient quelque chose d'effrayant, vidés de leur expression, exorbités et fixes. Et ses mains, j'imaginais ces longs tentacules invisibles de fluide magnétique s'échappant de ses mains, m'encerclant, essayant d'entrer dans mes lignes magnétiques, de s'en emparer, de diriger ce qui s'échappait de moi, et cela me faisait frissonner.

       Je répétais, bandant ma volonté : « Je ne tomberai pas » et ce devait être comme de grands chocs magnétiques.

       Après quelques minutes il s'épongea.

       – Ouf, je me demande pourquoi ça ne va pas. Qu'est-ce qu'il y a ?

       Il était en sueur et sa fatigue me sidéra.

       – C'est que je ne veux pas, dis-je triomphante.

       – Mais si tu ne veux pas, c'est inutile, je ne saurai pas. Il faut vouloir comme moi, en même temps que moi !

       J'eus une seconde d'hésitation. J'avais besoin de toute ma volonté pour résister à la torture en cas d'arrestation. Pas question d'en abandonner une parcelle. Puis je me dis que je pouvais céder juste une seconde pour voir le fluide agir et l'interrompre à ma guise la seconde suivante, dès que je sentirais mes jambes flancher, je ferai barrière au fluide et ma curiosité sera satisfaite. Il reprit ses passes. Tout à coup je sentis mes jambes mollir comme si la jambe était soudain vidée de son os. J'opposai brusquement ma volonté à la sienne et l'os réintégra la jambe.

       – Ça suffit, dis-je. Je serais tombée si j'avais continué, mais je n'irai pas plus loin.

Visite à Fraineux.

       Salomon désirait aller dire bonjour à ceux qui l'avaient caché à Fraineux et demanda si l'une de nous voulait l'accompagner.

       Titil et Mia se turent.

       – Quel enthousiasme ! s'exclama-t-il. La souffrance morale réelle qu'il éprouvait de se sentir peu aimé courbait brusquement une de ses épaules vers l'autre. J'eus pitié.

       – Je veux bien.

       Un silence.

       – C'est très bien et tu te tiens assez convenablement à table.

       Sa phrase m'irrita.

       – Quand voulez-vous y aller ?

       – Dimanche. Nous, arriverons pour le dîner.

       Par ces périodes de rationnement, nous allions sans doute voir le visage de nos hôtes se rembrunir à notre arrivée et son habituel sans-gêne ne me rassurait guère.

       – La nourriture est rare !

       – Ce sont des gens riches, réfuta-t-il.

       Le dimanche, nous partîmes à vélo. Nous croisions des citadins, l'air heureux, insouciants, comme si l'on eut été en temps de paix. Je m'en étonnais. Il existait donc encore, loin des Services d'espionnage, des gens égoïstes que la guerre dérangeait à peine et qui continuaient à vivre. Trois longues années me séparaient de ce temps-là.

*          *

*

       Nous descendîmes la côte de Sény, celle de Nandrin, un chien dormait en travers de la route. Je m'écartai. Au lieu de l'éviter, Salomon, les yeux hors de la tête, roula droit dessus ; sa roue passa par le milieu du corps, le chien se releva, hurla en fuyant. Des femmes dans leur jardin relevaient la tête et nous dévisageaient.

       – On s'arrête ? dit-il.

       – Non, dis-je, on continue.

       Nous ne pouvions dire qui nous étions, d'où nous venions. Tant pis. On ne pouvait risquer le camp de concentration pour une bête. Il était hors de lui.

       – Tu crois que le chien s'en tirera ?

       – Je crois. Il s'en remettait déjà. Un jour un camion chargé de pierres est passé sur Samy ; il s'est relevé, il n'avait rien.

       Je demeurais perplexe. Avait-il été incapable du geste qui l'en éloignerait ou était-ce volontaire de sa part ?  Son regard posé sur le chien avait eu une telle fixité, avait-il voulu l'hypnotiser et fait exprès de l'écraser pour voir s'il s'en tirerait ?

       Nous arrivâmes. Salomon me montra du doigt une petite maison grise et délabrée au milieu d'un jardin abandonné en bordure de la grand’ route.

       – C'est ici que je me suis caché.

       Par mes hôtes j'appris qu'il y demeurait seul ; trois banquiers et une vieille demoiselle se partageaient le soin de le nourrir.

       – Sans feu, m'avait dit Joseph Guissart.

       – Nous commencerons par Monsieur Wathelet, dit-il.

       A table j'acceptai deux parts de gâteau moka. Cette faiblesse me rappela la réflexion de Salomon : « tu te tiens assez convenablement à table.»

       Salomon remporta un petit succès de salon en donnant comme sienne l'opinion de maman sur la religion.

       La fille de Monsieur Wathelet, Suzanne, de santé frêle, avait un visage de porcelaine où une vie intérieure active se reflétait.

       Parce que Salomon tenait à saluer seul la vieille demoiselle qui l'avait reçu, elle se promena avec moi le long de la grand’ route, me parla de romans lus, d'idées y glanées, mais sa façon de juger un livre me fit mesurer l'écart existant entre la façon de voir d'un homme cultivé et celle d'autres. Salomon m'en avait déjà donné un aperçu, mais ses réflexions étaient moqueuses.

       Suzanne disait des choses intelligentes avec gentillesse sans se douter que sa façon de voir pouvait être nouvelle pour moi et me paraître supérieure.

       Au fond, avait conclu Salomon, vous lisez pour lire une histoire et vous êtes contents quand ça finit bien. Eh bien, ce n'est pas ça lire ; ce que je cherche, c'est de voir si l'auteur écrit bien, quelle est l'idée qui préside à son œuvre, son intention, sa thèse, le caractère des personnages.

       – Mais, dit maman, lire comme cela n'est plus une distraction, c'est un travail. Ce que je cherche dans la lecture, c'est une détente.

       – Si vous voulez, dit Salomon.

       J'aurais voulu lire comme Salomon, mais seule sa formation le lui permettait. Un désir de plus en plus grand d'étudier me possédait.

       Au retour, traversant Fraiture, il me demanda si c'était le village de mon chef.

       – Oui, dis-je. Il habite cette maison justement.

       – Arrêtons-nous pour lui dire bonjour.

       Nous frappâmes.

       – Quel casse-pied, me dit Joseph Guissart plusieurs jours après. Et il me reprocha d'avoir dit à Salomon où il habitait.

       – Je croyais qu'il connaissait votre maison.

       – Non, ni le village où j'habite, ni la maison. Maintenant, s'il n'est pas sûr, je suis à la merci d'une descente de la Gestapo.

       Ainsi, Joseph Guissart avait caché chez nous un homme dont il ne répondait pas. Je trouvais cela un peu fort mais ne reprochai rien. Mais il avait exposé mon père à la légère. Pourquoi ne pas l'avoir laissé dans la petite maison grise, il n'en serait pas mort.

       – Que voulez-vous, ajouta-t-il, les Juifs ! il faut les cacher. D'où viennent-ils ? Qui sont-ils ? On n'en sait rien. Ce n'est pas pour cela qu'on doit les laisser périr dans un camp de concentration. Il faut bien les aider, mais avec eux on a des surprises.

       Il avait de la chance que je ne le répète pas à Papa. A notre insu, il nous avait fait courir les plus grands risques.


Léon Philippart

La patrie.

       Salomon me demanda :

       – Pourquoi es-tu résistante, Laurette, sais-tu pourquoi ? Si tu étais née en Allemagne, tu serais un soldat allemand et te battrais dans le camp opposé.

       – Non, dis-je, la voix vibrante. Si j'étais allemand je serais du côté de la mauvaise cause et refuserais de me battre. Je serais déserteur et on m'enfermerait dans quelque camp comme ils le font de ceux qui leur résistent et j'endurerais la honte de passer pour un déserteur mais en réalité, dans mon genre, je serais un résistant.

       – Je voudrais entrer dans la Résistance, Laurette, pourrais-tu demander à Joseph Guissart de m'engager ?

       Je le regardai avec surprise.

       – Bien sûr.

       Quand je lui en parlai, Joseph Guissart eut un rire gloussant :

       – Lui, et pourquoi faire ?

       Je regardai Joseph Guisart en souriant : « Hum, pour devenir un homme, sans doute

       – Nous avons déjà assez à faire avec ceux qui sont des hommes ;  nous ne sommes pas une école d'héroïsme !

       Joseph Guissart devint sérieux :

       – C'est un homme sur lequel on ne peut pas assez s'appuyer ; névrosé, inquiet, que voulez-vous que j'en fasse ?

       J'étais bien de cet avis. Pauvre Noël, pensais-je. J'aurais agi comme Joseph Guissart et refusé son concours. Car, comment tabler sur la pensée d'un homme qu'on doit aider à penser quand il faut que cet homme soit assez trempé et sûr de ses idées pour résister à la torture. Ah, s'il s'était agi seulement de se dévouer, mais notre action n'était pas seulement dans le fait à accomplir, mais surtout de faire face et d'accepter ce qui nous menaçait : la torture, la mort. Nous vivions hantés par ce monde mystérieux qui existait en marge de nos actes ;  c'était cela, cela surtout, cela d'abord, être un résistant.

       – Et alors ? dit Salomon.

       – Je crois qu'il faudra bien lui en parler vous-même, dis-je.

Bassines.

       Un mois passa. Salomon demanda à Joseph Guissart s'il pouvait trouver une autre place où le cacher.

       – Si je pouvais enseigner ?

       – Oui, ici vous tournez en rond, concéda Monsieur Guissart. Je comprends cela.

       – Et, ajouta Salomon, toujours à la même place, c'est dangereux. On finit par se faire repérer. J'ai changé plusieurs fois de place pour cette raison.

       Monsieur Guissart se tut.

       Une semaine après, il lui proposa le château de Bassines.

       – Mademoiselle ira vous présenter. Je parlerai de vous au Directeur. Vous y professerez l'allemand et l'anglais. Seulement, soyez discret ;  beaucoup de personnes s'y cachent, des Juifs, des espions. Ne dites rien chez vous. Les vôtres ne devront rien savoir.

Miss Eva.

       Le lendemain, une jeune femme, Miss Eva, se présenta, venant voir Monsieur Noël de la part de Monsieur Guissart. Elle l'aborda en anglais avec aisance et la conversation se poursuivit entre Maman, Monsieur Noël et elle tandis que je suivais par bribes.

       – Les nuages cachent le soleil, disait Miss Eva, mais les nuages passent et le soleil reste.

       Ses grands yeux d'un bleu foncé rare révélaient une vive intelligence, une vie pleine. Un genre de beauté dû pour moitié à la culture, le geste vif de la main qu'elle levait à demi pendant la conversation, la rapidité du sourire trahissaient sa nature enthousiaste. Son regard tenait sa beauté de choses profondes que je ne définissais point, d'un épanouissement qui semblait appartenir à différents âges à la fois, jeunesse, maturité.

       – Je crois que je viens de passer un examen d'anglais, dit Salomon à maman, quand elle fut partie.

*

*          *

       Peu après, je présentai Monsieur Noël au Directeur de Bassines : Athénée pour jeunes gens de grande famille.

       – Ha, ha, vous êtes... dit-il à Monsieur Noël en l'invitant à entrer.

       Et qui est celle-ci ? dit-il vivement, me dévisageant avec surprise et il me ferma la porte au nez.

       Je fus vexée.

       Le geste avait été vif, j'avais à peine eu le temps de me rendre compte de ce qui arrivait et je jugeais le Directeur de Bassines peu intuitif ;  il n'avait pas cette pénétration de Joseph Guissart qui au premier contact sentait à qui il avait affaire.

       J'attendis la fin de leur entrevue, assise dans le coin sombre d'une pièce étroite dont la fenêtre touchait le plafond.

       A la sortie, j'entrevis le directeur à nouveau. Il fit une longue courbette s'excusant de sa vivacité de tout à l'heure avec autant de fébrilité qu'à l'arrivée. « Je ne savais pas ! » Et il s'éclipsa.

       Salomon resta à Bassines.

*

*          *

       Trois jours après, Ida vint à la maison, elle fut surprise de ne pas voir son frère et s'énerva.

       – Vous lui avez demandé de partir ?

       – Bien au contraire, dit maman. Nous avons insisté pour qu'il reste et il peut toujours revenir. C'est lui qui a voulu partir.

       – Mais où est-il ?

       Silence. Monsieur Guissart nous avait demandé de taire l'endroit à cause du grand nombre de personnes qui se cachaient à Bassines.

       – C'est loin d'ici ?

       – Pas tellement, dit maman.

       Par ses questions angoissées, Ida apprit que Salomon se trouvait dans un château situé dans un rayon de 10 kilomètres environ. Elle sursauta :

       – Un château, mais c'est dangereux un château ! Pourquoi n'est-il pas resté chez vous, dans une maison ?  Et pourquoi ne pas me dire le nom de ce château ?

       – D'autres s'y cachent. On nous a demandé d'en taire le nom !

       Elle sursauta encore :

       – Mais si d'autres s'y cachent, c'est encore plus dangereux !

       Quand je pense qu'il était bien tranquille chez vous !  Mais il est fou de vous avoir quittés !

       Pleine de bon sens, Ida s'ameutait. Jusque là, le danger ne m'était pas apparu ; maintenant il me crevait les yeux.

       Chez Salomon, l'intelligence engendrait le déséquilibre, faisait naître le tourment ; inquiet, il fuyait d'une place à l'autre. Chez Ida, elle créait l'harmonie et n'étant pas névrosée, sa pensée demeurait logique.

       Pauvre Monsieur Noël, personnage mordant, dont l'âme était blessée et qui s'en allait pleurant la malédiction pesant sur son peuple. « Pourquoi ces persécutions ? » répétait-il souvent. Pourquoi suis-je Juif et non un autre ?  Qu'ai-je fait pour qu'on me poursuive ?  Et ses yeux s'embuaient souvent de larmes et sa figure était souvent crispée. Je regardais Ida et ébauchais de la main un geste vague. Elle mordait nerveusement sa lèvre charnue, son menton avait une courbe étrangère. Son regard noir, vif, intelligent, brillait heureux ; elle était piquante mais son visage gardait au bas des joues certains arrondis de l'enfance.

Bassines.

       Un mois passa. Fin septembre 1943, samedi, je terminais les nettoyages et fatiguée m'assis bras ballants.

       La veille Ida avait apporté une grosse valise de linge et de livres à remettre à Salomon. Je décidai d'aller là-bas le jour même. Il était deux heures : 30 kilomètres à vélo, j'en avais encore le temps avant la nuit.

       – Je vais à Bassines, dis-je à maman.

       – Vas-y demain, s'écria maman. Tu as assez travaillé comme cela, demain c'est dimanche.

       – C'est pour cela que je veux y aller aujourd'hui, je veux me reposer demain.

       Quand il s'agissait de la Résistance, une fois ma décision prise, je m'y cramponnais, voulant éviter les tergiversations et n'aimant pas être ballotée entre les mille impressions dont j'étais assaillie dès que je prenais une décision qui au mieux pouvait me conduire à la mort et pour un pire, à la torture.

       – J'y vais aujourd'hui.

       Maman soupira, sachant la discussion inutile.

       – Comme tu veux, mais sois prudente. Si tu prenais Mathilde pour te couvrir.

       Je sautai dessus. A deux, nous aurions l'air de nous promener ; ce serait le meilleur des alibis. J'avais un poids sur les épaules comme d'habitude, il fallait s'en aller ainsi, c'était cela être un soldat. Je liai la lourde valise au porte-paquets de mon vélo et nous nous mîmes en route.

       A 15 kilomètres, Bassines était un château tapi au fond des bois, d'où dépassaient ses deux tourelles au sommet rectangulaire.


Roger Letêcheur de Seny

       – Nous irons par Ocquier, dis-je, nous reviendrons par un autre côté pour qu'on ne nous y attende pas au retour.

       Pour les courriers inhabituels, je prenais cette précaution et me gardais de le faire quand faisant un courrier régulier, j'avais le même suiveur derrière moi chaque fois. Il était inutile de renseigner l'ennemi sur les précautions que je prenais dans les cas graves et Bassines, à cause du nombre d'hommes qui s'y cachaient, méritait un maximum de précautions.

       J'évitai la grand’ route de Jenneret, y ayant été une fois filée et enfilai les chemins de campagne de Bende et de Vervoz et bifurquai vers Ocquier. Le village avait un aspect insolite. Était-ce le va et vient inhabituel dans la rue, ou la couleur des habits des gens qui différait de ce qu'ils portaient d'habitude, ou autre chose que je ne pouvais préciser ? Trop de monde en rue pour un petit village. Nous roulions à allure sobre. Le village de Chardeneux était traversé par une côte raide comme le toit d'une maison. Nous avions mis pied à terre quand, le regard aimanté, je levai les yeux et tressaillis. Debout dans l'encadrure d'une chambre à coucher, une femme, le visage encadré de deux rubans de cheveux noirs tirés, les traits pâles et sévères, les yeux avides, nous épiait fixement. Qu'attendait-elle ainsi embusquée ?  La curiosité l'amenait-elle là, ou était-elle payée par quelqu'un ?  Un va et vient insolite devait intriguer les gens autour de Bassines.

       Je baissai la tête sur mon vélo, chuchotai à ma sœur de tourner la tête de l'autre côté et de ne plus se retourner. Nous enfourchâmes nos vélos dès que la vraisemblance le permit.

       Nous arrivions au sommet de la côte. En face de la grille du château une ferme s'allonge en bordure de la route. Deux hommes attendaient : un vieux, hirsute, à barbe grise, le visage strié des rides de la bassesse, l'autre 28 ans, athlétique, les yeux bleus, les cheveux d'un blond pâle, le visage intelligent. Les bras aux muscles saillants croisés sur la poitrine, le torse bombé, les jambes écartées trahissaient une fureur rentrée.

       – Un S.S. en position, pensai-je. J'avais vu l'entrée des Allemands et des Autrichiens en 1940 et connaissais ce genre de blond. Je feignis de me moucher pour tourner la tête de l'autre côté, laissai couler mes longs cheveux sur mon visage, avançai genoux ployés pour réduire ma taille et modifiai ma marche. J'espérais changer mon signalement le cas échéant.

       Nous entrâmes au château.

       Je remis la valise à Salomon. Sa sœur lui envoyait son œuvre de chevet « A la recherche du temps perdu » de Proust, en 12 volumes ;  des bonbons dont il ne nous fit point goûter, du linge, un dictionnaire anglais.

       Il prit un livre et se mit à lire en se regardant dans la glace chaque fois qu'il réfléchissait. Je me demandais s'il faisait cela dans l'espoir que, découvrant les lueurs que faisait naître sa pensée dans ses yeux, il arriverait ainsi à lire dans ceux des autres. Il n'est pas poli de lire quand on reçoit, mais Salomon avait fait fi de la politesse comme d'une entrave méprisable. En face de moi, il courbait le dos. Etait-ce dû à l'étude, au découragement moral, à la fatigue nerveuse ?

Pourquoi, dis-je, n’écririez-vous pas d'avance une série de lettres à vos parents ? S'il vous arrivait quelque chose, cela permettrait d'attendre sans les inquiéter et de gagner du temps. Et peut-être des choses s'arrangeraient-elles après.

       Il ne le fit pas.

       – Venez, nous allons faire un petit tour dans le bois.

       Mathilde rêvait depuis toujours d'aller chercher des marrons dans les bois de Bassines.

       – Ne t'éloigne pas trop, dis-je. Si quelqu'un vient, ne te laisse pas approcher, ne dis pas qui tu es, d'où tu viens, ne réponds à aucune question.

       Je restai seule avec lui, saisie d'un embarras vague et mal défini. Je me demandais ce qu'il allait dire de mordant. Je parlai du soleil d'automne sur les arbres puis tombai dans un silence pesant et me sentis, de plus en plus embarrassée. Comme s'il répondait à un monologue intérieur, il me dit :

       – Laurette, quand tu seras grande, tu deviendras peut-être une petite crapule. Et il ajouta : « Comme les autres. »

       Je serrai les lèvres pour ne pas faire trop de mal à un homme malheureux. Mathilde revenait.

