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La Forteresse de Huy[1]

Jacques Mechelynck-Masson

Otage à la Citadelle de Huy


Citadelle de Huy – Vue générale

       « Ruhe !!... »

       « Zimmer 1 : 24 Mann, 1 Kranke, »

       « Zimmer 2… »

       Appel dans la cour triangulaire du fort. Petite cérémonie qui se déroulait deux fois par jour, et quelquefois plus, faite avec énormément de sérieux de la part de nos geôliers, et prise beaucoup moins sérieusement par les pensionnaires involontaires.

       « Strafgeiseln » (otages de punition) d'une part, choisis en raison de leurs opinions politiques, et comportant des ouvriers communistes français, ainsi que des ouvriers belges, dirigeants de syndicats socialistes, démocrates-chrétiens ou communistes...

       « Wahlgeiseln » (otages de choix) d'autre part, choisis en raison de leur situation sociale, et comportant des officiers de l'armée et de la gendarmerie, des magistrats, des avocats, des médecins, des professeurs, des étudiants, des commissaires de police ainsi que des policiers de tous grades.

       Rassemblement hétéroclite, et malgré cela homogène, en raison de l'unanimité des sentiments à l'égard de l'ennemi.

       Unanimité de sentiments et communauté d'idées. A la promenade, il était courant de voir un prêtre causer amicalement avec un ouvrier communiste, tandis que, plus loin, un procureur général devisait fraternellement avec un agent de police. Amitié qui cependant n'allait pas sans le respect. Car, dans cette promiscuité de tous les instants, qui se manifestait dans les chambrées, à la promenade, au lavoir et ailleurs, la fonction exercée gardait toujours son importance et son prestige, non seulement de la part des sous-ordres, mais même de la part des autres. C’est ainsi qu'un jour, un ouvrier communiste français présenté à un procureur du roi ne put retenir cette exclamation : « Ah mince, alors, le chef des flics qui est ici ! ... »

       Atmosphère extraordinaire, où toutes les situations, toutes les opinions se coudoient sans se heurter, et avec un esprit d’entraide qui se manifeste chez les petits comme chez les grands. Il nous souvient d'un prêtre, l'abbé G., venu de la prison de Saint-Gilles, placé dans une chambrée de communistes, et n'ayant pas encore reçu de colis, ravitaillé en tout premier lieu par ses compagnons de lit.

       Il y eut aussi cette admirable messe de minuit de la Noël 1942, où il y avait plus de non croyants que de croyants, et où la partie musicale était tenue par un baryton de grand talent, Corneille EMBISE, avocat et député socialiste de Charleroi.

       Et puis encore ce service funèbre célébré à la mémoire de cinq « Strafgeiseln » enlevés un soir d'hiver et fusillés à la citadelle de Liège le lendemain matin, messe clandestine avec l'assistance de tous les prisonniers.

       Journées lugubres et douloureuses, où nous pensions tout d'abord aux victimes de cette barbarie contraire aux lois humaines et aux conventions internationales. Nous pensions aussi aux familles qui ne reverraient plus leur chef. Et puis, nous nous préoccupions aussi de l'inquiétude de nos familles si elles avaient appris la nouvelle par les journaux.


Couloir d’entrée – Vue vers le porche

       Les souvenirs nous reviennent en foule, souvenirs douloureux, souvenirs joyeux, rappel de camarades disparus, souvenir aussi de camarades évadés, à notre grande joie mais à la grande colère des fridolins, qui immédiatement s'activaient à la recherche de ceux que nous considérions comme des heureux. Evasions qui nous valaient des contre-appels de nuit fréquents. Et aussitôt, on voyait arriver des équipes de maçons qui venaient boucher les dernières ouvertures qui paraissaient propices à une évasion.

       Nous avons notamment connu un jeune médecin qui, dans toutes ses lettres, demandait à son père de lui faire parvenir des bandes de pansement, qui devaient, disait-il lui servir à soigner ses compagnons, et qui, en réalité lui ont servi à faire une corde. Grâce à cette corde, ce médecin a pu échapper définitivement aux Fritz.