       – Tu n'as rencontré personne dans le bois ?

       – Si, un vieux monsieur qui ramassait des marrons.

       Ah la la, j'étais sur les dents.

       – Et il t'a parlé ?

       – Oui, il m'a demandé qui j'étais, ce que je faisais à Bassines, chez qui j'étais venue ici.

       Encore pis que ce que je craignais. C'était peut-être un indicateur, un de ces chercheurs de renseignements qui cernent les résistants d'un filet où se trame la rafle.

       Le Service n'avait-il pas dernièrement signalé d'avoir à se méfier des vieux pensionnés. Les Allemands en engageaient comme indicateurs.

       – Je t'avais bien dit de ne pas te laisser approcher !

       – Il y avait beaucoup de marrons.

       – Et qu'as-tu répondu ?

       – Oh tu sais, j'ai très bien répondu, j'ai menti tout le temps, j’ai dit que j'étais venue en vacances chez un oncle pour trois jours, que j'étais venue chercher des marrons et que j'étais de Liège !

       J'étais ennuyée :

       – Tu crois que tu as l'accent liégeois ? Pourquoi n'es-tu pas revenue avant qu'il ne t'aborde, comme je te l'avais dit ?  Il saura bien te reconnaître maintenant et il faut si peu de chose.

       – Il y avait beaucoup de marrons à terre et je ne voulais pas les laisser.

       Un questionneur et trois personnes qui épient, journée chargée, plus chargée que d'habitude, bien que nous n'ayons pas été filées.

       Mathilde ne savait pas qu'en voulant se couvrir, on prouve parfois ce qu'on cherche à cacher. Aussi je préférai la fuite aux questions restées sans réponse.

       Nous rentrions au château :

       – Si vous voulez, dis-je à Salomon, vous pourriez emprunter un vélo et venir passer un jour ou deux à la maison.

       – C'est difficile d'emprunter un vélo en ces temps de guerre, dit-il.

       Je sentis qu'il y avait là une démarche à faire et que le poids qui pesait sur ses épaules l'en empêchait. Ce simple geste lui était impossible ;  il eut fallu soulever ce poids de deux tonnes qui pesait sur ses bras. Oui, agir lui était difficile, insurmontable. Je n'insistai plus. Pourquoi ? Je ne pouvais agir à sa place !  Et sur moi un poids tombait comme si la perception de ce qui pesait sur lui prenait forme sur moi.

       Nous fîmes quelques pas le regard à terre, épaules fléchies, mais une jeune femme débouchait dans l'allée : Miss Eva ! J'admirai de nouveau son épanouissement ; il y avait un triomphe dans tout son être. Quel en était le secret ?

       Salomon sous-entendit que l'entente entre mon chef et moi avait quelque chose d'idyllique et l'ombre qui se répandit sur son visage me fit supposer qu'elle nourrissait des sentiments tendres à son égard. Salomon ayant comme d'habitude mis chacun mal à l'aise en cinq secs, nous prîmes congé d'elle.

       Le soleil d'automne pâlissait, il était temps de rentrer. Il nous accompagna à la grille. On eut dit qu'un poids s'abattait sur ses épaules ; il marchait le dos courbé. Une profonde pitié m'étreignait mais c'était comme si rien ne pouvait y faire. Nous ne savions même pas son vrai nom.

       Nous repassâmes la grille du château, nos vélos à la main. Je me retournai, il s'en allait le dos courbé vers la terre, la tête entre les épaules. Quel poids portait-il ? Pourquoi ne s'en rendait-il pas maître ?  L'immédiat me reprit. Je poussai de toutes mes forces sur mes pédales et chuchotai à Mathilde « Viens vite.»  J'aurais dit « filons » si nous n'avions pas été entourées de haies et d'arbres. Nous n'étions qu'à deux cents mètres. Contre le mur du château, la pétarade d'un moteur de voiture qui ne voulait pas se mettre en marche se fit entendre. C'était le bruit de la manivelle d'un moteur qui refuse de prendre. La personne qui tournait devait s'acharner car les pétarades suivaient sans interruption. J'étais habituée aux réactions de mon père, à la fatigue de son geste interrompu, au bruit intermittent de la mise en marche.

       Une certitude me subjugua : « Ils » se mettaient à la poursuite. Ils mettaient la voiture en marche, là, derrière les arbres, en contrebas de la route. Devant nous, la route s'étendait sur deux cent mètres avant de se perdre au carrefour ; là, trois chemins bifurquaient entre les haies et formaient un véritable dédale de routes dans tous les sens.

       – Vite, dis-je à ma sœur, il faut arriver au tournant avant que cette voiture nous voie ;  ce sont peut-être des Allemands. Nous allons plonger à droite. Si nous parvenons aux haies, nous serons presque sauvées.

       Mathilde, droite et raide, pédalait si vite que j'en fus presque médusée ;  on voyait à peine tourner ses jambes, nous roulions à la même allure, très raides et faisions le maximum de l'effort sans dire un mot. A présent le moteur ronflait. Je suppliai : « Dieu sauvez-nous, derrière nous il y a le Service, sauvez le Service ! » Une question de secondes, le tournant ! Maintenant, nous étions cachées par les taillis.

       Je suivais en pensée la voiture, elle prendrait la grand’ route, là il fallait faire trois cents mètres, ce n'était pas trop, c'était assez pour qu'ils nous supposent de ce côté. Ils feraient peut-être un km pour voir si on n'était pas par là, ils prendraient peut-être l'autre côté, ensuite le temps de revenir sur leurs pas, de s'énerver, nous aurions couvert trois tournants et serions hors de Bois-Borsu, dans le dédale de chemins qui entourent Bassines ; presque hors d'atteinte, sauvées ! L'auto vrombissait sur la grand’ route, le bruit s'éloigna, hésita, revint sur ses pas, repartit, s'atténua, vrombit de nouveau plus fort, puis plus loin encore.

       Nous traversâmes un village aux trottoirs lavés à grande eau ; désert, déserte l'église romane avec son haut mur et sa barrière de fer. Nous suivions une route entre les champs, les bois, les taillis où je n'étais passée de longtemps et me reconnaissais à peine. Nous rentrâmes à la maison.

       – Ça a bien été ? dit maman.

       – Ça a très bien été, dis-je, pas d'ennuis. Nous n'avons rien vu à Ocquier ; il paraît qu'on fouille le village de Méan.

       – Tiens, dit maman, ils sont de ce côté-là !

       – Mais nous n'avons rencontré personne, dis-je.

Le lendemain c'était dimanche. Dans la matinée, le téléphone sonna. Maman revint deux secondes plus tard, la figure décomposée, dans un état de grande émotion.

       – Qu'est-ce qu'il y a ?

       – Mes enfants, Monsieur Guissart vient de me téléphoner.

       On a arrêté Bassines.

       Nous sursautâmes ;  une cinquantaine d'espions s'y cachaient.

       Quelle rafle terrible !

       Monsieur Guissart m'a dit : « Bassines est brûlé ! ». J'ai dit : « Qu'est-ce qu'il y a ? » Il a répondu : « Une véritable épidémie ! » et il a raccroché.

       Ainsi Noël, cet homme poursuivi par une inquiétude étrange qui le faisait agir de façon incohérente et fuir sans logique était marqué par le destin.

       – Et dire que je lui ai dit hier : « Pourquoi n'emprunteriez-vous pas un vélo pour venir à la maison? »

       Et je me rappelais cet autre jour. Parrain écoutait une émission sur les tortures endurées par les Juifs à Breendonck.

       – Mais fermez ce poste, Henri, avait dit maman, qui avait pitié de Salomon.

       Et je revoyais Salomon, le dos voûté s'en rapprocher et personne n'osait plus à présent fermer la radio.

       – J'avais beaucoup de famille à Anvers, dit-il, oncles, tantes, cousins ; il n'en reste presque plus rien.

       Je regrettais qu'il ne fût pas venu à vélo. Mais il y avait quelque chose d'étrange dans ma proposition que je traduisais : « Fuyez ! » et d'aussi étrange dans sa réponse ; « C'est difficile à faire.»

       Avais-je le don d'écarter de ma route et de celle des autres le danger ? Je l'avais moi-même échappé belle en allant à Bassines samedi. Dimanche, je serais tombée en pleine rafle.

       Toute ma jeunesse, j'avais rêvé que j'échappais à un danger et dirigeais le sauvetage de ceux qui se trouvaient avec moi.

       Par précaution, Joseph Guissart attendit deux ou trois jours avant de venir nous dire bonjour.

       – Oui, disait-il, tous arrêtés, tous ! Pas un n'a pu s'échapper. Ils ont cerné le bois à cinq heures du matin. Tous, et les enfants Juifs qui se cachaient à Bassines avec les autres. Ils les ont acheminés sur la forteresse de Huy.

       – Et Miss Eva ?

       – Miss Eva, ils l'ont relâchée.

       Et malgré le tragique de l'heure, son rire gloussa, de ce gloussement sourd que je connaissais bien, un rire coupé, rentré, roulé, le rire qu'il avait quand il les avait bien eus.

       – Relâchée ?  Nous eûmes un rire court.

       – Oui, Miss Eva sait parfaitement l'allemand et puis elle a une identité ! Le roi de Prusse en personne. Non, celle-là, ils n'oseraient pas l'arrêter.

       La grande victoire qu'il remportait là. Mais son visage plus congestionné que d'habitude, son teint plus gris, les plis sérieux de son visage pensif, son immobilité, ses jambes ramenées sous sa chaise dans un geste recroquevillé, son regard fixé sur un point toujours le même, lui qui était toujours à l'affût des autres. Toutes ces différences marquaient le coup dur que la Résistance avait encaissé dans la rafle de Bassines.

       Deux ou trois semaines après, au cours de mes courriers, je rencontrai à Ocquier deux superbes enfants, l'un blond, l'autre noir et reconnut deux enfants Juifs arrachés à la prise de Bassines. Je ne posai pas de question à Joseph Guissart. S'il était un puits de secrets, j'étais à ses côtés un puits de silence. J'acceptais ce qu'il voulait bien me dire.

       J'en parlais à oncle Léon, facteur près de Bassines.

       – Les Allemands ont fouillé Ocquier la veille, me dit-il, et  l'avant-veille Bois-Borsu et Méan.

       – La veille, mais je suis passée par là et je n'ai rien vu.

       – Quand y es-tu passée ?

       – L'après-midi.

       – Ils ont fouillé le matin.

       Ce va et vient d'Ocquier. Je me rappelais ce grand monsieur maigre qui était passé devant mon vélo en pauvres habits de travail, mais son costume était serré à la taille et sa marche rapide.

       – Mon Dieu et nous ne savions rien !

       – Si vous m'aviez dit que vous y cachiez un homme, je vous l'aurais fait savoir.

       – La prochaine fois !

       Mais il n'y avait jamais assez de silence. La prochaine fois on se tairait encore. Ceux de Bassines avaient dû se terrer. Il eût fallu les éparpiller dare-dare dès la première fouille. On s'aperçoit de cela après. Au moment même, les chefs pensaient surtout au danger de faire circuler des hommes recherchés par la Gestapo par des routes que sillonnait celle-ci. Pauvre Monsieur Couillet, directeur de Bassines, lui si noble, si généreux, qui avait accepté tant de risques, caché tant d'hommes quel que fût le danger qu'ils lui faisaient courir. Il finirait ses jours dans un camp de concentration, peut-être n'échapperait-il pas à la torture, il y avait la filière derrière lui, les Allemands ne seraient pas assez naïfs pour penser qu'il ne savait rien, ne chercheraient-ils pas à le faire parler ?

Dans la douleur et dans la mort s'effaçait une belle figure. Et je commençais ce leitmotiv de la guerre : « Notre Père qui êtes aux cieux »

CHAPITRE V.

JEAN BASTIN.

       Son arrivée :

       Salomon Ungerowitz arrêté, trois mois passèrent avant que Joseph Guissart osât cacher un homme chez nous.

       En janvier 1944, il attendit un coiffeur d'Anvers ; il fut arrêté dans le train de Bruxelles.

       Une semaine plus tard, il nous amena un échappé de la rafle d'Esneux, l'architecte Monsieur Léon Philippart.

       Monsieur Fernand Julien, le facteur, me remit pour lui une fausse carte d'identité au nom de Jean Bastin, architecte.

       – Si les Allemands téléphonent à l'adresse indiquée pour en vérifier l'exactitude, ils ne découvriront rien, me dit-il, Jean Bastin, architecte, existe bien à cette adresse.

       Les Services d'espionnage étaient en progrès.

*

*          *

       Jean était bien élevé, très gai, intelligent, très prudent. Il prenait tellement souci de ne pas nous gêner que son séjour, de huit mois pourtant, passa presque inaperçu.

       Voulez-vous du lait, Jean ? disait maman.

       – Non merci, je suis laid assez, disait Jean.

       Il avait 1 m. 90 ;  la curieuse Juliette l'appelait « le grand Jean ».

       Le jour de son arrivée elle demanda :

       – C'est un cousin de ta maman ?

       Je la regardai de côté :

       – Oui, c'est un cousin de maman.

       – Ben, je l'avais vu tout de suite, ajouta-t-elle futée, mais je ne bronchai pas.

       Pour mieux se cacher, Jean laissait pousser ses favoris. Le vieux Gaspard de Warzée vint fumer une pipe dans la cuisine.

       – Vous pouvez rester, Jean, avait dit maman, il n'y a pas à vous méfier de lui.

       – Oui, disait le vieux Gaspard entre deux bouffées, il y en a qui laissent pousser leurs favoris pour qu'on ne voie pas qu'ils se cachent, mais ça se voit tout de même.

       Jean était nerveux après son départ.

       – L'imbécile, nous exclamions-nous, inquiéter les gens pour faire le malin !

À Esneux.

       Jean a dit à Papa :

       – Laissez-moi faire, je vais vous arranger votre magasin de meubles, ça ne vous coûtera presque rien.

       Il y travailla pendant ses 8 mois de réclusion et le résultat fut magnifique.

       Fier, Jean ne demandait rien à Joseph Guissart pour nourrir sa femme, sa belle-mère et ses deux enfants. Il prit une hypothèque de cent mille francs sur sa maison.

       – Pourvu que la guerre ne dure pas trop, disait-il sans se plaindre.

       Toutes les trois semaines, j'allais à Esneux donner des nouvelles aux siens. Je racontais à loulou[2] ce que disait Jean et revenais rapportant à Jean les faits et gestes des siens.

       – Ha, disait loulou, si tu ne venais pas je ne vivrais plus. J'ai parfois tellement envie d'y courir pour voir si rien n'est arrivé.

       – Il ne faut pas attirer l'attention, ce serait le pire.

       Ma voix tranchait. C'était un ordre.

       – Il est si prudent, loulou ;  c'est le plus prudent de tous ceux que nous avons cachés.

       – Je prie, je prie, je prie tant ! disait Loulou.

       – Il faut croire qu'il ne lui arrivera rien, insistais-je, il n'y a que cela, la prudence ;  crois-moi, loulou, la prudence !

       Et loulou lâchait un de ces soupirs qui montent du fond de tous les cœurs de femmes inquiètes.

Hérédité.

       Joseph Havelange vint nous dire bonjour plusieurs fois. Jean raconta la rafle d'Esneux, Joseph celle d'Yvoz-Ramet. Ils parlèrent de leurs familles, maman de la sienne et conclurent qu'il y a une hérédité, qu'on est patriote de père en fils.

       Les deux grands-pères de maman étaient décorés de la Croix de Fer en 1830. Le père et le frère de Joseph étaient dans un camp de concentration. Jean disait : « En 1914, mon père s'occupait d'espionnage, maintenant c'est moi ! »

Jean et le contrôleur de ravitaillement.

       Le charbon était rationné. Tous les deux ou trois mois, papa distribuait les rations : cent cinquante kilos par ménage.

       Ce jour approchait, nous étions embarrassés. Comment garder la présence de Jean secrète pendant que les gens du village feraient la queue dans la cuisine et circuleraient comme des mouches tout autour de la maison pendant trois jours, sans interruption, ni à midi, ni à quatre heures.

       La maison avait trois entrées, les gens entreraient par ces trois portes, traverseraient tout le rez-de-chaussée. Seule une chambre paraissait convenir mais comment y transporter ne fut-ce qu'un dîner ou un goûter alors que les gens feraient la queue devant l'escalier ?

       – C'est tout simple, dit Jean, je ferai le contrôleur de ravitaillement.

       Cela lui ressemblait bien. A quarante ans, il avait l'air d'un étudiant de vingt-cinq ans et par-dessus tout aimait la plaisanterie. Il promenait toujours avec lui un air de vacances.

       Quand on est recherché par la Gestapo, se faire passer pour un contrôleur à leur solde, c'est une bonne blague. Nous fûmes éberlués, on hésita, on en parla un peu, et faute de savoir quel parti prendre, son plan fut adopté. Jean serait contrôleur.

       – Et si le vrai contrôleur arrive ? dis-je.

       Un froid sembla glisser sur l'épine dorsale de Jean. Un silence régna. On le ferait quand même.

       – Pourvu, dit Jean, que personne ne me reconnaisse. Esneux n'est qu'à 15 kilomètres d'ici.

       – Heureusement, dit papa, Esneux et Ouffet n'ont aucun contact ;  ce sont deux nœuds de communications différents.

       Comme marchand de meubles, il était mieux placé que quiconque pour le savoir.

       Et puis, dit Jean, on verra bien.

       Le jour de la distribution de charbon arriva ;  tout marcha comme sur des roulettes. Jean qui tranchait sur les autres par sa taille et son chic les reçut chacun à leur tour.

       – Vous avez votre carte de ravitaillement ?

       Il tenait le registre de papa, y inscrivait le nom du client et la ration octroyée.

       Les gens intimidés regardaient la table : « Oui, monsieur le contrôleur. – Non, monsieur le contrôleur ». Pas un seul ne le dévisagea avec insistance.

       A la fin des trois jours, chacun dit ouf, la vie tranquille allait recommencer.

       Nous en avons ri longtemps. Quand entre résistants on se  racontait les bonnes histoires, nous sortions celle du contrôleur de ravitaillement.

Les pompiers.

       Sans doute, les Allemands craignaient l'arrivée des Anglais. Car ils décidèrent, à la grande joie du village, de former un corps de pompiers pour éteindre les incendies que provoquerait un éventuel débarquement.

       – S'ils pensent qu'on va les éteindre ! hi ! hi !

       Les Allemands désignèrent les hommes qui de 5 à 7 heures s'exerceraient à devenir pompiers et leur ordonnèrent de pousser au galop en montant la rue de la Sauvenière la voiture des pompiers, sorte de réservoir neuf, monté sur roues et précédé d'un long tuyau d'arrosage. Ils prévoyèrent même un roulement d'équipes.

       Le premier jour, il y eut des absents. Ils ne s'en inquiétèrent pas, les autres voyant leur impuissance à sévir, n'y allèrent plus :

       – C'est un truc pour nous emmener en Allemagne. Un jour ils s'amèneront avec un camion et feront une rafle.

       Furieux, les Allemands firent comme pour le travail forcé. Ils arrêtèrent ceux qui passaient dans le village entre cinq et sept heures et n'étaient jamais Ouffetois, bien sûr ! et les obligèrent à courir crosse à la hanche, en poussant la voiture des pompiers. Parmi ces victimes, furieux et humilié, Monsieur Marcel Dessaint, instituteur de Méan, venu voir son père. Son mécontentement nous fit rire sans pitié.

       Le village rit bien, le jour où faute de gens qui passaient vers cinq heures – car il n'en passait plus – ils firent tirer la machine par leurs propres soldats cantonnés à Ouffet.

       Comble du ridicule et de l'impuissance que le caractère germanique épais ne saisit pas.

       Quelques jours après, la voiture fut remisée et on n'en parla plus que pour en rire. Mais on espérait les « incendies anglais ».

Monsieur le Vicaire d'Esneux.

       Monsieur le Vicaire d'Esneux, un ami de Léon Philippart, vint lui dire bonjour.

       Il parla un peu de la rafle d'Esneux. Il avait reçu des nouvelles d'une usine où travaillaient des déportés.

       – Les abris sont réservés aux Allemands, il leur est interdit de quitter leur travail pendant les alertes.

       – Je suppose qu'ils ne font rien, dit maman.

       – Erreur, je vais vous poser une devinette à tous : Pourquoi les prisonniers travaillent-ils plus pendant les alertes qu'autrement...

       ? ? ?

       Eh, on a deviné : « Sabotage »

       – Bien sûr, s'écrie Monsieur le Vicaire. Pendant les alertes, les Allemands ne sont pas là et ils s'en donnent.

Joseph Guissart.

       C'est à la fin de mon livre que je parle de ce chef qui résume à lui seul toute l'histoire de la Résistance.


Joseph Havelange et Arsène Beunier

       Fut-il le chef de la Résistance ? Jean Bastin le prétendit : « Le Mouron Rouge », c'est lui, le chef c'est lui, disait-il. Mais il aimait plaisanter et je ne sais s'il faut en conclure.

       En 1944, Mireille l'appela « Commandant », nouveau titre qui lui fut décerné lors de l'offensive alliée, mais par qui et où ?

       Son secteur était vaste, il s'étendait à Liège, Huy, Ferrières, Méan. Allait-il au-delà ?  Ses confidences ne furent jamais des confidences ; il ne raconta pas pour raconter, mais seulement à l'occasion d'un ordre, pour faire exécuter cet ordre. Après la guerre, mutisme complet, au fond, il fut toujours un silencieux.

       Etait-il en rapport avec Londres ?

       Un jour, il fit allusion à un poste émetteur clandestin caché dans un grenier à Seraing : « Il faut, disait-il, le déplacer, il ne peut rester là ».

       Et au cours de D.C.A., vous avez vu qu'il eut pu donner aux Anglais un renseignement en quelques secondes.

       Sosie de Churchill, il est la plus intelligente, la plus forte personnalité de la Résistance que j'aie eu l'occasion de connaître. Son frère Georges et lui poussaient loin l'héroïsme. Ainsi ce lundi de 1943, Joseph Havelange erre en fugitif et refuse de dire son nom, Georges lui dira simplement : « Restez ici, en attendant qu'on vous trouve une place ».

       Et à propos de Salomon, ne me dit-il pas : « Voyez-vous ce qu'il y a avec les Juifs, ils sont obligés de se cacher parce qu'ils sont Juifs. Un Juif, c'est tout le monde, ce n'est pas une raison pour les laisser périr dans un camp de concentration. »

       Salomon lui parla de ses parents : « Ils sont cachés dans un couvent et ne peuvent rien donner aux religieuses pour leur nourriture.

       – Bon, répondit-il, chaque mois je remettrai mille francs pour eux à Mademoiselle.

       Jusqu'à la fin de la guerre, j'allai une fois par mois porter cet argent à Monsieur Jadot, bourgmestre de Ben-Ahin, qui le transmettait.

Aide au Front Intérieur.  – Joseph Guissart nous dit un jour :

       – Une femme va venir vous demander, Monsieur Joseph. Vous lui donnerez cette enveloppe qui contient de l'argent. Elle est du F.I., vous ne lui direz pas mon nom. Je désire l'aider mais je ne désire pas qu'elle sache qui je suis.

       Un jour, Joseph et Georges causaient à côté de moi à mi-voix de choses et d'autres. Il fut question d'un Résistant tombé aux mains de la Gestapo.

       – On offrirait bien un million pour le ravoir, disait Joseph.

       Georges opinait en rêvant.

       Joseph, le corps penché en avant, se ramassait sur lui-même en un mouvement de lutte :

       – On irait peut-être bien jusqu'à deux millions, continua-t-il.

       Le silence de Georges acquiesçait.

Le G. – Dans son petit bureau, Joseph Guissart me fixait inquisiteur :

       – Vous êtes du « G », me dit-il, et il se tut.

       Il continuait à me fixer en silence, c'était inhabituel et impressionnant. Je mesurais l'importance de la confidence à son immobilité.

Aide aux déserteurs allemands. – Un jour de 1944, il me dit avec ce sourire rentré et cet air de tenir les Allemands à merci que je connaissais si bien :

       – Vous savez, les soldats allemands désertent...

       – Ah, ceux-là, répondis-je, faisant le tour de la nouvelle situation, on ne va pas les cacher, ce serait se mettre à la merci d'un piège de leur part et faire prendre tout le Service.

       Il ne répondit pas à la question. C'était si peu dans ses habitudes, car nous nous entendions comme les deux doigts de la main, que je fus tout de suite alertée.

       – Vous devinez, poursuivit-il d'une voix insinuante et basse, quel effet cela produit sur le moral de leurs troupes. Un seul déserteur, et il y en a deux à Huy cette semaine. Les Allemands font ce qu'ils peuvent pour le cacher, mais les soldats le savent. C'est fou l'effet que cela fait sur le moral des troupes !

       – ? ? ?

       Tel que je le connaissais, il devait griller d'envie de damer le pion aux Allemands en aidant les fugitifs à leur échapper et accomplir cette action d'éclat : abattre le moral de leurs troupes.

       – Vous ne les avez pas cachés ?

       Il rit, de son petit rire court comme s'il gloussait, son rire des victoires. Il fit un geste de la main qui disait : « Ha, ha ! »

       Bon, concluai-je, pas ravie du tout. Il les a cachés, qu'est-ce qu'il prend comme risques ! V'là qu'il se fie aux Allemands maintenant. Moi, les déserteurs, je m'en f... Va bien si on ne se fait pas tous arrêter.

       Mais j'admirais éperdument son patriotisme qui ne s'arrêtait pour rien, son intelligence ouverte à tout. Et malgré l'habitude son audace me sidérait : « Jusque dans les lignes ennemies ! »

50 Gestapos à Huy. – Un matin, il me dit : « Vous savez, cinquante hommes arrivent à Huy cette semaine, 50 agents de la Gestapo, exprès pour nous repérer, je le tiens de source sûre.

       J'éclatai de rire : « Cinquante, quel honneur ! »

       A ma surprise, il me dit : « Ne riez pas, c'est sérieux ! »

       Et devant son air grave, j'en fus à demi convaincue.

       Mais c'était trop drôle, malgré les filatures, 50, il fallait que je rie : « On ne va pas les faire suivre ? »

       – Nous allons surtout essayer de les éviter.

Jasselette. – Après la guerre, Joseph Guissart me désigna sur le tableau d'honneur de l'Armée Secrète une figure maigre et ascétique aux yeux rentrés :

       Jassellette, notre homme à la Gestapo.

       – Quelle vie il a eue, dis-je.

       Il eut un rire gloussant : « Vous parlez d'un micmac dans les papiers, besogne de bureau, commenta-t-il sarcastique.

       Peut-être l'Armée Secrète eut-elle plusieurs hommes à la Gestapo, je ne sais. Les autres Services en avaient aussi.

       Dès que les Allemands décidaient une arrestation, l'intéressé se sauvait. Le nombre d'échecs devait vite les éclairer, ils devinèrent ce qui se passait et prirent la précaution de faire leurs rafles les dimanches et lundis matins, les bureaux de la Gestapo étant fermés pendant le week-end, il devenait impossible aux employés de la Gestapo d'avertir les leurs.

       Les Allemands cernèrent ainsi le château de Bassines un dimanche de septembre 1943 à 5 heures du matin. Joseph Havelange échappa à la rafle d'Yvoz-Ramet un lundi d'août 1943. La descente chez l'abbé Bonmariage, curé de Bonsin, eut lieu un lundi matin.

       Les Services tirèrent vite des conclusions, en ces jours peu tranquilles, certains agents délogeaient du samedi au lundi, ce qui avait l'avantage de ne pas attirer l'attention des voisins autant que s'ils avaient délogé tous les jours.

Le cafetier de Huy abattu. – Que chaque Service eut ses hommes à la Gestapo, devait amener des drames. En 1944, Arsène et Joseph arrivèrent un jour triomphants :

       – Bonne nouvelle, le plus grand traître de Huy vient d'être abattu, un tenancier dont le café était toujours bourré d'Allemands, son père faisait déjà la même chose en 1914.

       Nous applaudîmes. Quand je le racontai à Joseph Guissart, il ne répondit rien, il était sombre et triste, la mort du traître n'avait pas l'air de lui faire plaisir.

       Quelques jours après, je le racontais à Jean Bastin, m'en étonnant, il s'exclama :

       – Evidemment, c'était le meilleur agent de renseignement de l'A.S. Son café était toujours bourré d'Allemands... Ils ne se méfiaient pas, il donnait les meilleurs renseignements, il en a rendu des services celui-là !

       – Pauvre type ! m'exclamai-je. Quel courage ! Il en a eu une vie ! Personne à Huy ne le saluait. Et le père alors ?

      Le père faisait déjà la même chose en 1914 !

       – Et après la guerre de 1914, il n'a pas parlé ?

       – Non, puisque le fils a pu reprendre la même tâche ! S'il l'avait raconté, les Allemands se seraient méfiés...

       – Il y a des gens qui ont du courage. Chapeau devant celui-là, hein Loulou ?

       – Tu l'as dit. Y a-t-il un plus grand héros ? Tous les dangers d'un espion, tous les mépris d'un traître !

       Je comprenais l'abattement de Joseph Guissart.

       Ce genre de drame dut se renouveler, car en mai 1944, Londres donna l'ordre à l'Armée Secrète de ne plus abattre de traîtres. Ceux-ci seraient jugés par les tribunaux après la guerre. J'entendis Georges murmurer : « Si on avait su, il y en a bien quelques-uns qu'on se serait dépêché d'abattre, ils vont échapper maintenant !

Les résistants à la Gestapo.

       Arsène vint me trouver :

       – Tu ne pourrais pas toi Loulou, me chercher une place où cacher deux hommes, ce sont deux hommes à nous qui ont travaillé à la Gestapo ; un étudiant de dix-sept ans et un père de quatre enfants qui a vingt-quatre ans.

       – J'accepte, dis-je, il faut seulement que ce soit des hommes sûrs sur lesquels on puisse compter. Que je puisse répondre d'eux vis-à-vis des braves gens qui les accepteront.

       Arsène coula un regard oblique vers Joseph et ne répondit pas vite. Je ne le notai pas au moment même.

       – Ils sont à la ferme Haufroid à Jenneret, le fermier ne se sent pas en sécurité et veut qu'on cille les chercher tout de suite. J'ai promis que je les reprendrais dans trois jours au plus tard et je ne sais qu'en faire.

       Je me mis à chercher, demandai à de petits cultivateurs de les prendre, essuyai deux ou trois refus et remarquai que l'ambiance que je créais par ma mine de chuchoter, de parler vite à voix basse, de vérifier si personne ne pouvait entendre, inquiétait les gens. Je pris le contrepied, parlai calmement à voix haute, mais cachai qu'ils venaient de la Gestapo.

       Oui, je les connaissais : des jeunes gens sérieux, pondérés, prudents. Ils pouvaient être tranquilles.

       Monsieur et Madame Joseph Gruslin de Petit-Ouffet les acceptèrent. Le lendemain matin, j'allai à travers sentiers et taillis au village voisin, portant mon vélo sur l'épaule à la traversée d'un fourré et arrivai chez Monsieur Haufroid ;  il était très sombre et me remit les deux hommes. Il me demanda si j'étais de chez Demarche et où j'allais mettre les hommes. Je ne répondis pas et lui dis que mon silence était une mesure de prudence, que j'agissais toujours ainsi.

       Nous nous mîmes en route à trois, je fis maintenir entre chacun trois mètres de distance pour écarter les soupçons. Mot d'ordre, on ne se connaissait pas, on ne s'était jamais vus.

       Tout se passa bien.

       Quelques jours après, nous eûmes la visite des deux jeunes gens, ils étaient atterrés, le plus âgé s'était mis sur le seuil de la porte pour regarder le passage sur la grand’route. Un de ses collègues de la Gestapo passa et le reconnut.

       – Hé, c'est ici que tu te caches ?

       – Tu ne diras rien ?

       – Non, non, promis.

Il continuait : « Maintenant, il me faut tout de suite une nouvelle place. On peut nous arrêter d'un instant à l'autre.

       Je ne les entendis que cachée derrière la porte de la pièce voisine, car dès que je m'écriai : « Voilà les jeunes gens d'Arsène », maman me cria : « Cache-toi.» Je rétorquai : « Mais ce sont les jeunes gens de l'Armée Blanche ! » « Cache-toi » m'ordonna maman. Je le fis pour ne pas la contrarier, elle avait déjà tant de sujets d'inquiétude !

       J'étais en colère contre eux. Quels hurluberlus ! Monsieur et Madame Gruslin vinrent à la maison atterrés, nous demandant de les reprendre tout de suite. Moi, je ne voulais plus de ces jeunes gens, je voulais qu'Arsène s'en occupe lui-même. Je ne demanderais plus à de braves gens de risquer leur vie pour des gens aussi peu intéressants.

       Arsène arriva le soir, il comprit à demi-mots, promit de les reprendre de suite. Je l'entendis dire à Joseph Havelange :

       – Ces deux-là, ce qu'ils m'en ont fait voir ! Ce sont des gamins ;  ils font tout le temps des imprudences, on ne sait plus où les mettre. Voilà plusieurs fois que je les change, impossible de les garder quelque part.


Léon Philippart nom de guerre Jean Bastin

       – Ce serait bien, répondait Joseph, si on pouvait les enfermer dans une prison allemande avec la complicité du gardien, les Allemands ne les chercheraient pas là et on serait tranquilles.

       – Oui, mais ils y seraient mal et on aurait peur d'un hasard... On ne peut faire cela. Si les Allemands tombaient dessus, ils se feraient torturer, la Gestapo !

       Quelques jours plus tard, j'appris l'arrestation de Monsieur Haufroid. Je compris alors pourquoi il désirait tant et si vite le départ des jeunes gens.

       La guerre finie, je m'informai d'eux.

       – Ils ont été arrêtés, dit Arsène.

       – Pauvres types !

       L’habitude de se taire étant devenue une seconde nature, j'oubliai de demander qui ils étaient, d'où ils venaient.

CHAPITRE VI.

LES FILATURES.

Le curé de Bonsin.

       Joseph Guissart me dit :

       – J'ai deux enfants Juifs à cacher. Pourriez-vous essayer de me trouver quelque chose pour eux ?  Par exemple du côté d'Ocquier.

       Je connaissais là Monsieur Duchêne, marchand de souliers, dont le caractère enthousiaste m'avait plu lors d'une visite à la maison, figure franche, joviale, traits virils, il devait être brave, je songeai d'abord à lui.

       Ecoutez, répondit-il à ma demande le lendemain, si vous vous adressiez au curé de Bonsin, l'abbé Bonmariage ?

       – Vous croyez qu'il accepterait ?

       Bein, il s'occupe de résistance et tout le monde le connaît dans la région.

       Je fus enchantée, un contact intéressant à établir pour Joseph Guissart et une collaboration plus étroite entre régions de résistance.

       Joseph Guissart me répondit qu'il parlerait lui-même au curé de Bonsin et me dit plus tard qu'il était enchanté du contact établi.

       – Un chef de région, me dit-il, c'est vraiment du bon travail !

       De petits Juifs, il ne fut plus question, ils étaient évidemment placés.

       La guerre continuait. Joseph Guissart me demanda un jour si j'accepterais d'effectuer une liaison entre lui et le curé de Bonsin.

       – Vous iriez tous les lundis chez M. le curé de Bonsin et le mardi vous viendriez chez moi. J'aurais ainsi des nouvelles fraîches de ce qui se passe.

       J'acceptai. Pour ne pas attirer l'attention, je me levais assez tôt le lundi et arrivais à 7 heures 30 du matin à Bonsin, les gens n'avaient pas encore ouvert leurs volets, les rues et les campagnes étaient désertes, je fonçais sur ma bécane et une heure plus tard j'étais de retour à la maison. Monsieur le curé se levant tôt pour dire la messe, ma venue matinale ne le dérangeait pas.

       Je détestais rencontrer quelqu'un. Sur mon passage, à Ocquier, un ouvrier dit :

       – Tu connais cette djône fèye[3] ?

L’autre répondit : « C'est l'fèye dèmon Demarche d'Ouffet, l'fèye d'Achille. »

       Toute curiosité m'inquiétait. J'y songeai longtemps.

       Monsieur le curé disait : « Tout va bien» et je m'en allais. 

       Monsieur Guissart disait : « C'est très bien ».

       L’année 1943 passa, l'hiver vint.

       – Il fera bientôt trop froid, dit Monsieur Guissart, vous interromprez la liaison cet hiver.

       – Mais je saurai très bien, même avec le froid.

Les filatures.

       J'y allai un jour par grosse neige et rentrai avec les doigts de pied à moitié gelés. J'interrompis ;  au printemps, on recommença.

       Mon oncle Léon était facteur à Bonsin, je n'allai pas chez lui pour éviter de lui mettre la puce à l'oreille.

       Un jour, j'allai lui dire bonjour. On entendait de sa cuisine de violents coups de marteau.

       – Qu'est-ce que ces coups de marteau ?

       – Ce sont des hommes qui essayent d'agrandir la grotte qui est derrière la maison pour y cacher des hommes de l'armée blanche, ils travaillent pour le curé de Bonsin.

       – Est-ce que je peux aller voir ?

       – Tu iras quand ils seront retournés pour manger.

       – Ils sont nombreux ?

       – Ils sont neuf et travaillent par équipes, ce sont des fermiers du village, tout le monde en est.

       Je ris. Mais vous êtes près de la grand’ route ;  si un camion allemand vous tombe dessus, comment vous en tirerez-vous ?  Il n'y a pas de deuxième issue ?

       – Monsieur le curé a installé le téléphone dans la grotte ; dès qu'un camion vient, ils sont avertis.

       – Monsieur le curé a mis le téléphone ?

       – Oui, il l'a installé lui-même ;  il l'a branché sur la ligne.

       – Il sait faire ça !  Qui est-ce qui en est ?

       Mon oncle cita les noms des fermiers du village. Ici la résistance se faisait vraiment en famille.

       Un mois après, le projet était abandonné. Les travaux exposaient les hommes, la grotte suintait et était trop humide pour être utilisable. Les bois valaient mieux que cette pierre mouillée.

Filée.

       Je n'avais jamais été suivie quand j'allais à Bonsin, mais une nuit, j'eus un cauchemar (la vie d'un homme n'est-elle pas la vie d'un homme qui rêve ?) Je rêvais du chemin de Bonsin ;  je pédalais le long d'un bois aux longs troncs, il faisait assez sombre, j'entrevoyais se cachant derrière un arbre un homme lourd, vêtu de brun, chapeau rabattu et rappelant mon suiveur de Fraiture, il reparaissait et se cachait encore. Je m'éveillai avec une sensation de malaise et ne soufflai mot de mon rêve.

       Deux jours plus tard, je partis pour Bonsin l'esprit préoccupé. Devais-je y voir un songe ? Maman, en 1918, lisait en rêve la nuit, les lettres qu'elle recevait le lendemain de ses sœurs prisonnières en Allemagne ;  il y avait un précédent dans la famille. Mais ce lundi-là, de la dernière ferme du village, sortit sur mon passage une silhouette en brun qui me fit tressaillir, l'homme du rêve ;  il enfourcha son vélo et me précéda.

       Sur mes gardes, je me tins aux aguets.