       Les appels... Il y en avait au minimum trois par jour, un juste après le lever du soleil dans la cour, un second avant le coucher du soleil au même endroit, et le troisième dans les chambres après la fermeture des portes extérieures des bâtiments.

       Dans la cour, il fallait être rangé par chambre, le « Zimmerführer » (chef de chambre) devant. Celui-ci devait indiquer combien il y avait de présents, et combien de malades restés dans la chambre. Les sbires vérifiaient d'après une liste l'exactitude de la réponse, puis passaient à la chambre suivante. Que de palabres lorsque cela ne correspondait pas. Le plus grand drame a d'ailleurs été à cet égard un jour où le total des présents dépassait d'une unité le nombre relevé sur la liste.

       C'était au cours de cet appel que se faisaient les communications et la remise de la correspondance.

       Les communications étaient d'ordre assez varié. Une d'elles, entre autres, consistait à nous rappeler que les prisonniers devaient le salut aux officiers et sous-officiers allemands. Bien entendu, jamais ce salut n'a été donné, et de temps en temps on rappelait la prescription, sans aucun succès d'ailleurs.

       Entr' aide des ouvriers à l'égard des bourgeois : les ouvriers, qui, eux, travaillaient toute la journée dans des entreprises de la ville revenaient avec les poches bourrées de colis clandestins pour eux ou pour nous. Pas mal d'entre eux avaient fait à leurs vêtements des poches supplémentaires, et, à leur retour, ils faisaient le tour des chambres, et scrupuleusement, remettaient à chacun ce qui lui était destiné : petits pains, tabac, cigarettes, sardines, boîtes de viande, boîtes de confiture, pain blanc. Il m'arriva même de recevoir un jour une aile et un blanc de poulet réservés pour moi à un dîner chez un de mes amis.

       Entraide des bourgeois à l'égard des ouvriers : les « Wahlgeiseln » avaient protesté auprès du commandement du camp, exercé par une sinistre brute dont le nom ne mérite pas de passer à la postérité, et qui n'était connu des détenus que sous le nom de « Mikado ». Il s'agissait d'obtenir un repas du soir. Il fut finalement fait droit à notre demande, mais on refusait le second repas aux ouvriers, qui, eux, allaient travailler, alors que nous n'étions astreints à aucun travail. Des palabres s'ensuivirent, qui aboutirent à ceci : lors de la distribution de la soupe du soir, les ouvriers exclus de cette provende venaient chercher leur part de ce que l'ennemi leur refusait.

       Entraide des personnes libres vis-à-vis des détenus : à combien d'entre nous est-il arrivé d'envoyer une lettre clandestine à un ami qu'il possédait à Huy, ou même à une personne inconnue, pour lui demander quelque chose dont il avait besoin ou envie. Jamais leur demande n'est restée sans réponse, et l'on ne peut tarir d'éloges sur la population de cette petite ville, qui nous faisait parvenir, presque toujours sous le couvert de l'anonymat, tout ce qui nous était nécessaire ou qui pouvait nous rendre la vie un peu plus agréable.

       Partage de colis et de repas d'une part, passage clandestin de correspondances et de paquets d'autre part étaient les manifestations les plus apparentes de la solidarité de tous les détenus entre eux. Mais cette solidarité se manifestait de cent façons et dans toutes les circonstances de notre vie de reclus.

       Mais qu'était en réalité cette vie ?

       Vers 7 heures, l'électricité, qui était coupée pendant la nuit nous était rendue. A ce moment les plus matinaux enfilaient leurs bottines et descendaient au lavoir, où ils se retrouvaient dans une promiscuité strictement égalitaire : les élégants en robe de chambre s'y retrouvaient avec les pouilleux, les hauts magistrats avec les gendarmes et les policiers, et d'aucuns y manifestaient leur joie de vivre par des chants, au cours des quels la fausseté de leur voix révélait la pureté de leur conscience.