       A 6 kilomètres, dans la rude côte d'Amas, il mit pied à terre (coup classique pour m'interroger) ;  Je bandai mes forces pour continuer la montée.

       – Ha, ça monte, héla-t-il à ma hauteur.

       Je ne pouvais aller vite, à pied il pouvait presque me suivre et pris mon temps pour répondre afin de gagner du temps.

       – Ça mon-te, il faut pous-ser !

       – Il faut faire comme moi, mettre pied à terre, dit-il.

       Je continuai à pousser ;  la vraisemblance à garder l'empêcherait de remonter sur son vélo.

       Bein, je préfère encore un peu essayer de continuer, ânonnai-je. Et arrivée au sommet de la côte, je bifurquai à gauche à fond de train vers un village caché par un tournant et un rideau d'arbres : Amas, à 300 mètres à gauche de la grand’ route. Je m'arrêtai dans une ferme sous le prétexte d'œufs à acheter. Il ne pouvait m'avoir vu changer de direction mais pourrait le supposer. Je retins longtemps la fermière qui eut l'air de dire : « Qu'est-ce qui lui prend de me faire perdre mon temps comme ça, et le matin encore ?  Avec tout ce travail que j'ai à faire !

       Je m'exclamais : « Ha, vous avez des filles ?... Et elles sont mariées ?

       Je devais avoir l'air gourde et empotée ;  la fermière essayait de rester polie et me regardait un peu méditative car je ne la lâchais pas et relançais désespérément la conversation à chaque essai qu'elle fit de se lever car je ne désirais pas non plus que d'autres fermiers remarquent mon passage. Une heure passa.

       Bon, il doit être loin, je peux essayer de continuer.

       Exceptionnellement, mon courrier fait, je m'arrêtai chez mon oncle pour m'informer.

       Mon oncle qui ne posait jamais de questions comprit et eut un tic nerveux aux sourcils.

       – Il y en a un qui s'est arrêté chez Draily[4].

       Je tressaillis. J'avais remarqué en passant la porte de la cuisine grande ouverte ;  il avait dû me voir passer. Et de cette maison, on pouvait apercevoir la côte menant au presbytère.

       – Tu le connais ?

       – Non, des gens qu'on ne connait pas, il en vient beaucoup avec les œufs, le beurre, les fraudeurs !  Il a demandé après toi. Draily lui a dit qu'il ne te connaissait pas. Il vient de venir me dire : « Attention à vot' neveuse[5], Léon, un homme a demandé : Qui est-ce ci crapaude[6]-là ? »

       Ouf, je respirais de soulagement. L'homme ne savait pas qui j'étais. Il ne lui avait été que trop facile d'entrer quelque part et de se dissimuler. J'avais encore de la chance.

       – Fais bien attention, sais-tu mi fi, dit mon oncle.

       – Bah, sois tranquille.

       Et je pris un air lointain et rêveur pour éluder toute explication…

       Le lundi suivant, je ne fus pas filée, mais huit jours après, arrivant à Bonsin, mon oncle au milieu de la route m'arrêta du geste.

       – Ha, Laurette !

       – Bonjour mon oncle, comment vas-tu ?

       – Viens, me dit-il, l'air soucieux.

       J'entrai étonnée et attendis.

       – Le curé vient d'être arrêté.

       – Ah !

       – Oui, il ne faut pas y aller, c'est pour cela que je me suis mis au milieu de la route pour t'arrêter et t'empêcher d'y aller.

       – Tu savais ?

       Bien sûr, depuis longtemps. Je te vois passer chaque semaine.

       D'ici on voit la maison de monsieur le curé et puis les gens me l'ont dit.

       – Ha !

       Je n'avais pas espéré tenir la chose secrète, mais elle ne l'était vraiment pas !

       – J'ai de la chance que tu aies été là. Qu'est-ce que tu sais à propos de son arrestation ?

       – On ne sait rien. Les Allemands y sont allés à cinq heures du matin. Je t'ai arrêtée au passage parce que j'avais peur qu'ils n'aient laissé des soldats dans la maison.

       – C'est plus que probable ;  en 1914 ils le faisaient toujours.

       – Qu'aurais-tu fait ?

       – J'aurais dit que je voulais aller à la cour et avais frappé à la première maison venue.

       – Ça ne prend pas toujours.

       – Même jamais. On essaye. Ça empêche les autres réponses.

       J'aurais aussi essayé de me sauver.

       C'était la deuxième fois que je devais aller chez quelqu'un le jour où on l'arrêtait. La première fois c'était à Bassines.

       Quelques minutes après, je repartais en hâte et allais téléphoner à Monsieur Guisart d'une ferme voisine. Les Allemands devaient avoir des espions sur la ligne. Que c'était ennuyeux ;  il le fallait pourtant, c'était urgent.

       – Allo, ici Josée.

       – Qui ? Je ne vois pas.

       Il s'énervait.

       – Laurette.

       – Ah ! Qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas ?

       – La commission. Ça ne va pas, elle n'est pas là.

       – Je ne comprends pas.

       – Je vous expliquerai.

       – Dites.

       – Ils l'ont arrêté.

       – Venez tout de suite, dit-il. A tantôt.

       Nous raccrochâmes.

       J'étais irritée. Lui, si rapide, il comprenait mal aujourd'hui. Me faire parler en clair un jour pareil !  Et pourquoi avait-il oublié mon nom de guerre...

       Je passai chez lui avant de rentrer à la maison. Cette course durait deux fois plus que d'habitude, maman devait s'inquiéter.

       – Vous ne savez pas ce que vous allez faire ? me dit-il, vous allez retourner à Bonsin, entrer chez monsieur le curé, pour savoir ce qui s'est passé et puis vous reviendrez me le dire ici.

       Je fus extrêmement surprise, qu'ayant échappé à ce guêpier il me demandât d'y retourner. Je le connaissais bien, sensé, intelligent, il devait avoir quelque raison qu'il gardait pour lui. Je ne l'interrogeai pas et passai par la maison pour rassurer maman sur mon absence prolongée.

       – Mais pourquoi dois-tu y retourner ?

       – Une commission à faire, dis-je évasivement, sans mentionner l'arrestation du curé de Bonsin.

       – S'il n'a pas encore été arrêté, avertissez-le que les Allemands sont descendus chez lui, m'avait dit Joseph Guissart. Pour ce, je fis les 10 km de côte en un quart d'heure, montre en main, veines gonflées et battantes. Vitesse de coureur du Tour de France, commentais-je à part moi fièrement.

       A Bonsin, la rue était déserte par cette grise journée, seule une femme du village, campée au milieu de la route, rit aux éclats en me voyant arriver pour me montrer « qu'elle était au courant ». Ce qui m'énerva.

       Je sonnai, je supposais le traître quelque part aux aguets dans les environs et surveillant les abords... Etait-ce pour donner le change à la Gestapo que Joseph Guissart m'avait envoyée ici ?  Mon chef seul savait.

       Au coup de cloche, la soeur de Monsieur le curé vint ouvrir.

       – Vous n'avez pas peur ?

       – Pourquoi aurais-je peur ?  Et Monsieur le curé ?

       Le sol me brûlait sous les pieds.

       – Il est parti avant qu'ils n'arrivent, il est allé rejoindre le groupe qu'il cache dans les bois, nous avons eu de la chance, les papiers compromettants se trouvaient sur la table et sur la cheminée, ils ont fouillé mais ne les ont pas regardés ; dès qu'ils ont eu le dos tourné, je les ai fait disparaître. Ils sont allés au grenier, tous les fils électriques étaient à terre. Ils ont demandé : « Qu'est cela ? » J'ai répondu : « Ce sont de vieilles affaires, parfois Monsieur le curé bricole un peu pour passer son temps.

       – Qu'est-ce que c'était ?

       – Les fils de téléphone pour la grotte.

       – Ah oui, vous n'avez pas eu peur ?

       – Un peu.

       J'avais hâte d'être loin. Je pris congé d'elle et je retournai chez Monsieur Guissart, il était plus calme mais je cachai jusqu'à la fin de la guerre à maman ce que j'ai toujours appelé « la folie de mon chef ».

Les filatures.

       Quinze jours après, je le trouvai dans son bureau s'agitant comme un lion en cage.

       – Je suis énervé, il y a huit jours qu'ils ont arrêté un de mes courriers et ils ne le lâchent pas... et les parents... les parents... vous devez imaginer dans quel état sont les parents... et rien, aucune nouvelle, on ne sait même pas où il est... Je n'y comprends rien... je n'y comprends rien...

       Je ne l'avais jamais vu dans cet état. Je me sentais impuissante et m'étonnais. Pourquoi répétait-il « Je 'y comprends rien. » Il y avait un mystère là-dessous. Est-ce que la Gestapo l'avait roulé. S'était-il trop fié à elle ?

        – Il n'y a rien pour vous aujourd‘hui, dit-il enfin. Y a-t-il quelque chose de neuf chez vous ?

       Et notre conversation se termina rapidement.

       Pourquoi avais-je été suivie vers Bonsin ?

       Remontons en arrière.

       Papa revient du village et me dit : Tu sais ce que Gentinne m'a dit « Tiens, Demarche, il paraît que ta fille fait de l'armée blanche. »

       – Oh non, dit papa.

       – C'est le fermier Lardot[7] qui me l'a dit.

       – Comment Lordot l'a-t-il su, dis-je.

       – Je n'en sais rien. Tu devrais cesser d'aller dans les fermes demander du froment pour la Résistance, j'aime encore mieux le payer de ma poche, les fermiers parlent. Il l'aura appris d'un autre fermier.

       – Maréchal !!

       – En effet, Lardot connaît Maréchal, ils ont passé une soirée ensemble il y a quelques jours.

       – J'y suis allée demander du froment.

       Je promis à papa de ne m'adresser dorénavant qu'à des fermiers qui me connaissaient déjà.

       Le fait me frappait, parce que lié à un autre rêve. La veille du jour où j'avais décidé d'aller chez Maréchal demander du froment, je m'éveillai en sursaut : la route de campagne menant à la ferme était coupée d'un précipice, j'avais arrêté mon vélo devant la faille et me demandais s'il fallait sauter pour continuer mon chemin. S'agissait-il d'un songe avertisseur ?  Le matin, je haussai mes épaules alourdies et décidai d'y aller quand même. Vous connaissez la suite.

Les filatures.

Filée vers Sény-Fraiture.

       Chaque mardi, j'allais à Fraiture.

       Un jour à Sény, je me retournai et vis un homme en brun sauter sur son vélo ;  je filai ;  entre Sény et Fraiture, je me retournai encore, l'homme suivait à vive allure le regard rivé sur moi, et j'eus beau faire, peu avant la maison de Guissart il me dépassa.

       – Un homme m'a dépassée juste avant d'arriver chez vous, dis-je, l'avez-vous vu ?

       – Non, je ne l'ai pas vu.

       Les mardis suivants, même manège.

       Aussi à peine entrée, dis-je précipitamment à Joseph Guissart : « Je suis suivie » et répétai « je suis suivie. »

       Il se leva brusquement, regarda par la fenêtre.

       – C'est trop tard, dis-je, c'est déjà la troisième fois qu'il me suit, il pédale plus vite que moi et me dépasse juste avant d'arriver chez vous, probablement pour ne pas se faire repérer. La prochaine fois, j'arriverai à dix heures juste, postez-vous devant la fenêtre avant que j'arrive, comme cela vous le verrez.

       Le mardi suivant ma première exclamation fut :

       – Vous l'avez vu ?

       – Oui, me répondit Joseph Guissart, mais le F. I. tient des réunions à Fraiture, il est peut-être venu à la réunion.

       – Il a de drôles de façons d'agir pour un membre du F. I. c'est plutôt la manière de faire d'un indicateur de la Gestapo. Il faudrait vérifier. La prochaine fois je ne viendrai plus à dix heures mais à deux heures, comme cela on verra bien si c'est moi qui l'intéresse.

       Je changeai l'heure d'arrivée, une fois, deux fois, trois fois, l'homme en brun me suivait toujours. Je changeai le jour.

       Joseph Guissart était convaincu à présent qu'il s'agissait d'une filature.

       Je disais :

       – Vous ne croyez pas qu'il faudrait le descendre s'il continue, il met tout le Service en danger. Ce qui me rassure c'est qu'il ne me suit que quand je viens ici. Pensez-vous que je puisse continuer à venir ?

       – Oh oui.

       Je le regardai pensant... jusqu'à ce que nous soyons arrêtés.

       Plus tard, j'insistai : – Il faudrait le faire descendre. Des milliers de soldats innocents meurent tous les jours pour cette guerre. Pour un sale type en moins, il n'y a pas à balancer, il met tout le Service en danger.

       Joseph Guissart répondait :

       – Descendre, c'est beaucoup. On va attendre... on va voir...

       Je disais : – Attendre quoi, qu'on soit pris !

       Sa patience m'interloquait.

       Cela dura des mois... Nous faisions mon suiveur et moi les mêmes gestes aux mêmes endroits, je changeais l'heure, le jour, il était toujours là. Je pensais : Mais pourquoi ne me suit-il pas quand je fais d'autres courses pour la Résistance. Cela me rassurait ;  il lui en fallait du temps pour progresser dans son enquête et pendant ce temps-là, la guerre avançait, la résistance continuait.

       Cela devait finir par arriver. Un jour il se profila inopinément sur la petite route de campagne qui menait à la maison, je l'avais vu à temps.

       Je bondis vers maman.

       – Ecoute, si cet homme qui vient te demande combien tu as de filles, tu réponds deux filles. Je n'ai pas le temps de t'expliquer mais il s'agit de ma vie. Fais bien attention : deux filles.

       Je me sauvai.

       Je filai vers la pièce voisine, il était juste temps. L'homme entra. J'entendis mes soeurs parler, vaquer dans la cuisine. Quand il fut parti, je me précipitai.

       – A-t-il demandé combien tu avais de filles ?

       – Oui.

       Et combien as-tu dit ?

       Deux filles.

       – Ouf ! Enfin ! Tu as vraiment été une chic petite maman. Grâce à toi je suis peut-être tranquille.

       Ma ruse allait-elle réussir ?  On verrait bien. En tout cas mon arrestation avait été bien proche.

       Je racontai la chose à Joseph Guissart mais ne fus plus suivie.

       Une ou deux semaines après, une femme vint à la maison. Je ne la connaissais pas, elle me demanda :

       – Vous n'avez pas entendu parler d'un homme qui a été abattu d'une balle sur le chemin de Sény à Fraiture ?

       – Non.

       La femme ajouta :

       – C'est probablement un traître, on ne sait pas qui c'est, on l'a mis à la morgue en attendant.

       J’avais tressailli. Ah si c'était mon suiveur, j'aurais pu vivre tranquille.

       En tout cas, pensais-je, si Joseph Guissart l'avait fait abattre, il me l'aurait dit, donc ce n'est pas lui.

       Et je n'y pensai plus.

La lettre de menace.

Que contenait la lettre que me remit Joseph Guissart ? Je ne le sus jamais. Il me fit appeler et me dit, me la tendant :

     – Allez porter cette lettre à Madame X... de Nandrin[8], dites-lui de la remettre fermée à son mari ;  si elle vous demande qui vous êtes... inventez !  Et donnez le change !  Sitôt après l'avoir remise, sauvez-vous et dirigez-vous d'un autre côté, comme si vous veniez de Liège, par exemple.

       Je lui fis répéter en détails ses ordres.

       – La personne doit croire que je viens de Liège ?

       – Oui.

       – Que je retourne à Liège ?

       – Oui.

       – Elle ne doit pas ouvrir la lettre devant moi ?

       – Surtout pas.

       – Je dois me sauver sitôt après l'avoir remise ?

       – Le plus vite possible. Et surtout ne vous faites pas rattraper.

       – Bon. Je changerai ma voix, ma marche, en gardant la vraisemblance, bien sûr !

       Ce courrier se passa très bien.

       Je pris ma sœur avec moi pour décamper plus vite.

       – Tiens les vélos, dis-je ;  il faut sauter dessus dès que j'aurai fini.

       Une femme en noir vint ouvrir.

       – Bonjour, Madame, j'ai une lettre à remettre en main propre à votre mari[9].

       – Il n'est pas là.

       – Vous la lui remettrez bien.

       – Y a-t-il une réponse de suite ? fit-elle, faisant mine de l'ouvrir.

       J'arrêtai d'un geste à demi esquissé son mouvement.

       – Surtout pas, riai-je, c'est confidentiel, m'a dit l'ami de votre mari qui me l'a remise ; il vaut peut-être mieux ne pas l'ouvrir. C'est une question de forme du reste, il vous dira bien lui même ce qu'il y a dedans.


Marie Guissart tuée le 3 septembre 1944

       – Et son ami ?

       – C'est un monsieur de Liège que je ne connais pas très bien et qui m'a demandé de la lui remettre en passant.

       Elle était un peu interloquée.

       – Je crois qu'il n'y a rien d'autre. Au-revoir, Madame.

       Elle resta sur le seuil, immobile, regardant fixement l'enveloppe fermée.

       Je dévalai l'espace vers mon vélo. Elle me suivait, esquissait un geste pour demander encore quelque chose, Je fis semblant de ne pas la voir.

       – Hop, dis-je à ma sœur.

       Et nous filâmes direction Liège, par un grand détour pour rentrer à la maison.

       Après la guerre, intriguée, j'interrogeai Joseph Guissart.

       – Je ne me rappelle pas, dit-il.

       De haut lieu, il avait reçu l'ordre de garder le silence sur le tout et l'observait scrupuleusement.

Inquiétude des mères.

       Ces filatures devaient préparer une rafle.

       Je voulais amener maman à faire face aux interrogatoires et l'amener à accepter l'idée qu'au cas où je serais torturée, elle devrait se taire à tout prix. Une ou deux fois j'y fis allusion.

       – Tu dois aller quelque part ?

       – Oui, ne t'inquiète pas trop.

       – Essaye d'être vite de retour, tu sais comme je suis inquiète.

       – ... Je vais toujours vite, le plus vite possible, et puis... (je baissai la voix), le pire serait d'être arrêtée. Pas de danger, tu sais... mais dans ce cas, tu ne pourrais m'aider que par une chose ; tu dirais que tu ne sais rien, que tu ne t'es jamais doutée de rien.

       – Oh, ne dis pas cela, suppliait maman, je prendrais tout sur moi, c'est moi qui aurai tout fait, pas toi, je ne veux pas qu'on te fasse quelque chose.

       – La seule chose que tu aies à faire est de dire que tu ne sais rien ;  tu ne pourrais m'aider que comme cela. Si je dis que je ne sais rien et que tu dis le contraire, tu me perds. Mais si tu dis que tu ne sais rien, tu m'aides.

       – Tu m'affoles ! Mais non, je veux prendre tout sur moi !

       – Ils me croiront peut-être, ou bien ils seront obligés de faire semblant de me croire. En tout cas, il n'y a qu'une chose à faire, on ne sait rien. Je dirai que je ne sais rien, quelque soit ce que je porte sur moi. J'essayerai de m'en débarrasser évidemment, c'est le mot d'ordre, mais tu ne sais rien, tu ne sais rien, il faut ne rien savoir.

       Je tâchai d'atténuer l'effet de mes paroles.

       Sois tranquille, ce ne sera pas pour aujourd'hui !

       – A la grâce de Dieu... je dirai que je ne sais rien !

       – Oh oui, maman, tu es un ange, c'est la seule chose à faire. Et puis rassure-toi et à bientôt.

       Je pris la porte, enfonçant la tête entre les épaules comme celui qui a un poids sur le dos, mes cheveux flottant sur mon manteau, de gros souliers rugueux et épais, des bas ¾ de coton blanc venant d'un couvre-lit détricoté ;  j'étais habillée comme les autres, mais n'était-ce pas la quatrième année d'occupation ? Je me mis à pédaler ;  les bois sombres, la côte, respiraient la lutte, s'apparentaient à mes sentiments. Avec enthousiasme, je me dépêchais, crispée par l'effort.