       Puis on remontait dans les chambres, et, avant de commencer à se raser, on bousculait les plus paresseux, on rassemblait les paillasses dans un coin et on replaçait les tables et les bancs.

       Vers 7 h. 45, on entendait un cri que les initiés reconnaissaient comme étant le signal de la distribution des vivres, et l'homme de jour descendait à la cuisine.

       A peine les vivres arrivaient-ils dans la chambre, qu'un coup de sifflet annonçait l'appel du matin. Les uns y arrivaient l'œil vif, rasés de frais, aussi pimpants qu'ils pouvaient l'être, d'autres y arrivaient avec l'œil vague, ayant recouvert d'un manteau leur pyjama et d'un chapeau leurs cheveux encore embroussaillés.

       Cette formalité terminée, on allait déjeuner, après que l' « Oncle Jean » avait distribué les vivres. Cela se faisait méticuleusement. Chacun avait son pain d'une ration, le sucre était distribué morceau par morceau. Pour la confiture, la margarine et le beurre, il y avait un rôle très strict. L' « Oncle Jean » faisait cela d'une façon méthodique ; aussi, lorsqu'il a été libre, nous avons été fort désemparés, son successeur agissant avec une certaine fantaisie.

       Après le déjeuner, nettoyage de la chambre, promenades dans la cour, visites aux chambrées voisines, lectures, quelquefois correspondance, en profitant de l'heure de silence imposée dans certaines chambres. Il y avait aussi la leçon de gymnastique donnée dans la cour par un de nos magistrats les plus distingués.

       Et l'on arrivait ainsi à midi. Deuxième cri inarticulé, pour annoncer le repas de midi.

       Puis sieste pour les uns, promenade pour d'autres, et aussi, le bridge, qui nous a fait passer des heures d'après-midi, qui, sans cela auraient paru bien longues.


Couloir d’entrée – Vue vers l’escalier donnant accès à la cour des prisonniers

       Un peu avant cinq heures, troisième cri rauque, annonçant le jus du soir. Puis de nouveau appel, et rentrée dans le bâtiment, qui étaient ensuite fermés jusqu'au matin.

       C'était l'heure des conférences. En voulez-vous quelques sujets ?

15 décembre 1942 : Hoornaert, directeur de poudrerie: Les explosifs.

17 décembre 1942 : L'abbé Waterloos : La défense du fort d'Aubain-Neufchâteau.

19 décembre 1942 : Raoul Tack : Souvenirs de Presse.

26 décembre 1942 : Michel Devèze : La défense d'Arendonck par le 2e bataillon du 3e Carabiniers.

29 décembre 1942 : De Jonghe : L'esclavage au Congo Belge.

31 décembre 1942 : Corneille Embise : Les souvenirs d'un mineur.

2 janvier 1943 : Le professeur Govaerts : La médecine et les malades.

3 janvier 1943 : Masson : Le caractère wallon.

5 janvier 1943 : Le professeur Balasse : Les particules ultimes.

6 janvier 1943 : Débat sur la réforme de l'enseignement primaire et moyen.

10 janvier 1943 : Soirée littéraire ; lectures.

13 janvier 1943 : Le docteur Dustin : Les globules rouges.

14 janvier 1943 : L'avocat Hommel : Les Ducs de Bourgogne.

15 janvier 1943 : Le professeur Charlier : La Ville de Huy.

17 janvier 1943 : Soirée littéraire.

19 janvier 1943 : Le professeur Govaerts : Les vitamines.

22 janvier 1943 : Storck : Comment on fait un journal.

24 janvier 1943 : Le baron Adrien van den Branden de Reeth : L'affaire Caumartin,

26 janvier 1943 : Le docteur Cambrelin : Les équilibres et les vertiges.

30 janvier 1943 : Paul Cornil : Le régime Pénitentiaire.

31 janvier 1943 : Soirée littéraire.

5 février 1943 : Le docteur Opdebeeck : L'examen prénuptial.

7 février 1943 : Georges Bohy : Le poète Supervielle.