       Une maison grise fermait sa façade sur le bord de la route (J.G.). Je jetai un coup d'œil furtif sur le chemin, les fossés, les haies et brusquement me précipitai, martelai la porte de coups durs et violents. D'un geste vif l'ouvris toute grande, engouffrai mon vélo à l'intérieur du corridor, et aussi vite elle fut refermée.

       Je revenais...

       – Ça a bien été, ma petite Loulou ?

       – Très bien, ma petite maman.

       Et je ne disais ni le nom du village, ni le nom des résistants chez qui j'étais allée. Au cas où la Gestapo la ferait parler, qu'elle ne puisse dire le nom des villages du réseau que commandait Fraiture.

Je ne sors plus à Ouffet.

       Les suiveurs ne me filaient pas au moment ou je rentrais chez moi. J'en déduisis qu'ils ne savaient pas où j'habitais, qui j'étais. Je dis donc à maman sans m'en expliquer :

       – Je n'irai plus dans le village, mes sœurs feront les courses à ma place, je ne sortirai plus que lorsqu'il fera noir.

       Maman acquiesça. Avait-elle deviné ?  Que pensait-elle sous son sourire toujours doux et discret ?  J'allais tout de même à la messe le matin. En cas de torture, il faut des forces.

Ouffet.

       Les coups des résistants sur les bureaux de poste, les maisons communales, les fermes, faisaient naître peu à peu la légende des « bandits », Nous en profitions pour exploiter ces bruits à notre profit.

       Notre voisine disait : « Est-ce vrai, Madame, que quand ils savent qu'on a répété quelque chose, les résistants tuent ceux qui l'ont dit ? » – « Oui, disait maman, et elle accentuait en levant un grand doigt « si la Résistance apprenait qu'on a répété quelque chose, elle tuerait, comme s'ils avaient trahi, ceux qui l'ont dit ». La voisine répondait : « Oh, vous comprenez bien, n'est-ce pas, Madame, je disais justement à Félix, c'est bon qu'on ne sait rien, mais si on savait quelque chose, on ne pourrait mal de rien dire ». Et je faisais de même. Je craignais qu'elle parle ;  elle avait des connaissances dans la côte de Sény d'où partait mon suiveur et il fallait si peu de choses pour que...

       Rentrées chez nous, nous riions. En attendant, ce silence était une question de vie ou de mort et la situation se compliquait de plus en plus.

Légendes de 1944.

       – Si un résistant refuse de tuer un traître, il est tué par un des siens ;  ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, Madame ? demandait la voisine.

       – Vous pensez bien que ce n'est pas vrai, c'est ridicule !

       La question nous laissait perplexes ;  nous prenait-on pour des résistants ?

       Je donne ici quelques précisions sur le Service des tueurs. Peu à peu le nom leur en était venu.

       Décidée par l'état-major, l'exécution des traîtres était faite par des volontaires. Les tuer était faire justice, c'était une nécessité, le Service devait survivre, la guerre devait être gagnée. L'Armée Secrète exécutait au révolver ou au fusil ;  le Front Intérieur employait parfois la pendaison.

       Oui, nous Membres des Services, pouvions refuser une mission, aider un autre Service sans avoir à en justifier, organiser un acte de sabotage de notre propre chef, prendre des décisions. Nous formions une armée, mais dont les liens étaient libres, armée de volontaires dans le plein sens du mot.

Filée à Esneux.

       Ce jour-là, un homme enfila derrière moi la côte de 7 km qui va d'Esneux à Villers-aux-Tours. Je tablais sur sa fatigue pour en avoir raison ; en effet, il me dépassa, me héla pour me dire qu'il valait mieux mettre pied à terre.

       J'en profitai pour le semer. Trois semaines plus tard, un verglas impitoyable fit de cette route un miroir. Je fus seule sur cette patinoire où je pouvais rouler à vélo mais n'eus pu marcher et j'appréciais cette solitude devenue inhabituelle.

       Des semaines passèrent.

       1944. Mon arrivée à Esneux est annoncée par un coup de klaxon. Ces coups de klaxon m'atteignent comme des coups de fusils aux mêmes endroits chaque fois, au commencement et au bout de l'avenue Montéfiore. Je dus les subir jusqu'à la fin de la guerre.

       J'allais dire à Loulou Philippart que son mari se portait bien et je passais chez monsieur X. dire bonjour. Un jour, je les trouvai en effervescence. La veille, Monsieur X. avait été arrêté au moment où il transportait en carriole des valises de linge et de la nourriture pour ravitailler les hommes qu'il cachait dans les bois. Emmené à la Kommandantur, il venait d'être relâché. Le traître qui l'avait dénoncé fut abattu le surlendemain de son retour chez lui. Ainsi tout tournait rond dans le Service en 1944.

Le bureau d'Ouffet.

Exécution de la famille Franck.

       Joseph Guissart arriva un jour à la maison et d'un air tracassé, inhabituel chez lui, nous parla d'un bureau de traîtres dont les réunions se tiendraient à Ouffet...

       – Oh non, nous ne voyions pas. Nous n'avions entendu parler de rien.

       Il répétait, « C'est embêtant ! » et il continuait à regarder fixement au loin, visiblement préoccupé par l'existence de ce bureau.

       – Il faut le dépister... il faudrait le repérer... oui, c'est important.

       Quelque temps plus tard, l'ouvrier de papa, Jean Heck, nous dit avoir appris par le F.I. que Frank, le rexiste dont la fille travaillait à la Gestapo et fraternisait avec les officiers allemands, tenait des réunions chez lui. A jour et heure fixes, on voyait tous les vélos rangés le long du mur ou ailleurs.

       Je rapportai la chose à Joseph Guissart qui regarda au loin fixement sans rien dire et en sursautant.

       J'oubliai le fait.

       Dix ou quinze jours après, quelqu'un nous conta la grande nouvelle : Deux hommes masqués étaient venus à vélo, entrés chez les Frank et les avaient tués tous trois, père, mère et fille à coups de révolvers puis s'étaient enfuis.

       J'eus un choc. « Frank n'est pas un traître », avait l'habitude de dire maman ;  je ne vois en lui qu'un rexiste. J'en étais moins sûre qu'elle.

       Commentaires au village : « C'est bien fait, même si ce n'était pas un traître, il n'avait pas besoin de faire avec les boches ».

       Deux hommes à vélo. Etait-ce l'AS. ou le F.I. ?

       Les Services n'aiment pas raconter ces choses. Je ne sus jamais le fin mot de l'histoire.

       L’avais-je provoqué ?  Cela me troublait un peu.

A la poursuite de Degrelle.

       Mai 1944.

       Les Allemands décrétèrent le couvre-feu : la circulation interdite d'un village à l'autre de cinq heures de l'après-midi jusqu'au lendemain matin, pour punir le Condroz de son activité.

       Seuls les médecins, les vétérinaires, les camions de ravitaillement pouvaient circuler.

       Joseph Guissart me dit :

       – Prenez note de toutes les plaques de voiture que vous rencontrez, de l'heure du passage et de l'endroit et transmettez les moi.

       – ? ? ?

       – On ne sait pas où perche Degrelle. Il perche tantôt ici, tantôt là. On cherche à l'avoir.

       En 1944, les Allemands ramassèrent les étudiants. Jacques Musch, en dernière année de droit, dut interrompre ses études ; il se cacha chez Georges Guissart et fit partie du 2ème bureau.

       Je demandai à Joseph : « Pourquoi ramassent-ils les étudiants ? 

       Il répondit : « Hitler veut la domination de la race des Seigneurs. Il n'y aura de véritable domination que quand tous les intellectuels belges seront remplacés par des intellectuels allemands. Ils veulent les supprimer petit à petit.

       Je répondis : « Il est temps que nous gagnions la guerre. Vous devinez ce que serait l'avenir s'il réalisait ses projets !

       – Oui, dit-il, d'un côté affamer la population, de l'autre supprimer sa classe intellectuelle, c'est à la longue l'anéantissement complet de la nation.

       Je sursautai. Je n'avais jamais vu aussi clairement le drame de notre situation, la certitude d'emporter la victoire empêchait que j'y réfléchisse.

       – A long terme, ajoutait-il, c'est ce qui serait arrivé ! Heureusement que nous sommes là !

La réunion.

       Le téléphone sonna. « Laurette pourrait venir » demanda Joseph Guissart.

       – Oui, dit maman.

       Communication laconique. Je partis vite. Mon chef m'attendait.

       – Je vous ai fait venir, pas vraiment pour une tâche de Service. Je vais tenir une réunion chez vous cet après-midi, j'ai des papiers à transporter et comme je suis assez exposé et que ces papiers ne doivent pas tomber aux mains des Allemands, je voudrais vous demander de bien vouloir les prendre, il ne serait guère prudent que je les transporte moi-même. Voudriez-vous vous en charger ?

       – Certainement.

       – Voici. Je ne voudrais pas vous exposer sans que vous ne le sachiez. Vous êtes libre de refuser. Si ces papiers tombent aux mains des Allemands, ils vous tortureront des mois sans vous lâcher. Ils ont attrapé l'espion de Dunkerque et l'ont torturé six mois sans arrêt et ils ne l'ont laissé se rétablir que pour le retorturer à nouveau.


L’abbé Bonmariage

       – Je suis sûre de moi, dis-je.

       – Réfléchissez, insista-t-il, vous pouvez refuser.

       Et il attendit, ses grands yeux bleus pensifs aux lueurs grises me regardaient de très loin ;  il était carré sur sa chaise.

       – J'accepte.

       Je me levai prête à tout. La torture, je l'attendais. Tant de jeunes, cette guerre-ci, l'attendaient.

       – Puis-je les détruire si je suis arrêtée ?

       Il fit un geste de la main, mais ne répondit rien. C'est ce que je voulais savoir ;  il n'était donc pas indispensable de sauver les documents. Tant mieux, je ne tenais pas à être torturée six mois et je retournai à la maison, annonçai à maman que la réunion aurait lieu chez nous. Jean Bastin, caché chez nous depuis quatre mois, s'excitait : cette atmosphère de résistance allait rompre la monotonie de sa réclusion.

       – Attends, nous allons leur jouer un tour. Tu as des portraits d'Hitler ? Vite un cadre, mettons-les dedans. Quand ils arriveront j'ouvrirai la porte et crierai « Heil Hitler ».

       – C'est une bonne idée.

       La plaisanterie symbolisant l'Allemagne aux écoutes me faisait peu rire mais Jean devait être peu sensible aux symboles.

       Vers une heure, Joseph Guissart et le deuxième bureau ou G arrivaient. Lui en moto, les filles : Mireille[10], 23 ans, grand courrier vers liège. Betty[11], 25 ans, Juive cachée à Clavier et courrier à l'occasion. Tarzan, courrier. Amand, frère de Betty, qui périt à Auschwitz. Auguste[12] et finalement un invité de Monsieur Guissart.

       – Entrez aussi, me dit Joseph Guissart.

       – Est-ce que je peux y aller ? dit Jean.

       – Non, pas vous.

       Son ton bref me surprit. Jean rit : « Je suis de trop. Hé, dit-il à maman, que pensez-vous de l'honneur fait à votre fille ? »

       Maman sourit timidement. Joseph Guissart admirait maman. Moi, j'étais pour lui une petite fille et la nuance me vexait parfois.

       Heil Hitler !

       Jean se dressait le poignard tendu, au garde à vous. Le teint de Joseph Guissart s'empourprait, son visage gonflait et ses yeux pétillaient, rieurs et colériques. Auguste se dressa à ses côtés, sous l'effet de la surprise la colère se lisait sur ses traits.

       Joseph Guissart claqua les talons, fit le salut militaire : « Heil Hitler! », mais aussitôt sa voix changea, son effort pour se dominer était vraiment comique. Auguste brandit le poignard : « Si on te tenait, tu passerais un bon quart d'heure, sale cochon ! » Tout le monde rit.

       Les filles entraient, suivies des jeunes gens. Quelques insultes jaillirent.

       – Et maintenant, on va enlever ça, dit Joseph Guissart, et commencer à travailler.

       La table fut débarrassée.

       – Est-ce qu'il y a assez de chaises ?  demanda maman.

       – Fermons bien les portes, dit Joseph Guissart. Est-ce que personne ne peut entendre ce qu'on dit dans cette pièce ?

       – Je crois que non, dis-je. Je ne vois pas par où.

       Chacun s'assied, les garçons d'un côté : le chef, son invité, Auguste et Amand. De l'autre côté, en vis-à-vis : Mireille, Tarzan, Betty et moi. Tarzan, 33 ans, grande, forte, gendarme, la voix grave et bougonne, était accoucheuse. Garçon manqué, elle avait bien choisi son nom de guerre qui faisait rire la première fois qu'on l'entendait. Mireille avait choisi son nom pour en avoir aimé l'opéra, elle tenait les yeux baissés et mordillait la chaîne et la petite croix qu'elle portait au cou.

       Betty, 25 ans, le regard vague, fixé on ne sait où, regardait tantôt le chef, tantôt le mur.

       Mes 17 ans bridaient mal leur curiosité. Je dévorais chacun des yeux.

       A côté de Guissart, l'inconnu au sourire d'invité, essayait de ne pas dévisager les autres, comme il faut, presque homme du monde, malgré lui son regard pétillait attaché sur l'un ou sur l'autre tout à coup.

       Auguste, le regard enfiévré, avait le sourire d'Arsène.

       Amand, les traits de l'étudiant, très grand, très blond, intellectuel.

       Joseph Guissart, sosie de Churchill, me demanda les papiers et je lui tendis le rouleau du matin.

       Il demanda à Mireille : « C'est vous qui allez lire ? »

       – Non, non, dit Mireille.

       – Vous, Betty ?

       Pour vous endormir ou pour vous bercer, répartit Betty.

       Il ne me le demanda pas. Il me savait timide, je n'eus pas osé refuser.

       – Il faudra bien que je le lise.

       Quelque part un grattement derrière le mur. Il se redressa

       – Vous êtes sûre que personne ne peut entendre ?

       – Voulez-vous que j'aille voir ? Proposai-je.

       Il secoua la tête, commença la lecture du rapport.

       « Activité du Service, dans le Secteur la semaine dernière... » il parla aussi de l'activité du F.I. et du M.N.B., Services indépendants du nôtre. Il poursuivit sa lecture :

       – Nous avons averti cette semaine le docteur X… d'Anthisnes et l'instituteur X… que les Allemands allaient faire une descente chez eux. Ils ont eu le temps de se mettre à l'abri. L'instituteur est de notre Service, le Docteur fait partie d'un autre groupe, mais nous avons jugé de notre devoir de l'avertir comme s'il était des nôtres.

       Le sourire de l'invité de Monsieur Guissart devint plus vague et plus fixe comme s'il avait voulu masquer sa pensée, il était vraisemblablement cet instituteur.

       Monsieur Guissart nous lut la lettre anonyme de dénonciation, interceptée avant d'avoir pu parvenir à la Kommandantur. « Il était, disait la lettre, recéleur d'armes, cachait des hommes, aidait le maquis, distribuait de fausses cartes d'identité.»

       – Hm, il vaut mieux que ce soit nous qui l'ayons reçue commenta-t-il.

       Il continua

       – L'ordre nous est donné de Londres de cesser d'avertir les agents des autres Services, quand la Gestapo a décidé leur arrestation, ceci nous exposant, mais j'ai décidé de continuer en dépit de l'ordre reçu. Vous n'y voyez pos d'objection ?

       Ses yeux qui se levaient sur nous ne contenaient aucun doute quant à notre assentiment.

       – Je suppose que vous êtes bien d'accord avec moi ?

       Il rencontra nos regards d'adhésion. Ses désirs étaient des ordres et nous pensions toujours comme lui. Sa sincérité, sa bravoure faisaient son autorité sur nous.

       – De nombreux agents ont déjà été sauvés ;  nous sommes ici pour servir même si cela nous met en danger. Et il reprit la suite du rapport.

       – Le couvre-feu nous a beaucoup ennuyés ces derniers temps. Il est difficile pour un courrier de faire une longue course et d'être de retour avant cinq heures. Il est dangereux même pour une fille de dépasser l'heure du couvre-feu car comment justifier sa présence sur les routes et les familles sont inquiètes quand on loge en route. Et comment les avertir sans donner l'éveil ?

       – C'est comme moi, dit Auguste. J'ai été surpris par le couvre-feu et ai dû loger en route. Quand je suis rentré le lendemain matin, mon père m'a presque battu tellement il était inquiet. Il me croyait déjà torturé par la Gestapo.

       – Vous avez certainement vu les affiches apposées par le commandant Byll, reprit Monsieur Guissart, Mireille et moi avons rencontré le commandant Byll cette semaine, n'est-ce pas, Mireille ?

       Mireille tressaillit d'un air réprobateur.

– Le commandant Byll, c'est l'organisateur des sabotages dans la région. Il dispose d'une équipe de six hommes ;  il a de petits cheveux blonds dorés, n'est-ce pas Mireille ? et doit percher du côté de Sy.

       Je regarde Joseph Guissart : « Tiens, il a aussi les cheveux blonds dorés ! »

       – Vous savez que Mireille est allée à la forteresse de Huy ! On n'est pas mal en prison, n'est-ce pas Mireille ?

       Mireille bougea sur sa chaise sans regarder le chef, le regard rivé à terre.

       – N'est-ce pas Mireille ?

       – Nous étions six, on nous avait mis avec d'autres dans une grande salle commune éclairée par des fenêtres à barreaux. Nous y étions couchés sur de la paille.

       – Et Mireille y est restée trois jours. N'est-ce pas Mireille ?

       Il reprit :

       – Nous avons caché des armes dans le bois de X... à Warzée. Celui d'entre nous qui est allé voir dans quel état elles se trouvaient a découvert au-dessus de la cachette le corps d'un pendu, vraisemblablement exécuté par le Front Intérieur ;  de toute façon, notre Service n'y est pour rien. Celui qui l'a trouvé a immédiatement alerté le Service. Les armes ont été déterrées et cachées ailleurs avant qu'il ne fût signalé.

       – Suite à la prise de Bassines, l'exécution des traîtres, la famille Lacasse de Chardeneux, a eu lieu par une fusillade devant la grille du château à dix heures du matin après condamnation à mort par le Conseil de guerre. Le peloton d'exécution était formé par les six lieutenants et sergents (il énuméra les prénoms de guerre). J'avais demandé l'avis de M. le Curé de Bonsin sur cette exécution. Il m'a répondu : « Comme prêtre, je ne puis vous répondre ;  si je n'étais pas prêtre, je répondrais oui », les corps de Lacasse, de sa femme et de leurs deux enfants furent chargés dans une camionnette et enterrés dans le bois de X... Je ne vous donnerai pas le nom, c'est inutile.

       Je fus étonnée de cette précaution mais ce secret ne pouvait être utile en rien. C’est pourquoi, bien que l'ayant appris par la suite, je le tais encore.

       – La date du débarquement anglais fixée à la troisième semaine de mai est reportée à la première semaine de juin.

       – Encore ! soupira Mireille.

       Ils vont sûrement venir ce jour-là, pensai-le.

       Je vais maintenant, pour vous distraire, vous lire quelques unes des lettres interceptées.

       Les lettres se ressemblaient par une même énumération : « cache des hommes, des armes, ravitaille le maquis, distribue de fausses cartes d'identité ». Une des dénonciations citait une femme de Soheit-Tinlot : « Je m'étonne, disait la lettre, de vous avoir écrit plusieurs fois sans que vous n'y ayez donné aucune suite. » On s'esclaffa.

       – Et pour cause, dit Joseph Guissart. Je la connais, elle est très dévouée et s'occupe de beaucoup de choses, elle est du F.I., elle a été avertie et s'il y a d'autres lettres, nous les intercepterons de même.

       Je rêvais : ici, on divulguait le nom des agents du F.I., peut-être le F.I. au cours des réunions qu'il tenait prononçait-il ainsi nos noms sans vergogne. Perspective réjouissante !

       – Ah, dit Auguste, je voudrais bien demander ce que je dois faire de mes pigeons voyageurs. Les sales bêtes sont dans un taillis et de temps en temps elles se mettent à crier tous ensembles. Tantôt les boches vont me tomber dessus !

       – Ça, mon cher, mets-leur une muselière !

       Peu après, il fit allusion à des courriers à envoyer par l'Espagne, plus rapidement que par la voie ordinaire et dit : « On pourrait peut-être se servir de pigeons voyageurs ? »

       – Encore un mot sur la comptabilité : Nous avons fait blinder une voiture, blindage d'armée, pour 80.000 Fr. Achat de six nouveaux vélos. Des six autres neufs, un autre Service nous a délesté sous la menace des révolvers et ne sachant si nous avions affaire à de véritables résistants, nous avons été contraints de les remettre.

       La séance s'achevait.

       – Qui part d'abord ?

       – Est-ce que je pars d'abord ? dit Auguste.

       Sa moto fit une pétarade à alerter tout le village.

       – Qui part ensuite ?

       – les filles avec leurs vélos, dit Amand galamment.

       – Au revoir, Commandant, dit Mireille.

       Betty, tranquille, ne faisait pas de bruit. Mes regards restaient attachés à ce visage ovale d'un blanc pur où brillaient deux grands yeux noirs doux, chauds et intelligents. Mireille, jolie aussi, était plus piquante.

       Les trois jeunes femmes sortaient, Mireille et Betty qui devaient se séparer à la grand’ route. Tarzan trois pas en arrière.

       Le chef demeura le dernier.

       – Vous connaissez la nouvelle distinction de Joseph Guissart ? dit Jean quand ils furent partis. Il a été promu commandant.

       Je ne me contins plus. Le débarquement attendu depuis quatre ans allait avoir lieu dans quelques jours. Je me mis à sauter dans la cuisine en criant de joie.

       – Qu'est-ce qu'elle a ? dit maman.

       Et je continuais.

       Mois, si tu avais appris une bonne nouvelle, tu nous la dirais, dit maman.

       – Bien sûr, dis-je. Bravo, bravo !

       – Toi, dit Jean, pointant vers moi son immense index, tu as appris la date du débarquement.

       Je me tus une minute, cherchant à donner le change.

       – Mais, si tu savais la date du débarquement, tu nous la dirais, dit maman.

       – Bien sûr, dis-je.

       Mais incapable de contenir ma trop grande joie, je recommençais mes entrechats en battant des mains.

       – D'ailleurs, dit Jean, dont la voix était disputeuse, j'étais dans la cave et derrière le mur ça fait écho, on entend tout.

       – Alors, tu as mal entendu, dis-je.

       Jean était sérieux, il pensait à sa femme, à sa fille, à son fils, à l'issue de la guerre, à la bataille proche, au retour chez lui. Et je criai pendant deux heures, mais ne dis mot. En Belgique, en France, en Hollande, aujourd'hui, des tas de femmes et d'hommes savaient. Qu'un seul Allemand, un seul traître l'apprenne, le danger était bien assez grand comme cela.

       Pourquoi Joseph Guissart avait-il divulgué ce secret ? Voulait- il au grand jour avoir des agents avertis, aux aguets ?  Il connaissait notre silence à toute épreuve. Voulut-il récompenser nos efforts en nous donnant un avant-goût de la libération ?

Le train d'Hitler.

       Un jour, Joseph Guissart nous apprit que le train d'Hitler allait passer à Huy. La voie ferrée avait été complètement dégagée entre Liège et Huy ;  des gardes placés partout, les voies déblayées. Il devait se rendre en France en train blindé, rapide. L'heure du passage était mal connue. Les rideaux des wagons seraient baissés, le trafic arrêté, le train passerait comme un bolide.

Joseph Guissart chez lui.

BUREAU VOLANT :

Annonce d'une rafle.

       Chez Joseph Guissart.

       On frappe à la porte comme si le mur devait s'effondrer. Il sursaute, me tends un paquet.

       – Cachez ça, je vais ouvrir.

       Il revint le front soucieux.

       – Une rafle, c'est un courrier qui vient m'annoncer une rafle.

       – C'est tous les jours maintenant...

Joseph Guissart dort dans un fauteuil.

       Je le trouvai ce matin-là, le visage brique, tiqueté.

       – Ah, me dit-il, on devient nerveux, voilà trois jours que je dors dans un fauteuil à côté du téléphone. Tout le temps des alertes.

       – C'est fatigant.

       – Ça use les nerfs il ; serait temps qu'ils arrivent.

J. G. chez lui.

       Il téléphonait : « Allo, ici Alphonse... oui » ...

       Second coup de téléphone : « Oui, ici Gilbert... oui... »

       Troisième coup de téléphone : «Allo, ici Antoine... »

       Il me regarda, je ne bronchai pas, je ne demandai rien.

       Ainsi je sus qu'il avait plusieurs noms.

Cesser toute activité...

       Il me confiait :

       – Il faut cesser toute activité pendant quinze jours au moins. Et du côté de Méan, pendant un mois, il sera impossible de se servir des agents. Nous sommes signalés de trois côtés au moins. C'est une situation !

       – !!!

       – Nous avons reçu des félicitations et dans l'autre secteur on s'est étonné : « Tout ce que vous faites, vous autres !! »

       – !!!

       – Seulement, en contrepartie, la situation devient tellement difficile

Le parloir.

       Ce lundi, Joseph Guissart, m'introduit cette fois dans le parloir, il faudra bien que j'attende mon tour, il reçoit ses agents le même jour pour pouvoir en sortir.

       Le parloir est plein, douze ou treize résistants, visages de paysans un peu ascétiques, aux yeux clairs, d'idéalistes.


Auguste Gerday

       Personne ne me dévisage, chacun a le souci de ne pas incommoder son voisin par une curiosité qui l'énerverait. Tous les regards sont rivés à terre ou fixés dans le vague. Certains qui se connaissent chuchotent à voix basse ;  malgré moi je tends l'oreille :

       – A-t-on eu des nouvelles de...

       Le dernier mot est inintelligible.

       – Et... ?

       Allusions à des rafles, à d'autres choses.

       Au bout de cinq minutes, je fixe l'un et l'autre sans en avoir l'air. Tous résistants, cela se voit à la tête. Un après l'autre, chacun entre dans le bureau cinq minutes.

       Et derrière ce parloir bondé, la rue grise, le village occupé, la Gestapo qui cherche.

       Il y a quelque chose d'étrange dans ce parloir bourré d'agents qui vont entrer et sortir toute la journée, la foule des résistants. Et pourtant à deux pas, impuissante mais existante, la Gestapo, les filatures.

       Et implacables, nous poursuivons tous, filés ou non, le lent travail qui mène à la victoire.

Remplacer les garçons par des filles.

       Joseph Guissart me dit :

       – L'époque du débarquement est proche. Il faut envisager le remplacement complet des garçons. On ne pourra bientôt plus employer comme courriers que les filles. Votre maman accepterait-elle que vous fassiez le courrier pendant le repassage des troupes des dernières heures ?

       Maman se récria :

       – Toi seule au milieu des troupes ! Au milieu des bois ! Non, non, ma fille, je te garde à la maison.

       Je fis appel au devoir patriotique, mais elle resta insensible à mes arguments.

Joseph Guissart et le F.I.

       Le nombre des journaux clandestins communistes le faisait tiquer.

       – C'est un danger, répétait-il.

       Je me demandais s'il rêvait ; je n'en n'avais jamais vu un seul.

       Il s'énervait. La névrose des agents traqués commençait à changer son caractère.

CHAPITRE VII.

LE BUREAU VOLANT

Joseph Guissart dans le maquis.

       Joseph Guissart décida de prendre le maquis. Pourquoi attendre chez soi une arrestation imminente ? Mieux valait prendre les devants et poursuivre son action quelque part en Belgique.

       Un lundi, il me serra donc la main avec un peu d'émotion. Nous ne parlâmes pas, nous ne souhaitâmes pas bonne chance, ni de voir le grand jour de la libération, nous étions tristes, nous lutterions chacun de notre côté avec l'âpreté que nous y avions mise pendant quatre ans ; on se reverrait peut-être et peut-être pas. Peut-être torturés un jour ?  Peut-être morts ?  Etait-ce un adieu ?  Un au-revoir ?

       – Vous irez porter les renseignements chez Roger Le Técheur à Sény, me dit Joseph Guissart. Provisoirement, en attendant, puis on verra...

Demande à maman.

       Les Allemands opérèrent une descente chez Julia Viviane (Mireille) à Saint-Séverin. Ils entrèrent avec une échelle par la fenêtre de sa chambre à coucher, mais elle n'était pas là.

       Elle fit partie du « Bureau volant ».

       – Bureau volant! ce nom lui fut donné par Joseph Guissart.

       – Eh bien, dit-il, puisque c'est ainsi, puisqu'il n'y a pas moyen de travailler chez soi, on le fera ailleurs. Le deuxième bureau deviendra le bureau volant et chaque fois que ça n'ira pas, nous déménagerons le P.C.[13]

       Ils étaient six ou sept : Joseph Guissart, Mireille, Betty, Michel Hontoir de Clavier (Marcel), plus tard Jacques Musch et d'autres.

       Joseph Guissart dirigeait, apparaissait à l'improviste et disparaissait peu après.

       Il vint un jour à la maison en voiture, Mireille et Betty sur les sièges arrières me faisaient en arrivant des signes d'amitié qui m'étonnèrent.

       – Laurette, dit-il à maman, pourrait-elle faire partie du bureau volant ?

       – Oh non, s'écria maman, oh non, je serais toujours inquiète, je ne vivrais plus.

       Je frémis, ce serait trop beau, mais pouvais-je lui imposer cette inquiétude, ce doute tuant de tous les instants, et lui laisser tant d'ouvrage à la maison. Nous n'y suffisions pas à deux.

       Je soupirais.

       – Venez, me dit Joseph Guissart, j'ai à vous parler.

       Mais quand nous fûmes seuls, il se tut et s'en alla sans rien dire.

       Les jeunes filles le virent revenir seul et leurs regards enchantés s'éteignirent.

CHAPITRE VIII.

Bureau volant.

Le rexiste.

       Un jour, Monsieur Guissart fit irruption à la maison avec le Bureau volant.

       – Il nous faudrait une place pour loger ce soir. Nous sommes quatre. Il nous faudrait aussi du pain ;  nous resterons deux ou trois jours.

       – Ah ! dit papa, je crois que Madame Gentinne pourrait vous loger. Le Parc Mercier est retiré et elle a de la place chez elle.

       Elle accepta de suite. Le groupe attendit la tombée de la nuit pour s'y rendre sans être vu. Je les guidais par des sentiers caracolant entre les haies ;  nous passions sans dire un mot, en étouffant nos pas.

       Mireille ne marchait pas, elle titubait, avançant par saccades, la tête penchant en avant et les bras ballotant tantôt à gauche, tantôt à droite, comme trop lourds à porter.

       – Mireille a beaucoup travaillé aujourd'hui, m'expliqua Joseph Guissart, la regardant avec la fierté d'un chef qui mesure ce qu'il peut attendre de ses hommes.

       J'étais inquiète. Maman avait vu en 1914 un soldat s'effondrer et mourir de fatigue.

       Le lendemain, je me levai à cinq heures du matin et pétris quinze kg de farine à 5 Fr. le kg ;  elle était à 100 Fr., au marché noir.

       – Qui est poursuivi par la Gestapo ?  me demanda le fermier Monsieur Gruslin, à qui j'avais demandé cette farine.

       – Mon chef, je ne peux pas vous dire son nom.

       – La Gestapo, me dit-il, mais cela n'existe pas, la Gestapo.

       Je fus médusée. En voilà un qui avait de la chance ! Je le convainquis.

       – Croyez ou ne me croyez pas, mais aidez-moi, parce que je vous jure que c'est vrai.

       Le quatrième jour, le bureau s'envolait. Le lendemain de leur arrivée, un jeune rexiste s'agitait dans la rue empruntée par le groupe.

       – Il paraît que l'Armée Blanche est passée par ici. Qu'on les a entendus, qu'ils étaient plusieurs.

       Personne ne parla. Personne ne les avait vus.

       Nous interrogeâmes les gens sur ce qu'il avait pu apprendre. Personne n'avait rien dit.

Bureau volant.

Voiture poursuivie.

       Un jour, Mireille, Michel et un autre que je voyais pour la première fois, se trouvaient à la maison.

       Ils conversaient par allusions.

       – Et la voiture sautait dans les labourés, disait Michel.

       – Et Michel qui faisait du quatre-vingts à l'heure, disait Mireille.

       Et les Allemands qui tiraient avec la mitrailleuse, tac, tac, tac, tac, j'avais peur pour les pneus. Si un pneu avait crevé, toi !

       – Et Betty qui se cachait, et on ne voyait presque plus la tête de Michel, juste les mains pour tenir le volant. Bein, il fallait bien lever un peu la tête pour regarder.

       – Et Mireille qui était couchée dans le fond de la voiture !

       – Heureusement que la voiture était blindée !

       – Quelle voiture était-ce ?

       – La grosse !

       Ils trouvaient cela drôle, comme moi qui aurais voulu être dans cette voiture-là.

       – Et ça a été pour finir ?

       – Oui, ils ne nous ont pas eus.

J.G.cache des armes à la maison.

       Juin 1944, Monsieur Guissart demanda à papa s'il pouvait cacher des armes à la maison. Elles furent enterrées au fond de la fabrique, sous un morceau de béton fendu que l'on replaça dessus après. Quatre ou cinq jeunes gens l'accompagnaient.

       Deux jours après, Joseph Guissart revenait, nerveux, avec des gestes fébriles, il faisait changer les armes de place. Un des jeunes gens venait d'être arrêté.

       – On a confiance en eux, dit-il, mais il faut agir comme s'il devait parler sous l'effet de la torture. Toutes précautions doivent être prises.

       Quelques jours après, nouvelle rafle, il vint de nouveau changer les armes de place.

       – Cette fois nous allons diminuer les risques pour vous. On va les enterrer dehors.

       Fusils et mitrailleuse furent enveloppés dans des chambres à air et enterrés dans un massif d'orties.

       Quelques jours plus tard, Georges les déterrait pour les graisser puis il les remit en place tandis qu'à chaque passant, un de nous sifflait pour donner l'alerte ;  les deux hommes se dissimulaient alors inconfortablement au milieu des ronces.

Letêcheur à la place de Joseph Guissart.

       Joseph Guissart m'avait dit

       – Vous irez porter vos renseignements chez Roger Letêcheur à Sény, après nous verrons.

       Celui-ci habitait une maison sise aussi peu discrètement que possible au haut de la côte de Sény, mais qu'y avait-il encore de discret dans le Service en 1944 ?

       Un jour, j'arrivais chez lui et je fus interloquée de voir un attroupement devant la maison. A mon arrivée, un silence de mort se fit, mais personne ne bougea d'une semelle, ils continuèrent à regarder. M. Joseph Guissart, Mireille et Roger Letêcheur parlaient au milieu de la courette devant la maison.

       Nous nous serrâmes la main, puis tous quatre, nous nous tûmes pour regarder étonnés qui nous regardait.

       On entendit un souffle sur la route « l'Armée Blanche ! ». Voilà pourquoi ils étaient là ;  j'avais envie de rire ; tout ce silence, toutes ces précautions dont on s'entourait, tout le village savait, sauf la Gestapo.

       Mireille se ressaisit la première : « Rentrons, il ne fait pas bon ici ! »... et je revins ce jour-là chez moi plus rêveuse que d'habitude.

Notre agent de Hamoir.

       Monsieur Fernand Julien, facteur d'Ouffet, distribuait le courrier à Bende-Jenneret. Il avait accepté de remplacer notre agent de Jenneret, Monsieur Haufroid, après son arrestation. Du M.N.B., il se contentait de nous aider de loin.

       Comme il avait un agent à Hamoir, il m'offrit de me donner les renseignements sur ce village aussi. J'acceptai et les transmis à Roger Letêcheur. Renseignements complets et précis : « Deux Allemands ont été retirés des troupes de Hamoir ;  les soldats ont reçu un fusil et on leur a retiré leurs révolvers. Ils ont changé les numéros matricules de leurs camions et camionnettes. »

       Mais la chose ne plut pas à Joseph Guissart.

       – Nous avons un agent à Hamoir, me dit-il, il ne faut faire confiance qu'à notre agent, nous devons redouter les infiltrations quelles qu'elles soient, même introduites par des agents complètement sûrs.

       Et je laissai tomber l'agent de Hamoir.

Notre agent de Sy.

       – Allez chez notre agent d'Anthisnes, Monsieur Hennuy, le secrétaire communal, demandez-lui le nom de notre agent de Sy, j'en ai besoin, me demanda M. Letêcheur.

       Je fus surprise et doutais de pouvoir mener la chose à bien. Je trouvai Monsieur Hennuy au milieu de la grande salle lambrissée du château d'Anthisnes, il venait de perdre sa femme et sa figure était figée et sombre. N'en sachant rien, j'eus la crainte d'avoir devant moi quelqu' agent de la Gestapo mis là pour pincer les agents qui se présenteraient.

       – Vous êtes Monsieur Hennuy ?

       – Oui.

       Il avait laissé la porte ouverte, ce qui me gênait pour parler et je n'osais aller la fermer, n'étant pas chez moi.

       – Vous connaissez Joseph Guissart ?

       Il se leva d'un bond et alla fermer la porte.

       Ouf !  C'était bien Monsieur Hennuy. A l'aise, j'expliquai ce qui m'amenait. Il s'ameutait à son tour, au lieu de répondre, m'interrogeait.

       – Que faites-vous dans l'A.S. ?

       – Courrier.

       – Vous connaissez Sy, Hamoir ? ... Et Comblain-au-Pont ?

       Il craignait un traquenard et je n'avais pas envie de répondre, mes courriers devaient rester secrets. Je me levai :

       – Je crois que vous vous méfiez... A votre place, je ferais de même... Au premier abord, j'ai eu peur que vous n'apparteniez à la Gestapo. Si vous n'aviez pas fermé cette porte, je ne serais pas rassurée. Quant à vous parler de mes courriers, il n'en n'est pas question. Je vais simplement aller dire à Monsieur Letêcheur de venir lui-même vous demander le nom de l'agent de Sy.

       Je retournai chez Monsieur Letêcheur et y trouvai Monsieur Hennuy qui par un raccourci m'y avait devancée, pour contrôler l'exactitude de mes dires.

       La journée n'était pas perdue, je connaissais un nouvel agent ce qui pouvait m'être un jour utile, mais ris un peu jaune à part moi de ma mésaventure.


Betty Judels

Le débarquement et les mois qui suivirent.

6 JUIN 1944.

       Huit heures du matin, je pense avec un peu de mélancolie que la première semaine de juin touche à sa fin et que les Anglais doivent avoir remis la date du débarquement.

       Neuf heures. Maman tourne le bouton de la radio, la B.B.C. parle en anglais, très excitée, elle nous dit de nous taire. Nous nous arrêtons tous pour la regarder. Elle crie : « Ils ont débarqué ». Nous faisons chorus, nous crions : « ils ont débarqué, ils ont débarqué ».

       Modestement je triomphe :

       – Je le savais bien, on me l'avait dit « première semaine de juin », Ils ont débarqué !

       Indignation momentanée : « Et je ne l'avais pas dit aux autres ». La B.B.C. répète la nouvelle en français. Une joie folle nous fait oublier tout le reste.

       La B.B.C. annonce le chant des partisans, composé et chanté par une résistante française en mission à Londres. La voix grave, la jeune femme entonne le chant passionné et lent, elle est émue et nous secoue. Oui, elle est résistante, le pays par elle crie, chante, pleure, clame son courroux et son jour de fête qui est un jour de sang.