9 février 1943 : Le professeur Govaerts : Les hormones.

10 février 1943 : L'adjudant Delvoye fait une séance de prestidigitation.

       Comme on le voit, les sujets étaient variés. Cette énumération donne une idée des personnalités de tous les milieux qu'on rencontrait dans ce « camp de concentration » des plus sélects.

       Après la conférence, souper. Ici, chacun utilisait ce qu'il recevait dans les colis réguliers ou clandestins, puisqu' aucun repas ne nous était servi. Ensuite : appel dans les chambres.

       Le courant électrique était coupé à des heures variant entre 20 h. 30 et 21 h. 30. A ce moment, presque tout le monde était couché, et c'est alors qu'à la « Chambre des Lords », on faisait appel aux conférenciers bénévoles pour donner une « conférence-paillasse », destinée à nous endormir. L'orateur s'arrêtait lorsqu'il entendait quelques ronflements sonores.

       Il ne fallait cependant pas croire que ces conférences manquaient d'intérêt. Jugez plutôt :

22 décembre 1942 : Le professeur Brien : Les bêtes et nous.

29 décembre 1942 : Le professeur Brien : Les feux de brousse.

30 décembre 1942 et 1er  janvier 1943 : Walter Ganshof van der Meersch : Voyage au Ruwenzori.

31 décembre 1942 : Le professeur Brien : La faune et la flore au Congo Belge.

4 janvier 1943 : Emile Janson : Voyage en Egypte.

5 janvier 1943 : Le professeur Govaerts : La glande surrénale.

6 janvier 1943 : Jean Suetens et Raoul Tack : La campagne d'Afrique 1914-1918.

13 janvier 1943 : Le professeur Brien : La grande forêt brésilienne.

18 janvier 1943 : Raoul Tack : Les Tours de France.

24 janvier 1943 : Le professeur Brien : Les anguilles.

27 janvier 1943 : Le professeur Brien : L'ornithorynque.

1er février 1943 : Raoul Tack : La naissance du Général Weygand.

2 février 1943 : Jean Herinckx : Souvenirs de brousse.

6 février 1943 : Le docteur Dustin : Le cancer.

       Cette existence dans un enclos réduit, loin d'exciter des haines ou des jalousies, avivait plutôt les bons sentiments de chacun, et les idées communes se développaient pour ne laisser aucune place à celles qui auraient pu provoquer des désaccords.

       Mais, malgré tout, le caractère de chacun réapparaissait : le professeur donnant des conférences scientifiques, l'étudiant organisant des soirées chatnoiresques, le magistrat et l'officier établissant des règlements d'ordre intérieur, l'avocat et l'artiste apportant à cette vie la part de fantaisie qui l'égaie et l'anime.

       Et, parmi eux, je m'en voudrais de ne pas citer notre cher Jacques DELANGE. Grand, les cheveux blonds, les yeux bleus, pétillant d'esprit, voyant toujours le côté amusant des choses, faisant rire les plus moroses, organisant des concours de tout genre, animer des « conférences paillasse » de la « Chambre des Lords », prêt à organiser des plaisanteries d'étudiants auxquelles participaient des magistrats et professeurs austères, méditant des tours à jouer à nos geôliers, composant et chantant avec un magistrat de beaucoup d'esprit une chanson de circonstance qui fit le tour des chambres... Tel il était, tel nous nous le rappelions quand, relâchés avant lui, nous rentrions chez nous en disant d'un ton désolé : « Jacques Delange n'est pas libéré ».

       Enthousiaste, ardent, il ne pouvait se résoudre à mener cette vie végétative que nous avons tous vécue dans nos foyers pendant cinq ans. Et un jour, il partit vers le Sud, pour essayer de joindre cette Angleterre amie, qui, plus tard, nous a sauvés.

       Hélas, il n'y arriva pas. Arrêté en France, il partit de Compiègne pour l'Allemagne dans cet effroyable train où chaque wagon, fait pour transporter quarante hommes, en contenait cent.

       Et nous tous, ses amis, ses frères, nous n'avons pas vu revenir Jacques Delange...

       Nous qui, plus heureux que certains de nos compagnons, n'avons pas connu les souffrances des camps d'extermination, nous nous rappelons des détails infimes de cette existence de poisson rouge : la promenade du matin, celle de l'après-midi, les gros bancs amenés dans le petit coin de la cour où nous souriait un rayon de soleil, les signaux qui nous étaient faits de la tour d'observation construite sur le camp de Corroy et qui provoquaient la colère de nos gardiens ; les départs de détenus libérés, où, alors que les partants manifestaient de l'humeur d'avoir été choisis de préférence à d'autres, ils se voyaient l'objet d'acclamations de leurs anciens compagnons, heureux de les voir échapper un tant soit peu à l'emprise de l'ennemi.

       Et l'arrivée des colis, événement le plus important dans notre vie, où tout évoluait autour de cette question primordiale : la nourriture. L'heureux élu se rendait au bureau du camp, muni d'une couverture où il devait mettre tout ce qui lui était envoyé. Il rentrait ensuite dans sa chambre, et alors s'accomplissait un rite immuable : il devait ouvrir sa couverture sur une table, et tous ses compagnons de chambrée faisaient des commentaires sur ce que l'amour d'une mère, d'une épouse, d'une fille ou d'une sœur avait pensé à envoyer à l'absent. Et, chaque fois, l'examen se terminait par la réflexion désabusée d'un de nos plus distingués magistrats : « Décidément, c'est bien peu, cinq kilos !... »

       A vivre replié sur soi-même, tout prend de l'importance, et tel Pellisson qui vivait pour son araignée, nous nous étions pris d'affection pour un pauvre choucas auquel on avait coupé les ailes, et qui suivait dans sa promenade l'un et puis l'autre, en piquant du bec dans les chaussures se trouvant à proximité. Et l'on vit un de nos plus savants professeurs d'université donner la becquée au volatile sautillant et se préoccuper avec inquiétude de son état de santé un jour que le pauvre choucas se promenait sans méfiance dans les gaz délétères sortant des chambres qui venaient d'être désinfectées par une équipe spécialisée.

       Tout prenait de l'importance, et ce qui arrivait à un compagnon préoccupait les autres, comme s'il s'était agi d'un parent.

       Nous nous souvenons d'un soir où le professeur G., homme bourru mais grand cœur, surveillait avec angoisse la couche où gisait notre ami Louis V. H., frappé d'une crise cardiaque. Tout le monde parlait bas, et notre souper nous paraissait lourd à avaler. Nous surveillions en même temps la figure du malade et celle du docteur. L'anxiété sur nos visages fit place à la joie lorsque le médecin nous dit : « Il est sauvé, mais pendant dix minutes j'ai eu bien peur. »

       Et nous pensions aux siens, que notre compagnon reverrait dans un temps que, tous, nous espérions proche pour lui.

*     *     *

       Sur mon bureau, j'ai un calendrier où est inscrite la maxime : « Le retour fait aimer l'adieu. »

       Je me rappelle, quant à moi, cette arrivée à Bruxelles-Quartier Léopold un jour de février 1943, où l'on a vu un spectacle assez rare : des femmes élégantes étreignant avec des larmes pleins les yeux des hommes à l'allure de chemineaux.

       Et puis, cette même après-midi, chez moi : j'étais entouré de quelques amis. Soudain, la porte de la rue se ferme avec fracas, les rideaux de la porte vitrée de mon bureau sont arrachés, et une trombe se jette sur moi : mon fils...

       Non, l'ennemi ne saura jamais le bien qu'il nous a fait en nous groupant ainsi : il a renforcé en nous l'amour de la Patrie, il nous a donné de nouveaux amis, et nous a rappelé, sans le vouloir, la douceur du foyer.


      

      

 



[1] Extrait de : Héros et Martyrs, 1940-45. Les Fusillés. Maison d’Editions J. Rozez, S.A. Bruxelles (1947)



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