Ami, entends-tu

le vol noir des corbeaux sur nos plaines

 

Ami, entends-tu

Ces cris sourds du pays qu'on enchaîne

Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c'est l'alarme

Ce soir l'ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes

 

Montez de la mine

Descendez des collines

Camarades

Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades,

Ohé, les tueurs

A la balle et au couteau

Tuez vite

Ohé, saboteur

Attention à ton fardeau

Dynamite.

 

C'est nous qui brisons

Les barreaux des prisons

Pour nos frères

La haine à nos trousses

Et la faim qui nous pousse

La misère.

Il y a des pays

Où les gens au creux des lits

Font des rêves.

Ici, nous, vois-tu?

Nous on marche et nous on tue.

Nous on crève.

 

Ici chacun sait

Ce qu'il veut, ce qu'il fait

Quand il passe

Ami, si tu tombes,

Un ami sort de l'ombre

A ta place.

Demain du sang noir

Sèchera au grand soleil

Sur les routes.

Chantez compagnons

Dans la nuit la liberté

Nous écoute.

 

Ami, entends-tu

Les cris sourds du pays qu'on enchaîne

Ami, entends-tu

Le vol noir des corbeaux sur nos plaines.

       Malgré soi, on se sent ému, on ne peut pas s'en empêcher, cette femme-là, on sent qu'elle est de la Résistance, elle exprime vraiment ce qu'on sent.

       Nous faisons chorus, un peu gênés des larmes qui sont au bord des yeux et ne roulent pas.

Jour J.

       A Fraiture, c'est le grand jour du débarquement.

       A dix heures du matin, des camions arrivent pleins de jeunes soldats belges, le fusil en bandoulière, qui viennent demander à Georges ce qu'il faut faire.

       Une demi-heure après, nouveau camion.

       Les Anglais ont débarqué en Normandie. Arriveront-ils dans trois heures ? Faut-il se battre tout de suite ?  Quels sont les ordres ?

       Georges fait entrer les camions dans la cour. Il n'a pas d'ordre de haut lieu et est très ennuyé. Le Service est tellement compromis !  Si les Allemands arrivaient dans un tel barda !

       Les soldats suggèrent d'attendre quelques heures. Georges veut bien, il est aussi dangereux de les renvoyer et de les faire circuler sur les routes que de les garder chez soi.

       Peut-être à peine partis, faudrait-il les rappeler. Et les ordres arrivèrent laconiques : « Restez tranquilles ». Où étaient les Anglais ?

       A trois heures de l'après-midi, il leur donne l'ordre de retourner chez eux, on les rappellera dès qu'on en aura besoin.

       Branlebas. Un à un les camions repartirent, espérant ne pas tomber en route sur une patrouille allemande.

       Les villageois et quelques évacués avaient vu arriver les camions, rassemblés devant les grilles du château, ils regardaient. Avec tout ce qu'ils avaient remarqué avant, ceci devait faire force commentaires. Maintenant, ils ne se doutent plus de quelque chose, ils ont vu.

       Georges est soucieux. Si les Anglais arrivent assez vite, c'est bien, mais s'ils tardent encore, il faut pourtant que le Service de Renseignement continue à fonctionner ;  l'attention a été diablement attirée sur eux.

       Et il fallut bien admettre au bout d'une semaine qui fut bien longue, qu'il fallait recommencer à attendre.

       6 JUIN : A la maison, les heures passaient, l'attente était fiévreuse. Je bouillais d'impatience et je voulais courir à Fraiture et maman mettait toute son énergie à me le défendre.

       – Non, je ne veux pas que tu y ailles.

       Pourquoi ?

       – Parce que si on a besoin de toi, on t'appellera.

       Plus que sa défense, son inquiétude et l'agitation de sa voix me retenaient.

Coups de klaxon à Fraiture.

       A partir du débarquement, j'allai porter mes renseignements chez Georges Guissart, au château de Fraiture.

       Quand je suivais le chemin du château, un ou deux coups de klaxon me poursuivaient. Je m'en occupais à peine, n'en parlant même pas à Georges ;  je remporterai la victoire à leur nez. Et la Gestapo qui ne se donnait pas la peine de se déplacer malgré leurs dénonciations évidentes !

Je me terre.

       Le village pullule de gens qui fuient la ville et je ne m'y montre plus qu'à la messe du matin.

       Je me terre et dis d'un ton détaché : « il vaut mieux que je ne me montre pas trop dans le village ».

       Maman, très intuitive, dit à mes sœurs : « Il vaut mieux que Loulou ne sorte pas » et elles font les courses sans rechigner.

       Il serait temps que la guerre finisse. Avec quels cris de joie nous accueillerons nos libérateurs, libérateurs de nos silences, de nos appréhensions, de nos précautions du matin à la nuit.

       Georges Guissart est toujours à son poste, son sourire doux a quelque chose d'implacable, de cette fermeté irréductible, propre aux moines. A Fraiture et à Esneux, des coups de klaxon annoncent mon arrivée, je ne suis plus filée, le Service a-t-il descendu assez de traîtres pour qu'ils n'osent plus s'y risquer ?  Les klaxons ont remplacé les filatures. Je continue à leur nez. Mon meilleur atout est d'être une jeune fille, trop neutre pour répondre à l'idée qu'on se fait d'une espionne ; mes effets sont de couleur foncée et m'engoncent. Joseph Guissart sait cela et ses courriers sont des femmes.

       Mais cet équilibre est instable, août 1944 vient ajouter son oppression à l'atmosphère chargée de juillet et en... septembre...

Le téléphone secret.

       A partir du débarquement, le téléphone est réservé à l'occupant.

       La nouvelle nous touche peu, elle annonce la fin proche, les signes en sont accueillis avec joie : « Quand ça ira au plus mal, ça ira au mieux ».

       Bien avant mai 1944, Joseph Guissart m'avait dit : « Si vous devez téléphoner en clair à Bonsin, demandez le téléphoniste d'Ocquier, Monsieur Laboulle. S'il est sur la ligne, allez-y.

       Je le fis. Un jour, Monsieur Laboulle au bout du fil me répondit : « Allez-y ! ». Une seconde après il criait : « Attendez ! » Une seconde après : « Allez-y ! ». Puis : « Ça va, mais dépêchez-vous ! ». Il y avait sûrement alerte sur la ligne.

       Lors du débarquement de juin 1944, Joseph Guisart a en main l'étendue du réseau, les horaires des différentes téléphonistes correspondaient ; de telle à telle heure, une filière d'agents occupaient les lignes. Il était immédiatement averti d'un changement d'horaire.

       La défense de l'occupant allait faciliter la tâche. Ironie des choses, il n'y aurait plus sur les lignes que les coups de téléphone des Allemands et ceux des résistants. Seuls les faux noms seraient employés de façon à couvrir les agents.

Le tank.

       Juin 1944

       Quelques jours après le débarquement, nous nous dressâmes sur nos lits, encore mal éveillés, un tank allemand débouchait devant la maison prenant la direction du bois de Jenneret.

       Joseph Guissart vint nous voir, l'importance qu'il attachait à ce tank m'étonna. Il explique :

       – Un tank est une arme redoutable ; il se meut avec rapidité à travers tous terrains, se dissimule facilement dans un taillis ou un creux. Face à l'infanterie, la puissance de son petit canon en fait une arme très meurtrière. Il serait extrêmement important de signaler aux Anglais sa position exacte s'il devait se trouver dans les parages lors de leur avance ici.

Communication interceptée.

       Le téléphone sonna.

       Nous sursautâmes.

       A la maison, des clients entraient et sortaient. Par chance, personne, sur la route non plus.

       Je bondis sur le téléphone, bouchai le porte-voix avec mon mouchoir.

       Simone Fouat, la téléphoniste, à voix basse chuchota

       – Allo, ici Christiane, c'est toi, Josée ?

       – Oui.

       – J'ai deux officiers allemands en ligne, tu vas essayer de comprendre leur conversation.

       – Je ne sais pas si je sais assez d'allemand, j'ai peur.

       – Ne t'inquiète pas, ça va ?

       Au cours de cette conversation entre le commandant Clauss de la forteresse de Huy et l'officier dirigeant Hamoir, les officiers hurlèrent tour à tour : « ich verstehe nicht[14] ». Je sus ainsi qu'une communication interceptée est difficile à comprendre.

       Celle-ci terminée, je dis désolée à Simone :

       – C'est affreux, je n'ai pas compris.

       – Cela ne fait rien, j'ai quelqu'un d'autre en ligne.

       Je reconnus là son intelligence, coupai et souris en pensant à la discrétion qui entourait les messages allemands de dernière heure.

Jacques Musch téléphone en clair :

       Dans la grande salle du château de Fraiture, Joseph Guissart faisait une brève apparition.

       Jacques Musch, jeune avocat téléphonait ; dans un quelconque bureau un des nôtres devait être de service. Jacques disait : « Allo, avez-vous reçu les armes ? » Mais son interlocuteur n'entendait pas car il répétait : « Avez-vous reçu les armes ? ». Quelqu'un sur la ligne devait chercher à intercepter la communication.

Chercher l'argent à Liège.

       Joseph est de passage chez Georges :

       – Qui ira chercher l'argent à Liège cette semaine ? dit Joseph.

       – Comme d'habitude, répond Georges.

       – Combien y a-t-il ?

       – Cinquante mille francs.

       Joseph reprend :

      – La dernière fois, il y avait 48.000 francs. Ce n'est pas assez, il faudrait plus.

Conversation sur l'armée.

       Juillet 1944.

       Assise dans la salle du château, j'attends.

       Adossés à la cheminée, trois jeunes gens en habits devisent. Ils discutent comme si personne ne pouvait les entendre. Ne suis-je pas courrier ?

       – Oui, dit l'un, tous les lieutenants et les majors vont être doublés, au cas où l'un serait pris, que l'autre puisse prendre immédiatement sa place. Ils seront mis au courant des secrets, des armes, des hommes.

       – Oui, je sais, le lieutenant... (le nom est chuchoté, je le perds) a mis l'autre au courant de tout.

       – Tu le sais, le major, il ne met pas son aide au courant, il veut tout faire lui-même.

       – Au cas où il disparaîtrait, la chose serait difficile pour son successeur.

       – Il veut diminuer le danger de parler au cas où son successeur serait arrêté.

       – Hé oui.

Délivrer le chef à la mitrailleuse.

       Georges m'a demandée par téléphone.

       Il m'expliqua bientôt qu'il ne disposait que d'hommes qu'il n'aimait pas risquer sur les routes depuis l'invasion de Normandie. Il désirait que je transporte un paquet de journaux de résistance « Le Lion Belge ». Puis se ravisa et décida de le faire lui-même.

       Mais il était sans nouvelle de Joseph et voulait envoyer quelqu'un à sa recherche. Son inquiétude m’envahissait. Avait-il des raisons de croire qu'il pouvait être pris ?

       Plusieurs jeunes gens assistaient à l'entretien. L'un d'eux proposa à Georges d'y aller. S'il était pris, ils le délivreraient par la force. Les autres acquiescèrent ;  ils se joindraient à lui s'il le fallait, attaqueraient les Allemands. Ils partiraient avec voiture, mitrailleuse, des révolvers.

       Georges se taisait, méditatif.

       Ils s'excitaient dangereusement ; leur enthousiasme était de bon augure pour l'avenir du pays, mais pas pour la sécurité du Service.

       Je coupai : « Excusez-moi, mais... »

       Parce que j’étais une femme et qu'ils étaient bien élevés, ils se turent pour m'écouter. J'en profitai pour essayer de couper leur fièvre d'agir.

       – Si Monsieur Guissart était là, je suis sûre qu'il nous dirait de réfléchir. Il faut penser à la sécurité du Service avant tout. Il est peut-être arrivé quelque chose, mais que dirait-il s'il vous voyait arriver et s'il n'y avait rien ?  Il serait le premier à être furieux d'une action qui exposerait le Service sans nécessité. Je crois qu'il ne faut pas pour un danger possible faire naître un danger certain. Je le connais, une imprudence le mettrait dans une colère terrible. A mon avis, il faut d'abord envoyer quelqu'un là-bas sans armes et attendre qu'il revienne et alors s'il y a quelque chose et alors seulement, employer la voiture et la mitrailleuse.

       – Je suis de l'avis de Mademoiselle, dit Georges, il faut être prudent

       – Voulez-vous que j'y aille ?

       Visiblement désappointés, les jeunes gens furent convaincus du bien-fondé de ce que je disais. Georges me prêta un vélo de coureur. J’arrivai à Bois-Borsu. Quand je demandai « Monsieur Joseph ? » la fermière eut un mouvement de recul et s'en fut vers l'intérieur disant qu'elle allait chercher son mari.

       Joseph Guissart arriva, irrité en apprenant que son frère s'inquiétait à son sujet. « S'il y avait eu quelque chose, je le lui aurais fait savoir ; il est inutile d'inquiéter ceux qui me reçoivent ici ». Et j'allai rassurer Georges.

Les Allemands à Warzée.

       Août 1944. Je pédalais sur la grand’ route de Warzée, des Allemands me dépassèrent en camionnette ouverte, je fixai la plaque, mais le regard haineux et inquisiteur d'un des soldats m'alarma et je regardai d'un autre côté en faisant semblant de rien. La route était vide, il devait se demander ce que pouvait faire une jeune fille sur les routes.

       Un peu plus loin, un camion bâché, chargé de soldats debout à l'arrière, baïonnette au canon, prêts à se défendre contre un éventuel assaillant, me dépassa. Visiblement, ils craignaient une attaque à main armée des Services de Résistance. Le camion avec ses couteaux tendus avait l'air d'un porc-épic.

       La peur se constatait dans l'armée allemande ;  le pays autour d'eux prenait de plus en plus figure de terre ennemie et parce que j'étais seule et sans armes, je souris fièrement.

Le boulanger.

       Chez Georges, un nouveau, l'air guilleret, accoudé contre la porte ensoleillée me regardait venir :

       C'est un nouveau caché, me dit Georges. Les Allemands sont venus chez lui, il est boulanger et Marie est contente parce qu'il va faire le pain.

Quatre jours après, le boulanger avait rejoint le maquis.

Regards de Jacques et de Marie.

       A partir de ce jour-là, cette question m'obséda: « L'au-delà est-il parfois palpable ? »

       Septembre 1944. Je franchis le seuil du château de Fraiture, Marie m'accueillit, la voix enthousiaste, chaleureuse, comme d'habitude. Mais pourquoi son regard n'était-il plus le même ?  Pourquoi était-il comme illuminé ?  Elle toujours fatiguée et surchargée de besogne avait d'habitude le regard plutôt terne. Qu'avait-elle donc ? Elle parlait et son regard continuait à m'intriguer ;  nulle part aucun regard d'homme ou de femme n'avait eu ce merveilleux éclat. Et la suivant des yeux, je me disais que cela devait être dû à un degré de perfection, de pureté dans le sacrifice qui la rapprochait sans doute de Dieu plus qu'aucun d'entre nous.

       Mais à côté d'elle, Jacques Musch a aussi cet étrange regard. Ils sont tous deux transfigurés et je continue à les regarder étonnée.

       C'est la dernière fois que le les vois. Ils furent exécutés le 4 septembre.

       Après la guerre, un jour où tout me paraissait sombre, je cherchais la preuve de l'existence de Dieu et rêvais au passé. Je revécus ce jour où, arrivant au château, je vis le regard de Jacques et de Marie. Je ne doutais plus ;  il était certain que des êtres erraient, sur la terre, porteurs du choix de l'au-delà, que le ciel existait puisqu'il pesait sur la terre. La preuve en était là, et j'en remerciai ces apôtres.

Coup de téléphone de Christiane.

       3 septembre 1944.

       Le téléphone est interdit au public depuis trois mois. Nous sursautâmes au bruit de la sonnerie, un petit coup, un tout petit coup. Je jetai un coup d'œil furtif au-dehors, personne en vue, m'enfermai à clef dans le corridor, bouchai le porte-voix et décrochai ;  les miens se taisaient. Je n'ôterais le mouchoir que lorsque ce serait mon tour de parler.

       – Allo, ici Christiane.

       – Allo, dis-je, ici Josée.

       – C'est moi, ne fais pas de bruit, reste à l'appareil, je vais te mettre en communication avec un village libéré, tu vas entendre les gens crier « Vivent les Américains ». Tu ne pourras pas rester longtemps en ligne. Surtout ne fais pas de bruit.

       – Oh merci, sois tranquille !

       ... Un déclic, un bruit de foule, une rumeur s'amplifie, un bruit d'acclamations, mille voix entremêlées où fusent des cris : « Vivent les Américains! ».

       Je ressentais un avant-goût exaltant de libération. Qu'ils avaient de la chance !

       La communication fut coupée.

       – Je n'ose te laisser en ligne plus longtemps, c'est trop dangereux, chuchotait Simone, la téléphoniste d'Ouffet. Tu les as entendus, ils passent à Soheit-Tinlot et vont vers Liège. Je coupe.»

       – Merci.

       Je rentrai dans la cuisine où maman et Mia très intriguées attendaient et se demandaient si j'allais dire quelque chose.

       – Les Américains sont à Soheit-Tinlot. Je viens de les entendre au téléphone, les gens crient : « Vivent les Américains ».

       – Est-ce qu'on ne peut pas entendre aussi ? dit Mia.

       – Que tu as de la chance ! dit maman.

       – C'est trop dangereux. Ils vont vers Liège, ils n'avancent pas dans notre direction. Il faudrait qu'ils prennent un chemin de côté. Quand seront-ils enfin ici ?  Ils ne sont plus qu'à 8 km. « Vivent les Américains ! ».

4 Septembre.

       Le soir, on frappa à la porte. Maman et moi, mues par la même idée, ouvrîmes ensemble. Monsieur Borquet, en uniforme bleu foncé, se tenait devant nous. Derrière lui quelqu'un demeurait dans l'ombre.

       – Pardon, Madame, excusez-moi de vous déranger. Les Allemands sont-ils dans le village ?

       – Oh non, Monsieur, vous pouvez vous rassurer. Voulez-vous entrer un peu ?

       La lumière éclaira le fusil qu'il tenait à la main.

       – Merci, je préfère rentrer tout de suite. J'avais peur de tomber sur une patrouille.

       Une heure après, on frappa à nouveau. « C'est bien ici chez Demarche ? » demanda un homme en vêtements de travail, les yeux si démesurément agrandis que j'en fus stupéfaite.

       – Oui, Monsieur.

       – Nous pouvons entrer ?  Nous sommes envoyés par Fraiture.

       – Entrez entrez.

       La porte fut vite refermée, verrouillée, nos voix s'étouffaient, nos gestes devenaient rapides, les hommes (ils étaient quatre) vite entrés. On chuchotait pour ne pas faire trop de bruit, on ne parlait pas beaucoup.

       – Vous venez de Fraiture ?

       – Oui, nous étions avec Georges dans le bois, il est resté à Crossée avec ses hommes et pour ne pas être trop à la fois au même endroit, il nous a dit de venir ici.

       Il y a eu quelque chose ?

       Les Allemands !

       Ils ne racontaient plus rien, nous ne demandions plus rien. Un Service était en présence, la discipline du silence régnait.

       – Nous allons attendre un petit peu, dit l'un d'eux.

       Les Allemands étaient peut-être à proximité ;  ils avaient peut-être été suivis. Inconsciemment nous tendions l'oreille. Cela ressemblait à une veille.

       L'un d'eux dit : « Nous allons partir ».

       – Vous pouvez rester, dit maman. Je regardais ceux que la nuit reprenait. L'homme aux yeux agrandis me sourit et je sentis passer sur moi la décharge de la tension nerveuse de sa peur, la peur bestiale pendant laquelle on agit comme si on n'avait pas peur, mais qui produit sur l'homme tous ses effets physiques.

Fraiture.

       Que s'y est-il passé le 4 septembre ?

       L'AS., le M.N.B., recevaient des armes d'Angleterre au compte-gouttes. Les Anglais craignant une intervention prématurée des résistants, ce qui n'aurait eu pour résultat que des massacres inutiles, donnaient trop peu d'armes pour empêcher cela.

       Le F.I., Service communiste ne recevait rien de Londres. En 1944 ils essayèrent de s'emparer d'un parachutage d'armes de l'AS., d'où tension accrue entre les deux Services. Depuis un an ne se disputaient-ils pas les mêmes places pour cacher leurs hommes, le même froment, les mêmes coups de main sur les mêmes bureaux de postes ?

       Le 4 septembre des membres du F.I. font irruption dans la grande salle du château de Fraiture et ordonnent à Marie Guissart de leur remettre les armes et l'argent reçus de Londres. Ils la menacèrent si elle continuait à se taire. Georges, caché, entendit tout. Puis ils se retirèrent bredouilles, sans avoir rien fait. Craignant leur retour éventuel, Georges gagna le bois avec ses hommes, Marie resterait au château pour recevoir les ordres de Londres, les courriers et les communications téléphoniques. Plusieurs jeunes gens voulurent rester avec elle : le frère de l'abbé Jumelle, Pol Leclercq, Alexandre Mees, Pol Beaumont.

Coïncidence fâcheuse.

       Une heure après leur départ, les Allemands envahirent le château, ils les obligèrent tous les cinq à creuser leur fosse devant la maison. C'est là qu'on les découvrit.

       Après la guerre, les Guissart évitèrent de parler. C'est par bribes que j'appris ce qui s'était passé.

Méan.

       4 Septembre. Pendant ce temps-là, Joseph Guissart et le bureau volant : Mireille, Jacques Musch, Marcel Hontoir se trouvaient à Méan. Jacques range les papiers dans une serviette et dit : « Je peux mourir, j'ai communié ce matin ».

       Les Allemands fouillent le village, enferment les gens dans l'église ; parmi eux Joseph Guissart qui en sortira indemne.

       Pendant ce temps, Jacques Musch, Marcel Hontoir sont arrêtés et enfermés dans une étable gardée par une sentinelle. Sans perdre de temps, Jacques et Michel grattèrent le mur, arrachèrent deux pierres. Par ce trou Michel, le plus mince, essaye de s'échapper ; il s'y trouve à moitié engagé quand la sentinelle ouvre la porte, les autres le poussent ; il tombe et dévale le pré tandis que des balles sifflent à ses oreilles... il échappe.

       A peine s'est-il éloigné qu'il perçoit une rafale : Jacques Musch et les autres tombent sous les balles du peloton d'exécution.

La retraite des Allemands.

       8 Septembre 1944.

       Les morceaux de drapeaux belges achevaient de sécher dans l'es jardins, draps de lit découpés et vite teints en rouge, jaune et noir. Les épiciers avaient fait provision de teinture, tout le village avait été servi.

       Chacun faisait son possible pour cacher qu'il s'agissait du drapeau, mais tandis que le rouge séchait dans un jardin, le voisin étalait le jaune sur le fil et la rue du Haire en surplomb au centre du village était plusieurs fois tricolore avec sa rangée de jardins étroits. Juliette Mottet gloussait :

       – Ils vont voir qu'il s'agit du drapeau belge !

       On s'agitait avec de petits rires et de petits cris de frayeur « Ils le verront ! » et on laissait pourtant les morceaux au jardin avec ce sentiment de nargue refoulé que quatre ans d'occupation avaient étrangement développé.

       – C'était la même chose en 1918, disait Madame Defays. Et les cœurs frémissaient d'émotion, d'impatience, étreints par le pays qui renaissait au jour après être demeuré dans la pénombre de la résistance pendant quatre ans d'occupation.

       A l'ouest une colonne de fumée, au sud une seconde.

       – Une ferme brûle à Bois-Borsu, la Tohogne brûle, nous dit Juliette.

       Bruits incontrôlables, chacun se terre.

       Je vis soudain avec stupeur que Jean Bastin, notre grand Jean, si prudent d'ordinaire, avait mis sa culotte de lieutenant de l'armée belge.

       Je m'écriai :

       – Qu'est-ce que tu fais ?  Tu as mis ta culotte militaire, tu es fou, tu vas te faire prendre et nous aussi. A quoi cela sert-il ?

       – J'ai une femme et des enfants et il faut qu'ils aient une pension si je meurs.

       – La belle affaire ! Après la guerre, nous prouverons que tu as « travaillé ».

       – Si je n'ai pas ma culotte militaire, comment prouver que j'étais engagé dans l'armée belge ?

       – Mais on le sait bien.

       – Je les connais, dit Jean, comme s'il touchait le fond du désabusement. D'ailleurs, j'ai mis mon pardessus, comme cela ils ne la verront pas.

       – Si, par en-dessous, et fort bien.

       Je n'insistai pas. Une demi-honte me retenait, c'était fou mais héroïque. Inutile d'essayer de l'en dissuader. Je marmottai : « Heureusement que les boches qui repassent sont des soldats et non des gestapos. Si l'un d'eux est assez intelligent pour l'arrêter, il n'en n'aura pas le pouvoir, ce qui limitera les dégâts ». Je le cherchai dans la maison et le découvris dans le magasin du fond dont les fenêtres s'ouvraient vers Bende ;  il fixait la route avec la longue-vue.

       – Voilà les Allemands ; dit-il.

       J'eus un choc. Ce moment était appréhendé. Les troupes sont à craindre quand elles arrivent et quand elles retournent. Quand elles arrivent, on leur tourne le dos pour leur montrer qu'elles seront battues. Quand elles repassent, l'intérêt n'est plus le même, on leur fait bonne figure pour échapper à des représailles possibles ; c'est ce que chacun fit.

       « Voilà les Allemands ! ». La voix de Jean sonnait comme un petit glas. Allaient-ils commettre des horreurs ou s'en aller comme cela ? L'heure « H » était arrivée. Se battrait-on au village ? Découvriraient-ils quelque chose ?

       Jean me passa la longue-vue. Un ruban vert serpentait, les troupes arrivaient en moto.

       Jean me reprit la longue-vue, il lui était impossible de me la laisser plus longtemps.

       – Tu viens à la cuisine ?

       – Non, je me cache ici.

       – Fais attention quand ils seront là. Une longue-vue, c'est aussi dangereux qu'un révolver, c'est dirigé contre eux.

       Je retournai à la cuisine annoncer la nouvelle. Chacun se tut, on attendait.

       – Qu'allons-nous faire ?

       – Vous parlez allemand, mes enfants, dit maman. Nous tâcherons de les amadouer et à la grâce de Dieu.

       Un de nous ôta du mur la carte de géographie où de gros points rouges traçaient la pointe de l'avance alliée du front de Normandie jusqu'à Tournai et Namur ;  elle fut repliée dans l'armoire. Seule une grande tâche claire demeurait sur le papier de la cuisine à l'endroit occupé par la carte.

       – Dans trois heures nous serons libres !

       Et un silence énorme tombait sur notre attente.

       Le bruit des véhicules se fit bientôt entendre. Nous étions émus en cette heure qui arrivait après quatre ans d'attente. Demain des hommes seront libres, il y aura des morts, des vivants, mais l'heure attendue sera là dans quelques heures.

       Chacun était chez soi ou dans la rue, rue de campagne, mince filet de route à travers champs qu'à chaque guerre les Allemands empruntaient lors de l'offensive et de la retraite car elle représentait un raccourci ;  leur guerre était organisée, leurs éclaireurs stylés, pendant la deuxième guerre comme pendant la première. La maison se trouvait le long de ce chemin au bord des champs, avec deux ou trois autres.

       Bientôt un bruit de motos, la rue fut remplie de militaires.

       Ils frappèrent à la porte, je me précipitai et me mis à parler allemand avec l'intention de tout faire pour les empêcher de franchir la porte derrière laquelle Jean en pantalon militaire campait en quelque coin.

       – Bonjour, Messieurs, entrez... Vous désirez une tasse de café ? Croyez-vous que nous devions avoir peur des avions ? (Je me trompai et confondis Keller et Kellner).

       L'Allemand remua rapidement les yeux dans l'orbite. Il perdait son air gentil. Les traits durcis il répétait : « Kellner ? Kellner ? ». Je m'ameutais, montrais le ciel, la terre : « Ja, Kellner ». (= cave). Il rit : « Ach ja, Keller ? »

       Ja, ja, Keller. Et je ris aussi fort qu'eux, comme d'une bonne plaisanterie.

       Ils portaient, agrafée à leurs manteaux, une médaille sur laquelle étaient gravés les mots : « Gott mit uns » et ne pensaient pas à l'ôter pour battre en retraite.

       Madame Defays nous avait raconté : « En 1914... »

       La seule arme du plus faible est la feinte. Si les choses se gâtaient, il faudrait s'y accrocher, garder son sang-froid. Un va-et-vient se fit dans la rue. La curiosité nous tenaillait. Pouvait-on apercevoir les Anglais ? Et comme après tout nous parlions allemand et que les Belges qui auraient pu nous nuire ne parlaient que le français, nous osâmes nous y risquer et allâmes chez le voisin voir ce qui se passait.

       Au carrefour d'en face, trois Allemands se tenaient debout, les yeux fixés sur une colonne de fumée à l'horizon. L'un d'eux les traits fermés, ne disait mot. Je le sentis dangereux. Lui parler allemand ne servirait à rien, il faudrait s'appuyer sur les autres pour lui échapper.

       – Qu'est-ce que cette fumée ?  demanda maman, chez qui l'envie de savoir l'emportait sur la prudence.

       – Ce sont les Anglais, dans trois heures ils seront ici.

       Nous eûmes un choc. Maman me répéta : « Monsieur dit que dans trois heures les Anglais seront ici ».

       Je répétai à un nouvel arrivant : « Dans trois heures ils seront ici ». Imprudence, cri de joie fatal poussé à mi-voix et qui aurait pu nous perdre. Mieux valait s'éloigner de cet Allemand aux yeux durs qui regardait sa défaite et sans nous voir sentait des ennemis en nous. Il y voyait trop clair.

       – Tu viens ?

       – Je viens, dit maman.

       Dans le magasin, Jean patienta une heure, puis, se disant que si les Allemands se mettaient à circuler dans la maison ils l'apercevraient et trouveraient la chose louche, il se décida à sortir et voulut même faire un petit tour pour mieux endormir les soupçons. Un soldat suivit sa culotte des yeux. Jean ne bronchait pas, moi non plus. Madame Defays avait demandé Mia pour parler allemand aux troupes. Maman l'avait laissé partir à contre-cœur.

       Cachée sous la tonnelle au fond du jardin, et n'entendant pas de fusillade, Madame Defays se risqua à sortir de son trou.

       Les Allemands frappèrent à sa porte à coups de crosse de fusils :

       Kein Terrorists hier ?

       Nein, nein, Monsieur, kein Terrorists, tous bons Belges ici.

       Mia disait : « Eine tasse Koffee » et ils étaient aimables.

       Chez Juliette Mottet où personne ne parlait allemand, ils furent rudes et se servirent de galettes et de café sans y être invités. Dans l'étable de Madame Defays, trois prisonniers sous garde étaient étendus sur la paille.

       – Viens voir, dirent mes sœurs. J'y allai dans le but de favoriser leur évasion. Ils étaient hirsutes avec une barbe de plusieurs jours. J'essayai d'attirer leur attention. L'un d'eux me jeta un coup d'œil méfiant et me tourna le dos. J'hésitai devant cette singulière réaction et la prudence fit que je ne fis rien.

       Ce sont des collaborateurs qu'ils emmènent en Allemagne, dit maman.

       – Brrr, dire que j'ai failli leur proposer de les délivrer !

       Cela me fit frissonner.

       Un coup de sifflet. Les Allemands coururent dehors. La colonne s'ébranla, les prisonniers rattrapèrent une auto militaire qui se mettait en marche et leur allègre façon de sauter à l'intérieur confirma les soupçons de maman.

       Pendant ce temps-là, dans le haut du village, les soldats rangeaient des bidons d'essence. Certains pensaient qu'ils se préparaient à tout brûler. Au coup de sifflet, ils rechargèrent les bidons et allèrent incendier Hody, à 6 kms de chez nous et fusillèrent tous les hommes qu'ils purent attraper.

       Plus tard, une version du fait ;  un coup de feu tiré par un rexiste essayant de se faire bien voir des résistants aurait motivé les représailles.

       Nous attendions les Anglais. A une heure, les Allemands étaient partis, aucun avion ne zébrait le ciel, aucun coup de canon ne se faisait entendre, nous étions dehors sous le ciel gris de septembre et fixions un petit morceau de grand’ route à trois kilomètres de chez nous, cherchant sur le ruban gris à voir si les Anglais arrivaient. Le premier Jean cria :

       – Les voilà !  Les voilà !

       – Où ?

       – Là.

       On courut chez le voisin, puis le voisin chez nous.

       – Ce sont les Américains, ils arrivent près du cimetière.

       Jean s'écria :

       – Je prends la mitrailleuse, courons.

       Avec ses grandes jambes, il arriva le premier, moi derrière. Puis mes sœurs et maman qui marchait.

Les tanks arrivaient. Je criais, un peu gênée d'être dévisagée par des jeunes gens en uniforme : « Vivent les Américains ! ». Ils ne riaient pas, ne faisaient aucun signe, nous regardaient du haut de la tourelle de leurs tanks. Je tentais d'agiter les mains, de parler anglais. J'entendis : « Ja, ja ».

       – Jean, dis-je, ils ont dit ja, ce sont des Allemands.

       Jean tressaillit

       – Non, dit-il, se dominant, ce sont des Américains. Une ombre passait sur son visage.

       J'ajoutai bas : « des Allemands déguisés en Américains ».

       Le cœur serré, nous attendions. Puis les hommes fatigués s'approchèrent, parlèrent anglais, nous tendirent d'énormes tablettes de chocolat. Nul doute, le chocolat qu'on ne connaissait plus depuis quatre ans venait bien d'au-delà de l'occupation. Alors notre joie éclata, c'étaient des Américains.

       Les tanks se mettaient en branle. On eut peur de les voir partir, et la foule se mit à courir derrière eux tandis que le futur bourgmestre essayait de les arrêter. Et il resta seul tandis que les gens galopaient derrière les tanks, mais ils ne faisaient que le tour d'honneur tandis que les résistants que je connaissais sautaient de joie comme des enfants tout autour d'eux. Un jeune homme, Félicien Toussaint, joua la Brabançonne, la foule s'immobilisa. C'était la première fois depuis quatre ans. Du haut des tanks, les Américains photographiaient sans arrêt la foule dont la joie se déchaînait sous leurs yeux. Des fantassins aux visages noircis s'étaient entretemps massés le long de la grand’ route, paralysés par la longue marche et le combat. Soudain des coups de feu, la rue se vida, je rentrai pour rassurer maman.

       Je vais rentrer le drapeau, dit maman, nous le ressortirons dans quelques heures.

       Le lendemain, le village disparaissait sous les drapeaux. Pour la première fois depuis ma naissance, chaque fenêtre avait le sien. Les gens avaient sacrifié leurs derniers draps de lits.

       Libérés, pour nous à présent la guerre est finie, le temps de la paix commence. Et c'est à peine si nous avons noté le V day, jour de la victoire finale en mai 1945.

Le charnier. Le passage du Rhin.

       Nous n'avions pas eu de place pour loger deux Allemands, nous reçûmes 53 Américains.

       Après six semaines de détente pour se reposer des fatigues du débarquement en Normandie, ils partirent pour l'Allemagne. Cinq d'entre eux revinrent nous dire bonjour.

       Mom, disait Gene Turcotte, la traversée du Rhin a été un miracle. Trois tanks seulement abordèrent le pont qui n'avait pas sauté. Les Allemands crurent que toute l'armée américaine était derrière et se sauvèrent.

       Mom, disait Simpson Tate, le dentiste est devenu fou à la vue d'un charnier de prisonniers politiques. Des tas de corps squelettiques empilés dans des fossés !

       Horrid, disait Gene.

       – Comme les enfants sont pâles ici, à côté des enfants allemands, reprenait Simpson. Là, ils sont gros et joufflus. Ici, ils ont tous le teint gris.

       – Mais il n'y avait plus de savon pour se laver, disait maman. Nous leur avions montré les savons de ravitaillement « les petits flotteurs » et les pierres ponces dont nous nous servions. Ils avaient ri en secouant la tête, persuadés que nous plaisantions.

       Après la libération, Joseph Guissart vint nous dire bonjour et nous demanda des précisions sur le passage des bombes volantes, les V2, au-dessus d'Ouffet, la direction d'où ils venaient, où ils étaient tombés, etc.

       Il écouta les réponses d'un air si attentif que je trouvais son expression en disproportion avec l'intérêt des faits et lui dis :

       – Seraient-ce les Anglais qui vous auraient demandé des renseignements sur les V2 ?

       Je ne me serais jamais permis une question pendant les quatre années de guerre. N'étions-nous pas en pays libre à présent ?

       N'était-ce pas l'après-guerre ?

       – Il faudrait savoir d'où ils viennent, répondit-il, pour détruire les bases de lancement. Tant qu'on se trouve en Belgique, c'est facile. Ici tout le monde est pour eux et les renseignements sont nombreux, mais une fois en territoire allemand, ce n'est plus la même chose et la tâche devient difficile.

      – Et ça va ? demanda maman.

       – On sait qu'ils tombent à Anvers et qu'ils passent par ici. Il s'agit de suivre la ligne d'arrivée en remontant jusqu'au point de départ. Il fit un geste, souriant.

       J'aurais voulu qu'il m'envoyât remonter la ligne jusqu'au point de départ, mais je ne dis rien.

Prisonniers politiques 1945.

       Les soldats belges, prisonniers en Allemagne revinrent. Dans chaque village, un « grand bal des prisonniers » fêta leur retour. Personne n'attendait le retour des prisonniers politiques. Les journaux publiaient d'horribles photos, leur survie paraissait impossible. A Clavier, Monsieur Otto, le pharmacien, revint. Il était du Service de Joseph Guissart. J'y allai, mais son regard horrifié et vidé d'expression ne me fixa, ni n'eut l'air de m'apercevoir. Il me servit pourtant ;  il allait d'un bocal à l'autre, automate, squelette qui tenait plus du mort que du vivant et mourut deux mois après.

       Après la mort d'André Jadot, sa femme Ida Ungerowitz avait été arrêtée. Elle revint de Dachau en 1945. Devenue nerveuse, son bras se levait brusquement d'un geste maladif et dans ses yeux noirs passaient d'étranges lueurs. « Laurette, me dit-elle, je ne crois plus en Dieu, car comment croire qu'un Dieu puisse permettre de telles choses quand on a vu les camps !

       En janvier 1945, Salomon avait été vu à Auschwitz où il tenait les registres d'entrée et de sortie des détenus.

       La mère de Salomon mourut de chagrin. Son père vint nous dire bonjour une fois l'an, espérant contre tout espoir.

Laure Demarche

 

 

      

 

 



[1] Salomon

[2] Loulou sa femme, dont le vrai prénom est Caroline.

[3] Jeune fille.

[4] Son voisin, à 30 mètres de chez lui.

[5] vot' neveuse = votre nièce.

[6] ci crapaude-là = cette fille-là.

[7] La ferme Lardot était celle d'où était parti l'homme en brun.

[8] Je tais le nom en raison de l'accusation de trahison qu'elle suppose.

[9] Monsieur Guissart m'avait dit « Pendant la journée, le mari n'est pas là.»

[10] Julia Viviane de Saint-Séverin.

[11] Betty Judels.

[12] Auguste Gerday de Ramelot

[13] Poste de commandement.

[14] Je ne comprends pas.



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